Le foot, miroir du politique ?

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Le meilleur Mondial de l’histoire ?

« Il y a quelques années, j’avais dit que ce Mondial serait le meilleur de l’histoire et je peux aujourd’hui le dire avec conviction : il s’agit de la meilleure coupe du monde de tous les temps ». C’est par cette formule un tantinet dithyrambique que Gianni Infantino, président de la FIFA, ouvre la conférence de presse qu’il donne à Moscou le vendredi 13 juillet 2018, deux jours avant la finale de la coupe du monde des nations qui opposera la France et la Croatie le dimanche 15 juillet à 18h. Mais pourquoi, toute emphase écartée « la meilleure coupe du monde de tous les temps » ?

Si l’on s’en tient au jeu lui-même, l’édition 2018 a certainement eu son lot de joyaux footballistiques : gestes techniques éblouissants, chevauchées héroïques, figures collectives soigneusement répétées et parfaitement exécutées, dispositifs tactiques et stratégiques robustes et malicieux, suspenses insoutenables et retournements de situation de dernière minute, etc. Mais les coupes du monde et les grands championnats sont coutumiers de ces « figures et mouvements » qui font du foot une sorte d’art de l’improvisation collective, un peu à l’image du jazz dans le registre musical. Et, de ce point de vue, l’édition 2018 a été un peu en retrait par rapport à certains grands crus du passé. Aucun match n’a égalé le grandiose et le tragique, par exemple, d’une confrontation entre l’Allemagne et l’Italie disputée en 1970. 1970, c’est aussi l’année où a commencé à s’imposer la retransmission des matchs en couleur. Et, dans un monde où l’art tend de plus en plus à se transformer en performance, il est vrai qu’un site comme youtube peut devenir une sorte de musée numérique des plus grands moments et des plus beaux gestes de l’histoire du sport-roi.

C’est donc surtout à une autre dimension de l’événement que renvoyait le commentaire du président Infantino : l’organisation sans faille et le climat de part en part bon enfant qui a marqué l’ensemble du tournoi. C’est d’ailleurs l’aspect que la suite de son apologie mettait en exergue : « Ce qui a changé, c’est la perception de la Russie. Près d’un million de visiteurs en Russie, à Moscou mais aussi dans toutes les villes-hôtes, se sont rendu compte qu’ils sont arrivés dans un beau pays, accueillant, dans un pays prêt à montrer au monde que la réalité n’est pas celle que l’on pense connaître. C’est un pays riche de culture, d’histoire, de l’histoire de l’humanité ».

Tous les journalistes, tous les supporteurs l’ont confirmé : ces quelques semaines passées en Russie laisseront une profonde empreinte chez ceux, venus de la planète entière, qui les ont vécues sur place. L’atmosphère carnavalesque qui régnait au centre de Moscou et ailleurs avait même fini par arracher quelques sourires aux sévères policiers russes, présents en grand nombre mais faisant toujours preuve d’une sobre discrétion. On a même vu une « police touristique » composée de jeunes volontaires sommairement anglophones qui distribuaient ces tracts : « Nous sommes des gens tout comme vous ; eh non, les Russes ne boivent pas de la vodka à longueur de journée ».

Bref, les journalistes envoyés sur place par les tabloïds pour « chasser le buzz » ont été contraints au chômage technique. Le seul incident notable est survenu in extremis lorsque les pussy riots déguisées en policières ont envahi le terrain à la 52ème minute de la finale France-Croatie. Hélas pour elles, quelque légitimité que l’on reconnaisse à leur cause, elles ont cassé net une brillante offensive des vaillants Croates qui, menés 2-1, mettaient tout en œuvre depuis la pause pour revenir au score et semblaient bien capables d’y réussir. En définitive, les seuls véritables incidents avec casseurs, pilleurs et bagarreurs ont eu lieu… en France, le soir de la victoire des Bleus. On n’est bien sûr pas obligé de souscrire aux propos optimistes du président de la FIFA. On peut cependant faire remarquer l’irréalité foncière des commentaires précédant le tournoi qui nous prédisaient des catastrophes en série. Et la difficulté pour ces mêmes commentateurs de séparer l’histoire du peuple russe et celle du régime russe qu’ils abhorrent.

Une crise de somnambulisme ?

Il est cependant une troisième dimension du phénomène que le président de la FIFA, même si elle lui a effleuré l’esprit, s’est bien gardé de mettre en évidence tant l’impératif de dissocier le sport et la politique participe du surmoi institutionnel des décideurs sportifs. Une dimension qui, même en dehors de tout contexte sportif où règne cette puissante autocensure, est confusément perçue, comme dans une sorte de brouillard, par l’ensemble des citoyens, et par les Européens en tout premier lieu.

Cette dimension, la plus profonde et la plus cachée, c’est précisément celle que je souhaiterais mettre ici en évidence avant tout : en moins de 150 ans, de 1870 à 2020, le football est devenu un rouage essentiel dans la constitution (ou mieux l’autoconstitution) du lien de société. Si le processus a cheminé jusqu’ici dans une aussi profonde obscurité, c’est moins par ignorance de ce qu’est et de ce qu’est devenu le football, objet doté d’une visibilité planétaire maximale, non seulement du jeu lui-même mais aussi de ses évolutions, de son organisation et même de ses coulisses, que par oubli des conditions mêmes sur la base desquelles se produit et s’entretient ce lien de société. Sur ce plan, nous sommes peu ou prou -nous Européens en tout premier lieu- devenus des somnambules.

« Elle avait une lucidité spéciale, qui ressemblait à la lucidité d’un somnambule, en ce sens que sa conscience en était absente », écrit Georges Simenon dans un roman de 1937[1]. Simenon a-t-il lu ou entendu parler de l’œuvre de Hermann Broch écrite à Vienne entre 1928 et 1931 ? Difficile de le savoir. Quoiqu’il en soit, nous sommes embarqués depuis une quarantaine d’années dans un nouvel épisode de « lucidité sans conscience » où les Européens veulent purement et simplement ignorer les infrastructures politiques sur lesquelles repose leur incomparable liberté. Leurs docteurs ont même élaboré de savantes doctrines selon lesquelles ces infrastructures sont en voie de disparition et nous conduisent tout droit vers une ère post-politique. Le monde ne serait bientôt plus fait que d’individus en interaction constante reliés entre eux par une seule institution, un grand marché planétaire. Et, lorsque ce rêve post-politique d’interaction et de circulation sans limites ni frontières des hommes et des biens semble contrarié ou mis en question, ils l’attribuent au caractère passéiste, nationaliste et réactionnaire de ces peuples qui refusent d’accepter leur destinée manifeste qui est d’aller vers leur disparition.

La crise somnambulique touche en premier lieu bien sûr l’ensemble des milieux médiatiques mais leur puissante caisse de résonance réussit à maintenir à flot dans les pires turbulences ces radeaux de la méduse idéologiques. Voilà la fonction qui est échue au foot depuis une quarantaine d’années et particulièrement à ces grandes compétitions internationales : promouvoir et mettre en œuvre une pédagogie pour somnambules. Ou, si l’on préfère une métaphore plus classique dans ce domaine : pour autant qu’il l’ait un jour été, le football n’est plus l’opium du peuple, il est un des plus puissants antidotes à l’opium que secrète l’idéologie néolibérale déclinante.

Le foot témoigne ainsi de la formidable capacité de l’humanité à mettre en scène pratiquement ce qu’elle se refuse ou s’avère incapable de penser réflexivement. L’illusion a en quelque sorte changé de camp : ces moments bénis, que certains sociologues et journalistes interprètent comme des moments de fuite de la supposée réalité (économico-technico-juridique), sont en fait à peu près les seules occasions qui nous restent de revenir à la réalité la plus profonde de notre condition, celle du politique, c’est-à-dire d’Etats-nations ouverts les uns sur les autres qui se confrontent pacifiquement et amicalement. On retrouve ici au plus haut point « la dissociation entre le discours qui se veut celui de la vérité du fonctionnement collectif et le travail souterrain de l’institution symbolique du collectif, désormais sans langage reconnu[2] »

L’auto-constitution du lien de société

Un mot donc sur cet inconnu qu’est devenu le lien de société. Il suppose en premier lieu que se creuse une certaine distance entre le ciel et la terre. C’est ce que réalise en 1073 la réforme grégorienne qui fait idéalement de l’Eglise une entreprise entièrement vouée au salut des âmes, autonome vis-à-vis des pouvoirs terrestres. En instaurant une séparation du pouvoir temporel et du pouvoir spirituel, cette réforme débouche sur la fameuse lutte du sacerdoce et de l’empire qui va marquer tout le Moyen-Âge classique. Tout cela est bien connu. Mais ce qui l’est beaucoup moins et l’est resté jusqu’à aujourd’hui, ce sont les origines de la forme politique qui s’imposera peu à peu à l’Europe d’abord, au monde entier ensuite : la forme de l’Etat-nation, seule compatible avec l’avènement de la démocratie. Elle trouve une première mise en forme dans la doctrine des deux corps du roi, élaborée par des juristes royaux en France et en Angleterre. A l’intérieur d’un cadre qui reste religieux, s’y élaborent deux ingrédients fondamentaux de notre monde. D’une part, une révolution de l’espace et du temps. Spatialement, la territorialisation du pouvoir signe la fin de l’idéal impérial d’unification du monde par la conquête et la guerre. La visée ultime reste universelle mais elle suppose les frontières du particulier pour se réaliser. Du point de vue temporel, la forme nationale, en se coupant de l’horizon d’éternité qui définissait les empires, injecte du même coup dans les institutions terrestres une sorte d’enracinement dans la permanence. Mais si, en tant que corps mystique, « le roi ne meurt jamais », les personnes physiques qui occupent la fonction suprême, elles, meurent bel et bien, contribuant ainsi à donner à l’entité qu’elles servent à titre précaire une substance et une consistance en elle-même et par elle-même. C’est à partir de cette dissociation de la fonction et de la personne que va peu à peu se cristalliser une dimension fondamentale de l’existence collective moderne : sa dimension représentative, qui est également une dimension figurative de l’être-ensemble.

