{"id":1031,"date":"2012-04-28T11:51:49","date_gmt":"2012-04-28T09:51:49","guid":{"rendered":"http:\/\/www.ceppecs.eu\/?p=1031"},"modified":"2014-04-07T19:42:26","modified_gmt":"2014-04-07T17:42:26","slug":"quest-ce-quapprendre-lapport-des-neurosciences","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.ceppecs.eu\/?p=1031","title":{"rendered":"Qu&rsquo;est-ce qu&rsquo;apprendre ? L&rsquo;apport des neurosciences"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\"><em>Cet article vient de para\u00eetre dans le premier num\u00e9ro de la nouvelle revue trimestrielle \u00ab\u00a0Pro J\u00a0\u00bb \u00e9dit\u00e9e par notre partenaire, l&rsquo;Asbl <a href=\"http:\/\/www.projeunes.be\/\" target=\"_blank\">ProJeuneS<\/a>. Les deux derniers num\u00e9ros de la revue \u00ab\u00a0<a href=\"http:\/\/projeunes.be\/03_revue_archi.php\" target=\"_blank\">R\u00e9solument jeunes<\/a>\u00a0\u00bb (36 et 37) ont rendu compte des deux premi\u00e8res conf\u00e9rences du cycle 2011 du cePPecs consacr\u00e9es \u00e0 la question \u00ab <a href=\"http:\/\/www.ceppecs.eu\/?p=546\">Qu\u2019est-ce qu\u2019apprendre ?<\/a> \u00bb (1). Tout en renvoyant le lecteur \u00e0 ces deux textes, dont je vais seulement rappeler le propos central, je voudrais ici et dans deux num\u00e9ros \u00e0 venir de la revue, reprendre et d\u00e9velopper certaines id\u00e9es trop sommairement expos\u00e9es pr\u00e9c\u00e9demment.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans son texte sur la transmission, Marcel Gauchet fait l\u2019hypoth\u00e8se d\u2019un basculement op\u00e9r\u00e9 il y a une quarantaine d\u2019ann\u00e9es. A la source de ce basculement, il y a l\u2019ach\u00e8vement d\u2019un processus venu de tr\u00e8s loin que l\u2019auteur d\u00e9signe comme processus de d\u00e9traditionalisation. Nous vivions jusque l\u00e0 sur un compromis entre tradition et m\u00e9thode. Avec l\u2019ach\u00e8vement de la d\u00e9traditionalisation de nos soci\u00e9t\u00e9s, nous sommes pass\u00e9s d\u2019un mod\u00e8le p\u00e9dagogique centr\u00e9 sur la transmission de contenus \u00e0 un autre centr\u00e9 sur l\u2019activit\u00e9 individuelle de l\u2019\u00e9l\u00e8ve. Mais, du m\u00eame coup, nous avons bascul\u00e9 dans un nouvel unilat\u00e9ralisme qui ne se pr\u00e9occupe plus que des processus personnels d\u2019appropriation en se d\u00e9sint\u00e9ressant des contenus qui sont en question dans l\u2019op\u00e9ration \u00e9ducative.<br \/>\nNous avons ainsi d\u00e9velopp\u00e9 une vision strictement individualiste de l\u2019apprendre au d\u00e9triment de l\u2019acte social de transmission par lequel une g\u00e9n\u00e9ration \u00e9duque la suivante, la dite transmission \u00e9tant d\u00e8s lors devenue hautement probl\u00e9matique. C\u2019est donc \u00e0 une red\u00e9finition des raisons fondamentales qui rendent la transmission incontournable que nous avons \u00e0 travailler, sans nostalgie ni possibilit\u00e9 de retour \u00e0 un ordre de la tradition irr\u00e9m\u00e9diablement d\u00e9pass\u00e9.<br \/>\nC\u2019est d\u2019un autre point de vue, celui de la clinique, c\u2019est-\u00e0-dire de l\u2019observation compr\u00e9hensive des \u00e9l\u00e8ves (compr\u00e9hensive parce que s\u2019effor\u00e7ant d\u2019atteindre, dans la logique instaur\u00e9e par la psychanalyse et la sociologie compr\u00e9hensive, les op\u00e9rations subjectives que s\u2019autorisent ou s\u2019interdisent les \u00e9l\u00e8ves) que part le texte de Martin Dekeyser et Jean-Marie Lacrosse. Un point de vue nous semble-t-il d\u2019autant plus pertinent, que c\u2019est sur ces op\u00e9rations internes d\u2019appropriation individuelle que les p\u00e9dagogies nouvelles mettent l\u2019accent.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><!--more-->Mais l\u2019examen attentif du noyau dur de la pens\u00e9e p\u00e9dagogique contemporaine fait appara\u00eetre un paradigme h\u00e9rit\u00e9 du 19\u00e8me si\u00e8cle : un paradigme naturaliste\/\u00e9volutionniste, inductionniste\/adaptationniste et constructiviste\/individualiste contre lequel se sont \u00e9rig\u00e9es l\u2019ensemble des sciences humaines au 20\u00e8me si\u00e8cle, au nom du caract\u00e8re \u00ab symbolique \u00bb de la pens\u00e9e et de l\u2019activit\u00e9 humaine (elles rel\u00e8vent du registre des significations et de la culture). C\u2019est gr\u00e2ce \u00e0 cet examen que nous sommes \u00e0 m\u00eame de changer de regard et de rep\u00e9rer chez les \u00e9l\u00e8ves une sorte de refus inconscient de pratiquer les op\u00e9rations mentales qui ne s\u2019inscrivent pas dans ce paradigme alors qu\u2019elles sont justement absentes dans les esp\u00e8ces animales et sp\u00e9cifiques \u00e0 l\u2019apprentissage humain : la volont\u00e9 et l\u2019effort, les d\u00e9marches d\u00e9ductives (en fait la simple logique), la r\u00e9ception. Autrement dit, les \u00e9l\u00e8ves d\u2019aujourd\u2019hui ne nous apparaissent pas \u00e0 proprement parler plus \u00ab paresseux \u00bb (certains le sont mais pas plus qu\u2019avant), ils croient que les savoirs s\u2019acqui\u00e8rent naturellement, sans effort et sans volont\u00e9. Ils n\u2019ont pas d\u00e9sert\u00e9 la logique (heureusement !) mais se d\u00e9tournent des op\u00e9rations abstraites qu\u2019elle met en jeu. Quant \u00e0 l\u2019\u00e9coute et \u00e0 la r\u00e9ception, ils sont persuad\u00e9s que Google et Wikipedia feront bien mieux l\u2019affaire que de pi\u00e8tres enseignants d\u00e9pouill\u00e9s de tout prestige et de toute autorit\u00e9 sociale.<br \/>\nNous arrivions ainsi \u00e0 la conclusion qu\u2019en s\u2019amputant de ce qui repr\u00e9sente des dimensions essentielles de l\u2019acte d\u2019apprendre, les op\u00e9rations sp\u00e9cifiques par lesquelles on acc\u00e8de \u00e0 un univers symbolique constitu\u00e9 avant soi et toujours irr\u00e9ductiblement ext\u00e9rieur \u00e0 soi, les \u00e9l\u00e8ves se mettent eux-m\u00eames involontairement en situation d\u2019\u00e9chec. Une des causes de l\u2019\u00e9chec scolaire galopant -bien qu\u2019en partie masqu\u00e9 par les am\u00e9nagements des notes- tient aux interdits \u00e9dict\u00e9s par l\u2019unilat\u00e9ralisme id\u00e9ologique qui pr\u00e9vaut actuellement. A la lumi\u00e8re de ces deux constats sommairement r\u00e9sum\u00e9s, je voudrais examiner trois questions qui y sont li\u00e9es :<br \/>\n1) Que nous enseignent sur ces questions les neurosciences, disciplines qui sont cens\u00e9es rendre compte du soubassement c\u00e9r\u00e9bral et neurologique de l\u2019activit\u00e9 mentale ?<br \/>\n2) Les nouvelles p\u00e9dagogies sont-elles vraiment \u00ab progressistes \u00bb, terme qui leur est spontan\u00e9ment associ\u00e9 au m\u00eame titre que celui de \u00ab nouvelles \u00bb ?<br \/>\n3) Quel cr\u00e9dit accorder aux enqu\u00eates comparatives internationales dites PISA (Program for International Student Assessment) ?<br \/>\nCes deux derni\u00e8res questions seront trait\u00e9es ult\u00e9rieurement.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Quel est l\u2019apport des neurosciences \u00e0 ces questions ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">A premi\u00e8re vue, on serait tent\u00e9 de r\u00e9pondre de fa\u00e7on quelque peu p\u00e9remptoire : pas grand-chose. Mais encore, direz-vous ! L\u2019apport des neurosciences s\u2019effectue pour l\u2019essentiel selon deux lignes de force : une voie biologique\/physiologique qui nous fournit une meilleure connaissance du cerveau selon l\u2019axe g\u00e9n\u00e9ral des sciences de la vie, axe des structures et des fonctions (ou anatomie et physiologie). En quelques d\u00e9cennies, les h\u00e9misph\u00e8res, les noyaux et les aires corticales, les neurones, synapses, circuits neuronaux, neurotransmetteurs et neuror\u00e9cepteurs sont peu ou prou entr\u00e9s dans notre univers familier.<br \/>\nDans le m\u00eame temps -c\u2019est la deuxi\u00e8me ligne de force- les machines de traitement de l\u2019information, nos ins\u00e9parables ordinateurs, ont envahi notre vie quotidienne, procurant en miroir \u00e0 notre propre machine c\u00e9r\u00e9brale de traitement de l\u2019information des mod\u00e8les de plus en plus riches et de plus en plus pr\u00e9cis. Il n\u2019est donc pas question pour moi de nier ou de minimiser les formidables avanc\u00e9es de ces neurosciences.<br \/>\nLe probl\u00e8me serait plut\u00f4t celui-ci. En tant qu\u2019elles s\u2019inscrivent dans une th\u00e9orie de l\u2019humain, elles sont tenues -comme l\u2019\u00e9conomie d\u2019ailleurs dont le probl\u00e8me est par certains aspects similaire- de clarifier conceptuellement et d\u2019organiser hi\u00e9rarchiquement les d\u00e9couvertes partielles qu\u2019elles op\u00e8rent, travail de r\u00e9flexion dont les sciences exactes sont peu coutumi\u00e8res et que les sciences dites humaines ont malencontreusement abandonn\u00e9. Ainsi, par exemple, il ne suffit pas