C’est donc dès les origines que le concept de représentation est susceptible de prendre deux significations différentes. L’une, la représentation-mandat, débouche sur la politique et l’expression des divisions internes à la société. L’autre, la représentation-présentification et figuration d’un invisible, relève du politique, un mot qui n’a presqu’aucune existence officielle dans le vocabulaire médiatique contemporain. Sans doute pour une raison finalement assez simple : l’évoquer, ce serait contredire, pense-t-on, la nature même des seuls liens légitimes dans une société d’individus, le lien contractuel fondé sur le consentement mutuel des individus en interaction et le lien de marché fondé sur la rencontre de leurs désirs et de leurs intérêts.

C’est d’autre part cette dualité des registres, que le renversement libéral concrétise au 19ème siècle, qui impose une nouvelle conception de l’histoire, une histoire allant du bas vers le haut qui ne se résume pas, sans cependant l’exclure, à la -parfois scintillante et parfois monotone- succession des règnes et des batailles : une histoire totale qui prend en compte, en les situant à leur place et dans leur couleur propre, l’ensemble des expressions et des incarnations par lesquelles est passé l’être-ensemble[3]. Totalité par essence ouverte bien sûr puisqu’elle ne cesse de surprendre et de dérouter ceux-là même qui la produisent. Mais totalité quand même qui seule permet de ramener à l’unité d’un récit, en les pondérant et en les hiérarchisant, l’ensemble des éléments qu’elle incorpore.

Vincent Kompany et la philosophie politique

Ce court détour par l’histoire européenne était nécessaire pour mieux cerner l’événement qui est à l’origine de ma réflexion sur le football. Le 16 octobre 2012, la Belgique, franchissant ainsi une étape décisive de la qualification pour le Mondial 2014 au Brésil, bat l’Ecosse 2-0. Le deuxième but inscrit à la 70ème minute est dû à un tir fulgurant de son capitaine, Vincent Kompany. Le soir de la victoire, celui-ci twitte en néerlandais : « Belgïe is van iedereen, maar vanavond toch vooral van ons » (la Belgique est à tout le monde, mais ce soir surtout à nous). Un tweet boomerang adressé au futur bourgmestre d’Anvers, Bart de Wever, chef du parti « nationaliste » flamand qui a twitté le dimanche précédent après avoir remporté l’élection locale par un score fleuve : « De stad is van iedereen, maar vanavond toch vooral van ons » (la ville est à tout le monde, mais ce soir surtout à nous).

Il n’en faut pas plus pour que toute la presse, en particulier francophone, ne fasse de l’issue des élections fédérales de mai 2014 un match Kompany-de Wever. Ainsi, en août 2013, le magazine le Vif/l’Express titre en couverture : « Les Diables Rouges. Arme anti-N-VA. Pourquoi l’équipe nationale exaspère de Wever ». Le dossier, sur 7 pleines pages, s’attarde longuement sur la coïncidence des dates : élections fédérales le 25 mai 2014, début de la coupe du monde le 12 juin 2014. La N-VA pourrait, c’est la tonalité générale du dossier, y laisser quelques plumes. Le verdict tombe en mai 2014 : la N-VA remporte les élections et y fait son meilleur score, 20,36% des voix et 33 sièges sur 150. Elle est ainsi passée en 11 ans de 3 à 20% des voix et de 1 à 33 sièges au parlement fédéral (3% en 2003, 17% en 2010, 20% en 2014). Elle est depuis lors au gouvernement fédéral avec le parti libéral.

Avant de revenir au foot, que l’on me permette ici une brève digression sur l’histoire de ce pays quant à la leçon proprement philosophique qui s’en dégage. Les historiens de l’an 2100 considéreront sans doute avec une certaine perplexité la grande angoisse de séparation qui a étreint ce pays pendant plus de 40 ans, de 1970 à 2010. En définitive, la raison principale de cette frayeur séparatiste relève directement de cette confusion entre le politique et la politique. Preuve de l’importance décisive des concepts -et de la philosophie politique en général- dans l’existence collective, que ce pays qui se veut avant tout pragmatique ne tient pas en très haute estime, à la différence de ses voisins français. En France, c’est en effet le mot République qui assure la distance entre ces deux dimensions. En Belgique, rien qui permette de dissocier « les deux corps du roi » et d’assurer ainsi à la collectivité nationale, comme je l’ai rappelé plus haut, une substance et une consistance en elle-même et par elle-même. Privés de ce support conceptuel, les Belges ne peuvent donc se considérer autrement que comme des individus radicalement séparés que seules des forces extérieures surpuissantes parviennent à rassembler : le roi, « ciment de la Belgique », auquel l’équipe nationale de foot vient heureusement prêter main forte depuis une dizaine d’années.

Avec cette philosophie politique déficiente, ils ne peuvent donc attendre leur salut que du fameux « plébiscite de tous les jours » d’Ernest Renan, un rôle que, à défaut de référendum, les sondages se chargent de remplir. Or, pendant les 40 ans d’apogée de l’ère néolibérale, les sondages sérieux n’ont jamais enregistré beaucoup plus de 5 à 10% de séparatistes alors que la question saturait l’espace médiatique. Rétrospectivement, on peut considérer que c’est l’illusion post-nationale évoquée plus haut qui a provoqué la grande panique nationale de la fin du 20ème siècle. Comme des enfants, nous avons pris une éclipse pour une disparition pure et simple[4]. Il n’y a pas eu de retour de la nation belge. Elle a toujours été là. Son histoire propre n’a fait qu’aggraver la crise somnambulique qui les a toutes atteintes à des degrés divers. Vincent Kompany ne fait finalement que redire plus clairement ce que, avec leur réalisme un peu goguenard, à la Poelvoorde, les Belges, au nord comme au sud, répondaient spontanément lorsqu’on les interrogeait sur la crise nationale : « Tout cela monsieur, ce sont des affaires de politiciens… ». En substance : vous, Bart de Wever, vous participez à la représentation de l’agencement des parties. Nous, Diables Rouges, à la représentation du tout. Et comme on le sait en bonne logique durkheimienne : le tout n’est jamais égal à la somme des parties. En plus d’être un des joueurs les plus talentueux de ce début du 21ème siècle, Vincent Kompany se révèle aussi un excellent professeur de philosophie politique face à des experts, des journalistes et des politiciens aussi maladroits dans le maniement des concepts que dans celui du ballon[5].

L’irrésistible ascension du sport-roi

Reste à comprendre ce qui a propulsé le foot, à l’exclusion de tous ses rivaux, dans cette position de miroir du politique, devenant par là même, le sport roi incontestable qu’aucune autre discipline ne peut même imaginer détrôner ou égaler. Position que même ses critiques les plus virulents lui reconnaissent : il ne viendrait à personne l’idée d’écrire un livre intitulé « Je hais le handball » ou « Le rugby, peste émotionnelle ».

Deux séries de facteurs me semblent avoir joué ici un rôle déterminant, les uns tiennent à la nature du jeu lui-même, les autres aux circonstances historiques qui ont marqué la fin du 20ème siècle : d’une part, l’effondrement de l’Union soviétique, signant la fin définitive de l’âge de la guerre (mais non la fin de l’histoire comme on a pu l’écrire alors), d’autre part, l’arrêt Bosman, du nom de cet arrêté rendu par la Cour de justice des communautés européennes le 15 décembre 1995, injectant de force dans les championnats nationaux une dose létale de droit des individus et d’économie néolibérale.

On sait que vers 1870 en Angleterre, le football était en concurrence avec d’autres sports de forme très voisine : un terrain divisé en deux parts égales, deux buts et l’affrontement de deux équipes de force supposée égale. Pourquoi le football l’a-t-il emporté sur ses concurrents directs comme le rugby et le football américain par exemple ? La réponse classique est la simplicité du jeu[6] : on peut le pratiquer à peu près partout et sur toutes sortes de revêtements, sa réglementation est simple et immuable et comporte très peu d’interdits (le jeu à la main et le hors-jeu). Il demande peu d’instruments, donne une large place à la virtuosité individuelle et intègre des joueurs de gabarits très différents (à la différence par exemple du basket).

La réponse est juste mais fait à mon sens la part trop belle au caractère spontané et naturel d’un jeu qui, par l’interdiction de l’usage des mains et des bras, accentue le caractère artificiel des gestes et des mouvements et équilibre les parts respectives de l’affrontement (le duel) et de l’évitement (le dribble). Ainsi, l’ensemble des gestes du football, du plus simple au plus extravagant, exigent, même de la part des surdoués, de longues séances d’apprentissage et de répétition. C’est son caractère hautement artificiel qui l’apparente aux disciplines artistiques comme la danse ou le jazz. D’entre les sports, le football est sans aucun doute une des disciplines les plus chorégraphiques et les plus travaillées mais, comme pour l’ensemble de l’éducation d’ailleurs, l’idéologie naturaliste qui prévaut nous pousse à n’en retenir explicitement que les dimensions de spontanéité, de surprise et d’improvisation. D’autre part, les disciplines proches, comme le lacrosse ou le hockey, introduisent entre les joueurs un instrument qui médiatise les affrontements entre les joueurs. Dans le football, ce sont les jambes et les pieds du joueur qui tiennent lieu de stick et libèrent ainsi le corps tout entier du joueur pour une expression totale, dispensée de sa focalisation sur l’instrument.

Mais l’essentiel n’est sans doute pas là. L’essentiel tient au contenu même de ce qui est représenté. Car quelle est au fond l’essence même d’un match de foot ? La réponse me semble ici être sans hésitation possible : une guerre ritualisée et civilisée. Le langage en témoigne au niveau le plus élémentaire : le vocabulaire footballistique est de part en part militaire et stratégique. Pas un mot qui échappe à cet univers guerrier. Sur le terrain, un corps d’armée avec son capitaine, ses défenseurs et ses attaquants, ses bombardements en règle du but adverse, soumis à un siège ininterrompu, fait d’assauts répétés et ponctué de boulets de canon. Du côté des supporters, les défilés organisés vers le stade, le roulement lancinant des tambours, les emblèmes, les drapeaux, les tifos, les pétards, les fumigènes, etc. Tout doit évoquer l’atmosphère d’un champ de bataille[7]. Bien sûr, la guerre est également largement représentée dans les films et les séries télévisées mais ici, la bataille se gagne ou se perd sur le terrain, au fil même du match, et donne aux spectateurs le sentiment d’être eux aussi acteurs, capables de peser sur le résultat et d’écrire avec l’équipe une histoire commune. Un sentiment que partagent d’ailleurs curieusement à distance, les spectateurs massés dans les bistrots ou sur les places publiques.

Paul Yonnet, dont les analyses du sport sont pourtant toujours justes et pertinentes, propose une interprétation alternative du sport-spectacle : le sport-spectacle, dont le foot participe éminemment à la définition qu’il en donne, « n’est pas un substitut de la guerre[8] », il est « moins un culte de la performance et de la victoire qu’un culte, en un sens effroyable, de la tension[9] ». Le malentendu provient sans doute de l’image de la guerre sur laquelle repose implicitement son analyse, une image opposée à celle qu’il donne à juste titre du sport-spectacle, un spectacle mettant aux prises les meilleurs égaux, à base d’organisation de l’incertitude. Ce qu’il vise en fait, c’est la guerre impériale qui obéit à une logique de la conquête, de l’expansion et de l’assimilation des vaincus dans un lien de subordination qui l’inscrit dans un principe de hiérarchie. « Dans le sport, on ne gagne que des batailles, des tournois, jamais la guerre. Et c’est toute la différence avec la guerre. Dans la guerre, les protagonistes ne recherchent pas des rivaux de même force. Plus l’adversaire est faible, et plus le belligérant profitera de son avantage. Les adversaires ne s’éviteront pas sous prétexte qu’ils ne jouent pas dans la même catégorie[10] ».

Mais il a existé dans l’histoire de l’humanité une autre logique de la guerre, opposée trait pour trait à celle de la guerre impériale, qui éclaire puissamment la logique profonde à l’œuvre dans les sports de compétition : la guerre dans les sociétés primitives dont Pierre Clastres a fourni une magistrale analyse. On pense souvent la structure générale de l’organisation primitive dans la pure statique, dans l’inertie totale, dans l’absence de mouvement, nous dit-il. « Or, la réalité ethnographique nous montre l’inverse : loin d’être inerte, le système est en mouvement perpétuel, il n’est pas dans la statique mais dans la dynamique, et la monade primitive, loin de demeurer dans la fermeture sur elle-même, s’ouvre au contraire sur les autres, dans l’intensité extrême de la violence guerrière[11] ».

La guerre n’est donc pas un dérapage signalant l’échec occasionnel d’un système économique basé sur l’échange comme Lévi-Strauss l’avait théorisée. La guerre est une structure de la société primitive, ce qui seul peut expliquer son universalité dans le monde des sauvages. Une amitié généralisée entre ces communautés politiques serait impossible. Elle empêcherait chacune de persévérer dans son être et de maintenir sa différence irréductible par rapport à tous les autres groupes, y compris ses voisins amis et alliés. « Or c’est cela que par-dessus tout refuse la société primitive : refus de s’identifier aux autres, de perdre ce qui la constitue comme telle, son être même et sa différence, la capacité de se penser comme un Nous autonome[12] ». Depuis les origines, l’identité d’un Nous autonome est tout sauf une entité figée, elle n’existe que dans le mouvement et le travail sur soi. Elle s’ouvre puis se referme et se resserre, effectue des percées vers l’avant par le centre et des mouvements de contournement par les côtés puis se replie prudemment sur sa base, bref elle déploie l’ensemble des figures que nous offre un match de football.

L’individuel et le collectif

Pourquoi cette structure originaire de l’humanité connait-elle aujourd’hui une telle réactivation imaginaire ? Nous sommes pourtant bien entrés aujourd’hui dans une « escalade de la pacification » (Lipovetsky) qui confirme et amplifie le processus de civilisation des mœurs (Norbert Elias) entamé il y a quelques siècles. En quoi cette archéologie de la violence concerne-t-elle un monde qui se pense et se veut aux antipodes de la violence ? Car il faut y insister, ce rapprochement n’est pas une simple hypothèse de travail. La filiation de ces joutes sportives par rapport à la guerre primitive est attestée par l’histoire et l’ethnographie qui ont mis au jour ces formes ancestrales du rugby, du hockey et du football que sont la choule en Europe ou, surtout, le lacrosse des amérindiens, découvert par les jésuites au début du 17ème siècle. Ces compétitions restent cependant marquées par une intense violence et se soldent à chaque fois par un nombre non négligeable de morts. Le processus de civilisation a eu pour conséquence une codification et un encadrement normatif qui en extirpe peu à peu toute forme de violence. Il faut d’ailleurs incidemment souligner ici une autre fonction pédagogique du foot, cruciale elle aussi : face à un monde social dans lequel les acteurs individuels s’expriment de plus en plus au nom de leurs intérêts particuliers, ignorant la dimension du public et de l’ensemble, le foot remet en honneur les contradictions qui tournent nécessairement autour de la question de l’impartialité dans un monde d’individus libres et égaux. Il met en scène, mieux que des procès d’assises, la tension qui règne entre l’esprit partisan des supporters et l’impartialité absolue qu’ils attendent des sélectionneurs et des arbitres, au service desquels est mis en œuvre un dispositif technique de plus en plus  important et de plus en plus efficace.

Mais pourquoi un retour à cette scène primitive de l’humanité comme si celle-ci était vouée à connaître un éternel recommencement? Parce que c’est bien d’une sorte de recommencement qu’il s’agit ici. L’articulation de l’individuel et du collectif, de l’être-soi et de l’être-ensemble, question primordiale de l’espèce humaine à ses débuts, est de nouveau à l’ordre du jour, la religion ayant dans ce registre épuisé toutes ses cartouches. C’est redevenu le problème majeur des sociétés d’individus : cet individu doté de droits fondamentaux en arrive à s’identifier tellement à lui-même que toute identification à un collectif lui devient hautement problématique. Le football confère à ce problème toute la dramaturgie qu’il exige et compense par ce spectacle permanent ce que l’existence sociale « normale » lui cache obstinément : en dehors de son appartenance à une collectivité organisée, il n’est rien et ne peut rien. C’est cette identification à l’ancienne, reposant sur la primauté du collectif, que le spectacle du foot lui permet de réfléchir en acte à défaut de pouvoir la percevoir dans la vie « normale » autrement que dans un épais brouillard. On peut même avancer qu’en de nombreuses circonstances, cette identification au collectif est devenue le ressort principal de ce sport, l’autre ressort du sport-spectacle, l’incertitude, passant au second plan.

On est là bien loin d’un opium du peuple ! Une des joies principales des coupes du monde des nations réside sans doute dans le soulagement qu’éprouvent les participants lorsqu’ils ont l’impression d’arrêter enfin, même temporairement, de scier la branche sur laquelle ils sont assis. Enfin une trêve dans cette autre guerre que s’infligent les sociétés d’individus : la guerre qu’elles s’infligent à elles-mêmes à travers l’idéologie régnante. Au moment même où les robustes infrastructures de l’Etat-nation, fruit d’un travail multiséculaire de l’histoire des hommes, arrivent à maturité, l’individu contemporain s’y comporte en touriste, libre de se promener partout dans le monde, innocent certes mais aussi irresponsable et ignorant de ce qui assure partout sa tranquillité d’esprit. Dans le foot, par contraste, sa participation au collectif exige de lui une intense mobilisation et une concentration sans relâche. Dans ces guerres sans violence que sont les coupes du monde de football, le touriste est redevenu un soldat. Telle pourrait bien être la formule du monde à venir : d’un côté, la guerre (simulée) sans la violence, de l’autre, une violence qui, privée de tout support institué, est vouée à se muer en violence hard[13], anomique, désespérée, sans projet ni consistance et indifférente à tout principe de réalité. La troisième guerre mondiale, encore à l’ordre du jour dans la décennie 1980, a bien eu lieu. Mais elle a pris une forme complètement inattendue et imprévisible. Sur l’autre versant, celui de la marche vers la pacification, on peut difficilement reprocher à Emmanuel Kant de ne pas avoir inscrit le foot dans son projet de paix perpétuelle publié en 1795.

Une apothéose sans théos

La coupe du monde des nations est ainsi devenue une sorte d’apothéose des nations, sauf que cette consécration ne peut que demeurer implicite et qu’il s’agit ici d’une apothéose sans theos, ce qui subsistait de la forme religieuse du lien de société s’étant définitivement effacé. Il a en effet fallu attendre le début des années 1990 et l’implosion de l’empire soviétique pour qu’apparaisse pleinement la nouvelle géographie symbolique[14] du monde qui était en germes depuis le début de la modernité, excluant toute intervention de la religion dans la constitution de l’unité et de l’identité collective. Le politique a pris la place de la religion, pour de bon cette fois, avec la désimpérialisation intégrale du monde. La guerre froide, au travers des figures de la nation en arme et de l’Etat de commandement, perpétuait l’ancienne figure de la nation, encore encombrée de vestiges de la forme impériale qui empêchaient la nouvelle formule d’apparaître en pleine lumière. Les phénomènes que notre époque, décidément peu clairvoyante en la matière, ne cesse de ressasser, comme s’ils la menaçaient encore réellement aujourd’hui -colonisation, nationalisme, racisme, fascisme- sont inconcevables en dehors de cette forme religieuse du lien de société qu’ont représentée les « religions séculières »[15].

C’est également le moment précis où s’est pleinement coagulé l’égarement, voire l’aveuglement, de la plupart des analystes aussi bien du politique que du football. Oublions un instant les critiques radicaux du football qui cependant n’en démordent pas : le football, régression infantile, opium du peuple, nouvelle religion, suppôt du capitalisme ou à l’inverse du nationalisme, illustration exemplaire de la psychologie des foules à la Gustave Le Bon (1895). Reconnaissons cependant la part de pertinence que comportent ces critiques, que ce titre de Jean-Pierre Le Goff, le lendemain de la victoire de la France, résume parfaitement : « Le Mondial, moment de patriotisme hédoniste et d’exubérance émotionnelle[16] ». Le football est et reste bien une des figures clés de la société du spectacle, hédoniste, festive, et médiatique. Il continue bien de participer de ce que Malraux appelait les « machines de rêve » avec d’énormes enjeux financiers. En un mot, il reste, c’est son destin et sa vocation, dans la sphère du loisir et du divertissement. Il concurrence ainsi pour un temps limité les autres types de loisirs particulièrement prisés par nos contemporains, comme la pornographie. Durant la coupe du monde et spécialement pendant les matchs de l’équipe nationale, le site Pornhub a ainsi enregistré une chute spectaculaire de fréquentation, les pays les plus touchés étant le Sénégal (perdant 47%), l’Iran (45%), l’Islande (42%), la Croatie (40%), le Maroc (40%) et l’Argentine (38%). Faisons cependant remarquer que l’on n’est pas dans le même « état d’esprit » quand on consomme des séries télévisées, même réalistes, comme Homeland ou House of Cards et quand on assiste à un match Belgique-Brésil dans un café bondé, entièrement paré des couleurs noires, jaunes et rouges, en tombant dans les bras de ses voisins anonymes à chaque but victorieux. Car, s’il reste de l’ordre du divertissement, le foot s’est chargé de la part de représentation de la réalité que le discours social officiel ne peut plus représenter ou alors seulement du bout des lèvres. Les journalistes sportifs eux-mêmes ne comprennent pas bien ce qui leur arrive, eux qui, autrefois relégués aux marges du système médiatique, en sont projetés au centre, même si dans le brouhaha des cafés et des places publiques, personne n’entend ni n’écoute vraiment leurs commentaires et leurs analyses, enfouis sous la seule et massive préoccupation des spectateurs : allons-nous gagner ce match ?

Même un analyste aussi lucide et aussi sympathique vis-à-vis du foot que Pascal Boniface ne parvient que difficilement à sortir des oppositions binaires monde/nations. Dans sa pensée, la nation reste toujours peu ou prou du côté du repli et de la fermeture sur soi quand l’Europe représente au contraire l’ouverture sur le monde. « Bref, notre horizon s’est élargi. A l’horizon national se substitue un horizon européen. Il est important de voir les choses ainsi. On a souvent peur que l’Europe efface les singularités nationales. Dans le domaine du football, il n’y a aucun risque[17]». Il lui est donc difficile voire impossible d’imaginer que l’Europe, c’est avant tout cet endroit du monde où les nations parvenues à maturité forment la pointe avancée de la mondialisation de l’Etat-nation, dont les coupes du monde nous offrent le spectacle flamboyant. Les nations n’ont pas à aller chercher ailleurs qu’en elles-mêmes cette ouverture au monde. Le repli narcissique sur elles-mêmes n’est pas leur vocation ultime et il n’y a pas à attendre des institutions européennes qu’elles élargissent un horizon qui est de naissance inscrit dans leurs gènes.

Cette illusion d’optique serait sans conséquences graves si l’Europe ne souffrait ainsi en permanence de la contradiction entre le rêve qui l’a un moment habité de constituer un Etat unitaire avec les institutions qui y correspondent (législatives, exécutives et judiciaires) et la réalité des nations. Celles-ci ne tolèrent ni les guerres de conquête et d’expansion, ni les instances de niveau supérieur qui prétendraient les englober, qu’elles soient continentales ou planétaires, tel un gouvernement mondial. Et c’est bien là le tableau vivant que nous offrent les coupes du monde. Pourrions-nous un instant imaginer une finale de la coupe du monde opposant l’Europe et, par exemple, les Etats-Unis, avec Jean-Claude Juncker dans la tribune d’honneur aux côtés de Vladimir Poutine et de Donald Trump ?

Les nations ne s’englobent pas et ne se dominent pas parce qu’elles se reconnaissent toutes comme semblables et partagent le même idéal civilisationnel, même si elles avancent chacune à leur rythme et en fonction de leurs particularités culturelles propres. Celles-ci sont évidemment loin d’être des essences figées. Elles s’inscrivent au contraire dans le lent travail de leur histoire commune. Et les retardataires sont prêts à dépenser des fortunes pour, via le marchepied que leur offre la coupe de monde, attraper le train en marche, la Russie en 2018, les pays arabes en 2022, les Etats-Unis en 2026 et bientôt sans doute la Chine (2034 ?) et peut-être même l’Inde (2042 ?). Si l’on veut à tout prix rejoindre cette communauté des nations du football, ce n’est pas pour s’y fondre mais pour y compter parce qu’elle est justement, cette communauté des nations, ce qui compte le plus et que, dans cette visée, le foot leur offre un moyen efficace et spectaculaire. Les nouvelles nations, la Croatie en est l’exemple ultime depuis sa fondation le 8 octobre 1991, déploient dans ce but une énergie extraordinaire et leurs joueurs font montre, épreuve après épreuve, d’un comportement proprement héroïque voire sacrificiel.

Si la FIFA établit une hiérarchie entre elles, celle-ci est sans cesse en mouvement. Ainsi, sur les trois coupes du monde de 2010, 2014 et 2018, une seule nation a été présente trois fois en quart de finale (Brésil) et six autres deux fois (Allemagne, Argentine, Belgique, France, Pays-Bas et Uruguay). En 2018, à peu près tous les grands favoris comme l’Allemagne, l’Espagne, l’Argentine ont été éliminés avant les quarts de finale tandis que le dernier quart de finalistes, France, Croatie, Belgique, Angleterre, était composé de nations toutes considérées par la plupart des parieurs comme des outsiders.

Et, mais cela exigerait une étude à part entière, les particularités culturelles et historiques de chacune d’entre elles sont directement visibles dans leur style de jeu. Là où la France songeait surtout à se protéger et à résister, décidée plus que tout autre au nom de la République (évoquée explicitement par Didier Deschamps après la victoire) à faire face à de puissants courants identitaires voire communautaristes qui la menacent, la Belgique, elle, avait surtout un compte à régler avec le fantasme de sa disparition. Nul doute qu’au-delà de l’immense talent de ses joueurs, elle a exprimé dans son jeu offensif flamboyant, tout en conservant ses ancestrales qualités défensives, la joie de sa « résurrection », adoptant un style qu’elle n’avait jamais osé pratiquer auparavant. On pourrait continuer longtemps dans cette veine. Pourquoi l’Espagne, tellement brillante lors de son premier match contre le Portugal, s’est-elle montrée aussi peu sûre d’elle par la suite ? Pourquoi l’Italie a-t-elle provisoirement disparu des radars alors même qu’elle a transmis les clefs de son « catenaccio » au champion via son coach ? L’Islande, cette île de 300.000 habitants perdue dans les glaces, a fait preuve à nouveau d’un culot incroyable, un trait qu’elle avait déjà manifesté lors de la précédente coupe d’Europe des nations mais aussi lors de la crise financière de 2008 qui révéla que ses citoyens avaient acheté la moitié de Manhattan avec de la monnaie de singe[18].

Où est la vraie « diversité » sinon dans ce monde bariolé de nations qui tout en s’affrontant ne cessent de s’emprunter les unes aux autres des façons d’être et d’agir ? Quant à la violence, elle a progressivement été éradiquée de ces compétitions internationales. Ce qui en subsiste peut-il d’ailleurs encore s’appeler ainsi ? C’est plutôt l’histoire longue des nations qui, généralement enfouie sous le présentisme par nos contemporains, se réveille un instant mais de manière toujours assez potache. Ainsi, sur les courriers des lecteurs de la presse belge, on pouvait lire ces curieuses remontrances adressées au grand voisin français : « Ils ont entièrement détruit la grand place de Bruxelles en 1685 et en plus ils ont récemment acheté nos grands magasins GB pour les transformer en Carrefour ». Ou encore cette boulangerie de Lima qui affichait la veille du match France-Pérou : « Mañana, no se vende pan frances » (demain, on ne vend pas de pain français).

L’envers du tableau

Mais un tableau n’est vraiment convaincant que s’il est complet. L’arrêt Bosman de 1995, en bouleversant de part en part les championnats nationaux, est paradoxalement venu utilement compléter le tableau. Car il ne faut pas oublier que l’arrêt Bosman, loin d’être un « arrêt » justement, est le point de départ d’un processus qui continue depuis lors de dérouler ses conséquences. L’arrêt lui-même ne fait qu’appliquer aux footballeurs la règle de libre circulation des travailleurs européens. Après tout, les footballeurs sont des travailleurs comme les autres. Mais par un curieux tour de passe-passe juridique, faisant suite à quelques plaintes supplémentaires de joueurs, la libre circulation de ces travailleurs comme les autres s’est bientôt étendue en pratique à l’ensemble ou quasi des pays de la planète. La FIFA a réagi mais mollement, faisant valoir la spécificité du sport. Las, ces molles tentatives n’ont pas résisté à l’ouragan de droits des individus, le Parlement, la Commission et la Cour de Justice européenne conjuguant leurs efforts pour lever tous les obstacles qui menaçaient de l’arrêter ou de le freiner. Résultat : le football des clubs est peu à peu devenu un football non plus des clubs mais des individus au sens où l’on peut parler de société des individus, les individus, c’est-à-dire ici les agents de joueurs et les joueurs eux-mêmes y font la loi, des joueurs que les médias continuent cependant de traiter en victimes d’un système mafieux qui les emprisonne.

Selon le discours médiatique régnant, ces pauvres joueurs à peine sortis du véritable esclavagisme que leur faisait subir leur club avant cet arrêt salutaire, sont retombés en victimes innocentes sous la coupe de pouvoirs occultes. Il faut au contraire l’affirmer clairement : si mafias il y a, elles se sont constituées avec le plein assentiment des joueurs concernés. Leur servitude est en réalité une auto-servitude intéressée. Quant aux clubs et même aux supporters, qui sont en réalité les vrais dindons de la farce, leurs attitudes restent marquées par une profonde ambivalence.

Tout le processus est parti du cœur de l’Europe et de la petite Belgique en particulier, un des seuls endroits au monde où l’idéologie post-nationale continue de recruter des fidèles inconditionnels. Il y a quelques jours, début septembre 2018, Daniel Striani, un agent de joueurs qui s’était déjà antérieurement attaqué à la règle dite du fair-play financier, dénonçait la règle édictée dans le championnat belge qui impose que soient inscrits sur la feuille de match au moins six joueurs sur les dix-huit formés en Belgique. Des règles identiques, précisons-le, existent dans toutes les grandes fédérations européennes mais en Belgique il est difficile plus que partout ailleurs de résister à la toute-puissance du droit des individus. Suivons attentivement l’argumentation de l’avocat liégeois qui a défendu Jean-Marc Bosman, Luc Misson, intervenue à l’occasion de ce nouveau rebondissement. Elle est emblématique : « Cette règle des six joueurs formés au pays est une discrimination indirecte, une manière inversée de réintroduire les quotas de nationalité interdits par l’arrêt Bosman. Un joueur belge jouant en Angleterre doit disposer des mêmes droits que ses collègues anglais : s’il est meilleur, il joue, point à la ligne. Mais je me demande, si au-delà des motivations de nationalisme, il n’y a pas surtout des intentions sous-jacentes d’importation massive de joueurs de plus en plus jeunes. La formation d’un joueur dure plusieurs années, il faut un recrutement large pour tirer une pépite, mais que deviennent les enfants arrachés à leur famille, à leur pays, à leur culture s’ils ne réussissent pas ? ».

L’avocat pense donc avant tout à la dimension humanitaire du problème, ces malheureux enfants qu’on arrache « à leur famille, à leur pays, à leur culture ». Mais il tient là un raisonnement typiquement contemporain, apparemment incapable de faire le lien entre les nobles causes que l’on défend et les fâcheuses conséquences qui sont susceptibles d’en découler. En témoigne encore, quelques années auparavant, l’interview qu’il donnait à l’occasion des vingt ans de l’arrêt Bosman : « Je suis profondément déçu. Le football était déjà ultra-libéral avant l’arrêt mais il l’est encore plus de nos jours (…). Cette évolution, de même que la corruption qui existe de plus en plus autour, voire à l’intérieur du football, n’est pas vraiment un gage d’espoir ». Pourtant, quand on lui pose la question de sa propre responsabilité dans l’affaire, l’angélisme reprend le dessus sur le réalisme : « Nous voulions que les transferts deviennent gratuits ou qu’ils fassent l’objet d’indemnités de formation minimale et que les joueurs soient libres en fin de contrat. Les clubs ont maintenu le système en place pour pouvoir continuer à acheter et à vendre des joueurs, sur un marché où circule encore beaucoup d’argent noir, qui a enrichi des milliers de personnes. Nul n’a envie de changer les choses puisque tous les intéressés, y compris les grands joueurs en profitent ». Ici, ce n’est plus de somnambulisme qu’il s’agit mais d’aveuglement pur et simple.

Les durs lendemains de la coupe du monde

Quelques jours après la « petite » finale de la coupe du monde, à peine sortis du bain de patriotisme hédoniste (ou d’hédonisme patriotique ?) où elle a plongé l’ensemble des Belges, les supporters du Standard de Liège[19], dont je fais partie depuis mon enfance, apprennent que leurs deux meilleurs joueurs de l’année précédente, ceux qui lui ont permis de remonter ses concurrents directs dans le championnat pour y échouer de justesse face à Bruges et de remporter la coupe de Belgique pourraient bien quitter le club. L’un d’eux, Medhi Carcela, qui a disputé le Mondial avec l’équipe du Maroc, reviendra finalement à Liège une semaine plus tard, ayant décidé de prolonger d’une semaine les vacances auxquelles il avait droit sans juger bon d’en avertir l’entraîneur. L’autre, Junior Edmilson, s’est exilé au Qatar. Mais qu’il soit bien clair que cette anecdote ne concerne pas que ces deux joueurs : elle ne fait qu’illustrer la crise générale qui touche la plupart des clubs et particulièrement certains d’entre eux.

Au Standard, en ce début de championnat, dirigeants et supporters positivent comme on dit. Ils espèrent bien renouer avec des trophées dont les a privés une crise endémique qui a marqué toute la décennie précédente. Le nouvel entraîneur, Michel Preudhomme, un homme du terroir, a enchaîné les succès partout où il est passé et fait figure ici d’homme providentiel, apte à guérir ce club historique de la maladie qui le ronge, lucidement diagnostiquée par les nouveaux dirigeants : l’instabilité chronique que produit le renouvellement permanent des joueurs, des entraîneurs et des dirigeants du club. Le nouveau coach est interviewé le 23 juillet sur le cas Edmilson : « On a tout fait pour essayer de le garder en lui offrant un très bon contrat mais à un moment, les clubs belges ne peuvent pas rivaliser. A partir du moment où une équipe met le prix que le président souhaitait, il faut être intelligent et ne pas tout perdre. Il ne sert à rien de garder un joueur qui ne va peut-être plus rien faire, ne sachant pas comment il aurait pu réagir. C’est le football actuel, on est pieds et poings liés et on ne peut rien faire ». Le sentiment d’impuissance qui s’exprime ici clairement est en fait le reflet de l’ambiance générale dépressive -hédoniste et dépressive serait sans doute encore plus juste- depuis l’arrêt Bosman. Mais il est rarement pris en compte par les commentateurs et les supporters, tant il entre en contradiction avec la signification principale qu’a pris le foot dans notre monde : manifester en la rendant visible la puissance symbolique des collectivités organisées, que la logique technico-juridico-économique de notre monde semble avoir banni de son horizon, où seuls subsistent les individus.

C’est pourquoi la sociologie critique du football impose la critique de la critique chère à Marx. Elle ne vaut éventuellement que pour cette partie de la compétition qui est, dans son organisation même, entrée en contradiction avec ce qu’est la substance même du jeu. Bien peu d’auteurs ont mis en évidence ce véritable schisme à l’intérieur de l’institution footballistique. Les lieux, les règles, les acteurs sont les mêmes dans les deux cas et pourtant, on est passé là d’un univers à un autre. La dissociation est désormais consommée, elle a débouché sur une polarisation. Seul, à ma connaissance en tout cas, Paul Yonnet a clairement posé le problème dans un petit texte de 2007 passé presque inaperçu : « La déréglementation du marché des joueurs, leur libre circulation, ont créé une dynamique à deux pôles, un pôle de la puissance capitalistique et financière d’un côté, un pôle de la puissance symbolique de l’autre[20] ». Il faut noter incidemment que cet auteur est le seul, à ma connaissance à nouveau, à avoir forgé une théorie générale des systèmes des sports[21] que l’on a pourtant tout intérêt à lire attentivement si l’on veut comprendre quelque chose à ce qui se passe dans ce domaine (et à la société en général). Celle-ci a vu se développer, à côté d’un sport des individus, sorte de sport à la queue-leu-leu où les acteurs ne sont en compétition qu’avec eux-mêmes, un sport-spectacle mettant aux prises les meilleurs égaux, sur base d’une organisation de l’incertitude. Deux systèmes des sports mais qui pour finir tournent autour de la même valeur centrale, mettant en scène l’égalité. La place conquise par le sport dans nos sociétés ne peut s’expliquer autrement : au terme de cette invention du vingtième siècle, les démocraties ont trouvé le théâtre où symboliser leur croyance la plus profonde.

Le sport-spectacle, qui nous intéresse ici, repose sur deux ingrédients fondamentaux : l’incertitude et l’identification. Ses deux ouvrages théoriques visent à dégager une sorte de grammaire générale de l’identification à l’œuvre dans le sport. Son petit texte de 2007 explore ce qu’il appelle les paradoxes de l’identité et trace une sorte de cheminement de l’identité et des obstacles à l’identification qui se sont mis en place dans l’organisation des championnats nationaux. Dans les compétitions internationales, l’identification est simple et explicite : que l’équipe nationale française dite « black-blanc-beur » soit black avant tout (en novembre 2006, elle comptait neuf joueurs de champ noirs ou métis sur les dix) ne pose aucun problème aux supporters, à l’exception de quelques carrés d’extrémistes indécrottablement xénophobes. En raison, comme je l’ai rappelé plus haut, du mécanisme de la représentation inventé par les démocraties « qui détache potentiellement celui qui représente de ce qu’il représente[22]». Il faut d’ailleurs noter ici que la pédagogie douce que met en œuvre le foot produit des résultats de plus en plus tangibles. En 2018, paradoxalement, c’est surtout chez les antiracistes que la leçon n’était pas encore passée. En France, ce message de la Licra Paris le jour de la finale, opposant « l’équipe de France multicolore, multi-ethnique » et l’équipe croate « dramatiquement uniforme, au jeu monocorde, sans couleur, sans saveur, riche seulement de lui-même ». En Belgique, les mêmes antiracistes faisaient remarquer tout ce que cette Belgique triomphante doit à ses immigrés -qu’elle est censée mépriser par ailleurs- quand Nacer Chadli, l’auteur du but salvateur contre le Japon, déclarait radieux dans l’interview d’après match : « C’est un but pour tout le peuple. Tout le monde est content en Belgique ».

En réalité, c’est une erreur profonde que de se focaliser sur les questions de race, d’ethnie, de religion, etc. Ce qui est ici en jeu est beaucoup plus vaste et beaucoup plus profond : il concerne ni plus ni moins le noyau organisateur de toutes les sociétés humaines possibles, l’identification de l’individu au collectif.  « La starisation des sportifs crée l’illusion que les joueurs sont d’abord aimés pour ce qu’ils sont. Mais pour qu’un joueur soit adulé, aimé pour ce qu’il est, individuellement, avec toutes ses qualités spécifiques, il faut avant tout qu’il ait administré la preuve de son aptitude à défendre et donc à représenter des intérêts autres que les siens et, dans les sports collectifs, à faire partie d’une équipe (…). Il faut qu’il ait administré la preuve qu’il se mettait au service d’une collectivité constituée pour représenter une communauté toujours composite[23] ».

Ce qu’explicite ici Yonnet est en réalité ce qui obsède les supporters et les joueurs eux-mêmes à longueur d’années et non le soi-disant racisme, tordons une bonne foi le cou à ce mot qui ne veut plus rien dire à force d’être banalisé. En Belgique, les insultes « racistes » les plus graves et les plus fréquentes sont celles qu’un journaliste nommait récemment « les insultes communautaires » qui fusent de la race flamande vers la race wallonne, beaucoup plus fréquentes, il faut l’avouer, que celles qui vont dans l’autre sens. En revanche, les problèmes d’identification et de désidentification au collectif sont sur toutes les lèvres et dans tous les esprits. Le problème se pose à deux niveaux : il concerne l’implication des joueurs dans l’équipe d’une part, l’identification des supporters à l’équipe d’autre part.

Ainsi en 2015, un ancien joueur affirme : « Au Standard, c’est chacun pour sa pomme et sauve qui peut ». Trois ans plus tard, un autre déclare au contraire, « au Standard, l’individu ne passe plus avant le collectif », un vœu pieux certes mais qui laisse bien entendre que ce n’était pas le cas auparavant. Ni les joueurs ni la plupart des supporters n’ont sans doute lu Durkheim mais ils font tous de la sociologie de base, comme d’autres font de la prose sans le savoir. Ou plutôt, ils tiennent des propos qui relèvent à la fois du b.a.-ba sociologique et du discours social des droits individuels, un discours déchiré mais non écartelé dont la dimension tragique -incompatible avec le règne du Bien- a été soigneusement  expurgée. Ce qui donne le discours-type du joueur en partance : « Prendre cette nouvelle orientation dans ma carrière n’a vraiment pas été un choix facile tant le Standard de Liège et ses fantastiques supporters ont compté pour moi durant toute la période passée ici, mais il y a des opportunités que ma famille et moi-même ne pouvons refuser. Je tiens à remercier le club, mes coéquipiers, le staff et, bien entendu, les fans pour leur soutien et leur souhaite le meilleur pour les années à venir ».

La tension entre sociologie et droits individuels prend une forme différente chez les supporters qui n’ont aucun intérêt, ni financier ni symbolique, à voir sans cesse s’évaporer les meilleurs éléments de l’équipe. Mais les dialogues interminables auxquels ils se livrent sur les forums internet des journaux sportifs témoignent de la profondeur de leur affliction. Les joueurs, personne n’est dupe là-dessus, sont des mercenaires de l’identité. Mais c’est le « système » dit-on qui les conduit à bafouer l’idée même de contrat ou de loyauté minimale vis-à-vis d’une équipe. « A force d’être transférés, certains joueurs ne savent plus dans quel club ils évoluent. C’est d’ailleurs pour cela qu’ils marquent de plus en plus de buts contre leur camp », écrit l’un d’eux. A quoi il se trouvera toujours un autre pour rétorquer : « Mais que ferais-tu, toi, si on te proposait ailleurs un salaire cinq à dix fois supérieur à ce que tu gagnes aujourd’hui » ?

C’est pourtant la colère et la frustration qui couvent sous l’apaisement relatif des stades. Celles-ci sont généralement contenues. Elles éclatent ouvertement lorsqu’un pion central de l’équipe décide de passer chez l’ennemi le plus proche, le grand rival historique, surtout lorsqu’il est manifeste qu’il a joué quelques semaines ou quelques mois en ayant « la tête ailleurs ». J’ai ainsi assisté à un match Standard-Anderlecht où Adrien Trebel, un talentueux joueur français récemment transféré à Anderlecht était sifflé et hué par tout le stade à chaque fois qu’il touchait le ballon, du début à la fin du match. La détermination et le jusqu’au-boutisme des supporters étaient tels que leur « devoir » de fidèle supporter leur semblait plus important que le spectacle même du match. Je dois d’ailleurs avouer que je me suis laissé prendre au jeu et ai activement participé à la fronde.

Ce malaise dans l’identification est évidemment la cause première de la violence résiduelle qui subsiste dans les championnats nationaux à l’heure où elle a totalement disparu des compétitions internationales. Face à ces mercenaires de l’identité que sont devenus les joueurs, une importante minorité de supporters ultras tentent en vain de se réapproprier une identité perdue en la surinvestissant de manière hypertrophiée et addictive : insultes, fumigènes, bagarres, jets d’objet sur le terrain qui imposent une hypersécurisation des rencontres, loin des ambiances festives et bon enfant de la coupe du monde des nations. Quand la guerre sans violence mise en scène sur le terrain apparaît faussée aux yeux des supporters, il faut en organiser d’autres ailleurs, plus authentiques, sur les gradins, autour du stade, voire même sur les parkings d’autoroutes entre les deux villes rivales. Cette tentative désespérée de se réapproprier une identité collective suffit à rendre compte de l’extrémisme identitaire des ultras et de leurs mises en scène parfois terrifiantes, comme cette gigantesque banderole sur laquelle, en plein climat de terrorisme islamiste, Steven Defour, récemment transféré du Standard à Anderlecht, apparaissait décapité à la manière des horribles vidéos postées sur le net par Daesh. La défense des ultras était aussi sinon plus significative que le geste lui-même : il fallait, selon eux, prendre cette animation « au 36e degré », soulignant « qu’à l’instar des caricatures dans les journaux satiriques, il y a toujours plusieurs grilles de lecture ». Ce que nous voulions dire à Steven Defour c’était : « nous t’avons adulé, tu nous as trahis, tu n’es plus le bienvenu ici ».

Ajoutons, pour clore ce douloureux chapitre, qu’il révèle un problème sous-jacent à celui des identités collectives, le mot identité étant au fond, si on ne l’analyse pas soigneusement, un mot qui ne veut pas dire grand-chose sinon qu’il y a un problème qui ne se posait pas avant qu’il n’envahisse l’espace public. C’est le problème de la puissance ou de l’impuissance d’un collectif humain, une puissance autre que militaire, financière, économique, etc. même si elle n’exclut nullement ces dimensions matérielles et physiques : une puissance que l’on ne peut nommer autrement que symbolique. Or, quels que soient le dévouement et  l’exubérance des supporters en soutien de leur équipe, ils ne peuvent faire oublier que le « douzième homme » ne peut se substituer aux onze acteurs qui le représentent et qu’un match de foot se joue d’abord et avant tout entre les vingt-deux acteurs présents sur le terrain. En d’autres mots, il est impossible de dissocier ces deux niveaux d’identification, l’identification des supporters au collectif club et l’identification de chacun des joueurs à l’équipe du club, le club lui-même renvoyant toujours à une histoire à travers laquelle s’est forgée cette identité particulière, qu’elle soit celle d’un quartier, d’une ville ou d’une région.

Une lutte des classes footballistique ?

J’en terminerai en examinant rapidement deux conséquences de ce football-monde polarisé : la première était assez prévisible, la seconde l’était beaucoup moins. Elle n’en est qu’à ses débuts mais la tendance qu’elle indique semble se confirmer.

En premier lieu, il est assez logique qu’un système comme le football des clubs, régulé exclusivement par le marché planétaire, avec seulement quelques règles qui en limitent la portée, débouche sur un univers de gagnants et de perdants. Passons rapidement sur les gagnants que la pipolisation du foot place dans une lumière permanente. Partout dans le monde, à toute heure du jour et de la nuit, quelques joueurs et quelques clubs passent en boucle sur les écrans et les réseaux sociaux. Une dizaine de clubs et une dizaine de joueurs tout au plus, sorte de gotha du football. Curieusement, ces joueurs phares font souvent assez pâle figure lorsqu’ils rejoignent leur équipe nationale, en tout cas dans un premier temps, comme si l’articulation des deux dimensions, l’identification choisie à un club et l’identification contrainte à la nation, restait problématique. Comme si la participation aux compétitions internationales les forçait à redescendre pour un temps du firmament qui les a éloignés de leur peuple, auquel ils se sentent étrangers. Comme si le mercenaire avait du mal à se muer en soldat, du moins jusqu’à un certain stade de sa carrière où les priorités s’inversent : les Messi, Ronaldo, Neymar s’aperçoivent alors qu’ils ne deviendront des Pelé, Maradona ou Zidane qu’en se mettant corps et âme au service de la collectivité nationale.

Il est vrai que ces quelques clubs du top, à peu près toujours les mêmes, se sont assurés une stabilité impressionnante qui contraste avec le travail de Sisyphe auquel sont contraints les clubs « normaux ». Pour cela, l’accumulation primitive du capital est le plus souvent assurée par les sponsors du pétrole et du gaz. Mais une fois le décollage effectué, l’effet boule de neige, nombre d’abonnements et de VIP, droits TV, ventes de maillots, etc., fait entrer le club au paradis du football, le seul lieu où font bon ménage les deux exigences de toute la discipline : le talent individuel ne s’épanouit vraiment que dans un collectif cohérent, uni et fortement investi par ses joueurs, ses entraîneurs et ses dirigeants. C’est la large stabilité financière du club qui garantit la stabilité des joueurs et des entraîneurs, surtout lorsqu’ils réussissent bien sûr. Reconnaissons cependant que ce football « capitaliste » des sponsors, des actionnaires et des agents de l’ombre produit des matchs hors du commun, en ligue des champions par exemple : l’intensité du spectacle et le niveau du jeu y sont proprement fabuleux. Les petits clubs ont d’ailleurs abandonné tout espoir de figurer dans les phases finales de la compétition. Ils espèrent avant tout avoir l’occasion de faire venir un grand du football sur leur pelouse, dans une sorte de match de gala où la présence du glorieux adversaire passe, dans l’esprit des spectateurs, avant la quasi-certitude de l’élimination. Par ailleurs, les sommes d’argent qu’absorbent ces clubs sont telles qu’ils pourraient, sans grand danger pour leur économie, jouer leurs matchs devant des tribunes vides ou offrir une place gratuite à chacun des supporters. C’est le calcul qu’ont fait récemment des experts à propos du club londonien de Chelsea.

Face à cette super-élite, c’est au contraire la peau de chagrin qui menace la plupart des petits clubs. A part le championnat anglais et, dans une moindre mesure, les championnats espagnols et allemands, les stades s’y vident et les audiences TV stagnent avec la manne financière qu’ils dispensent dans la plupart des clubs. En Belgique par exemple, quand les grands clubs vendent entre 20 et 30000 abonnements par an, les petits clubs arrivent difficilement à dépasser les 2 ou 3000 supporters assurés.

Mais c’est sans doute dans la « classe moyenne » du foot, dont j’ai donné quelques échantillons ci-dessus, que la crise est la plus sensible. Des clubs historiques, comme le Standard ou Anderlecht, incarnant encore les grandes villes du pays, ne peuvent se résigner à ce triste sort, eux qui figuraient régulièrement dans les phases finales des compétitions européennes avant l’arrêt Bosman. Comment réconcilier la stabilité de l’équipe et son ancrage local d’une part, un mercato frénétique et interminable -qui dure plus de quatre mois par an- d’autre part ? Manifestement, personne n’a encore trouvé la martingale.

Un déplacement progressif de l’engouement

La seconde tendance observable, c’est le renversement manifeste de l’engouement que suscitent les équipes et les compétitions de clubs d’une part, les coupes des nations d’autre part. Sans parler de l’enthousiasme que génèrent ces compétitions mondiales chez des spectateurs qui doivent demander à leur voisin de leur expliquer la règle du hors-jeu, c’est à l’intérieur même du noyau dur des amateurs de football que l’intérêt s’est déplacé. Plusieurs de mes jeunes amis, grands amateurs de ce sport, m’ont explicitement déclaré ne plus souhaiter assister à d’autres rencontres que celles de l’équipe nationale, dont, répondant à cette fervente aspiration du public, les prestations se multiplient, la plupart de leurs matchs par exemple sortant cette année même du statut « amical ». Il est certain que la puissance symbolique qu’a acquis ce sport à tous les niveaux de la vie sociale et individuelle ne va pas disparaître ni s’atténuer, tant qu’il est appelé à remplir le rôle de miroir du politique et de marqueur de l’identité. Il est même certain que l’effacement du politique devant la politique lui confèrera encore pour un temps indéterminé une figure puissamment addictive, un opium certes mais un opium « du » politique, une désignation que je préfère à celle d’opium « des » politiques forgée par Robert Redeker[24].

Même les médias les plus phobiques de la réalité nationale, qu’ils ne peuvent nommer autrement que nationaliste, ont été amenés à donner aux Diables rouges ou aux Bleus une place de plus en plus importante dans leurs émissions et leurs commentaires. Chaque semaine, on y parle longuement de nos héros expatriés, la plupart en Angleterre, et ce sont leurs exploits ou leurs déboires que l’on met en lumière avant tout le reste. Les supporters des clubs y trouvent eux-mêmes une consolation à l’exil de leurs pépites : ce qui le légitime et le justifie à leurs yeux, ce n’est pas seulement leur épanouissement personnel, c’est la compétence que ces formations, ces entraînements et ces matchs au sommet leur auront apportés lorsqu’ils reviendront au bercail de l’identité nationale.

Terminons par une remarque de méthode. J’ai essayé de montrer dans ce texte que le football-monde nous invite à une réflexion approfondie sur le monde tel qu’il va. Le monde de l’individu de droit est placé devant un dilemme d’un type tout à fait nouveau, parce qu’il se loge au lieu le plus intime de chacun de nous. Dans un monde de l’individu de droit, chacun peut en effet avoir pour objectif légitime de s’individualiser, de devenir soi-même comme on dit, c’est-à-dire de développer sa puissance d’individu en ne visant que son épanouissement personnel. S’individualiser, cela se traduit surtout aujourd’hui par les idéaux qui semblent seuls demeurer en lice dans notre monde : devenir riche et/ou célèbre.

Mais un monde où il n’y a en principe que des individus également libres, c’est aussi un monde qui génère des frustrations, des contradictions, des indignations. Ce sont ces frustrations elles-mêmes qui indiquent au sociologue, neutre par rapport aux valeurs, qu’il subsiste des dimensions qui sont reléguées dans l’ombre. Elles sont dans l’ombre mais elles n’ont pas disparu. C’est une nuance fondamentale qui va déterminer des profils d’analyse très contrastés et la possibilité d’échapper au somnambulisme ambiant. Si on ne les prend pas en compte, la lucidité dont on voudrait se prévaloir va très vite déboucher sur une perspective apocalyptique. C’est elle que nourrissent en fait la plupart des journalistes qui oscillent entre un souci de dicter sans discontinuer des règles et des comportements éthiques et un désenchantement désabusé et cynique qui se traduit par la conviction que le « capitalisme » l’a emporté. Restés au fond d’eux-mêmes prisonniers des catégories héritées du marxisme, ils ne peuvent se résoudre à adapter leur intelligence au monde tel qu’il va, en essayant de s’en donner une vue plus claire et plus nette que celle qui prévaut aujourd’hui. Le foot offre l’opportunité extraordinaire de présenter ces deux faces de notre monde, la face visible et la face cachée, en un seul tableau. Il n’est pas le seul bien sûr mais il le fait sûrement de la façon la plus spectaculaire.

Jean-Marie Lacrosse

Post-scriptum : ce texte a été achevé le 24 septembre 2018, soit deux semaines avant la tourmente judiciaire qui secoue le football des clubs en Belgique. Dans une émission spéciale consacrée à ce « séisme », Michel Lecompte déclare, sur un ton quelque peu effaré : « Comment en sortir ? ». Je n’ai évidemment aucune solution à proposer mais, si le diagnostic développé ci-dessus s’avère exact, le renforcement des contrôles par les autorités et la surveillance généralisée des acteurs ne peuvent constituer une réponse suffisante face à la profondeur du malaise. Il est certes louable de vouloir séparer le bon grain de l’ivraie mais il n’est pas sûr que là réside la voie idéale pour retrouver le sens du collectif qui fait aujourd’hui défaut au monde des individus. Le foot n’est pas seulement un miroir du politique, il en est en plus un miroir grossissant, exposant dans une lumière crue les dilemmes qui travaillent la société dans son ensemble. Nous en sommes probablement arrivés à ce point de l’histoire où il devient impossible de les refouler ou de les ignorer.

[1] Georges Simenon, Le testament Donadieu, Folio p.421

[2] Marcel Gauchet, La guerre des vérités, dans un dossier sur la post-vérité, Le débat n°197, novembre-décembre 2017, pp.20-27

[3] Une histoire qui prend d’ailleurs  forme en même temps que la forme nationale elle-même. Voir à ce propos, Marcel Gauchet,  Les lettres sur l’histoire de France d’Augustin Thierry in Les lieux de mémoire, II. La Nation, pp.247-316

[4] Sur ce point, voir Jean-Marie Lacrosse, La Belgique telle qu’elle s’ignore, Le débat n°94, mars-avril 1997. Egalement Belgique, disparition d’une nation européenne ? Les états généraux de l’écologie politique, Editions Luc Pire, 1997.

[5] Les choses progressent cependant lentement puisqu’en 2018 les nombreuses apparitions médiatisées du roi Philippe au centre de l’équipe nationale, soit informellement à l’aéroport  comme à l’aller, soit de façon plus protocolaire, avec la famille royale et l’ensemble du staff sur les marches du palais au retour, ont paru indiquées à tout le monde. Par contre, beaucoup de commentateurs se sont interrogés sur les intentions cachées du ministre des affaires étrangères quant à sa présence sur de nombreuses photos officielles.

[6] Christian Bromberger,  Football, la bagatelle la plus sérieuse du monde, Bayard Editions, 1998

[7] Le livre de Christian Bromberger, Le match de football, documente de façon très convaincante  la question, Editions de la Maison des sciences de l’homme, 1995, quatrième édition, 2012.

[8] Paul Yonnet, Huit leçons sur le sport, Gallimard, 2004, p.106

[9] Idem, p.107

[10] Idem, p.106

[11] Pierre Clastres, Archéologie de la violence. La guerre dans les sociétés primitives, Editions de l’Aube, 2010, p.44

[12] Idem, p.46

[13] Voir la remarquable description qu’en donne Gilles Lipovetsky dans son premier ouvrage, L’ère du vide. Essais sur l’individualisme contemporain, p.231

[14] Sur cette nouvelle géographie symbolique, voir Marcel Gauchet, Le nouveau monde, spécialement le chapitre VI, La mondialisation de l’Etat-nation, pp.234-291

[15] Marcel Gauchet, A l’épreuve des totalitarismes. 1914-1974, Gallimard 2010

[16] Jean-Pierre Le Goff, le 18/07/2018

[17] Pascal Boniface, Football et mondialisation, Armand Colin, p.49

[18] On attend encore le Tocqueville américain qui mènera dans les milieux du foot européen une enquête similaire à celle menée par Michael Lewis dans les milieux financiers après la crise de 2008, « Boomerang. Europe : voyage dans le nouveau tiers-monde », 2011, Sonatine Editions, 2012, pour la traduction française.

[19] A peu près toutes mes illustrations sortent du championnat belge. Il ne s’agit pas avant tout de chauvinisme mais d’observation participante, une technique d’enquête que j’ai toujours été amené à privilégier depuis mes années d’études en sociologie à l’université de Pennsylvanie.

[20] Paul Yonnet, Football : les paradoxes de l’identité, Le Débat n°146, septembre-octobre 2007, p.190

[21] Paul Yonnet, Systèmes des sports, Gallimard, 1988 et Huit leçons sur le sport, Gallimard, 2004

[22] Paul Yonnet, Football : les paradoxes de l’identité, idem, p.180

[23] Paul Yonnet, Football : les paradoxes de l’identité, idem, p.180

[24] Robert Redeker, Le foot, opium du peuple ou opium des politiques ?, Le Débat n° 142, novembre-décembre 2006

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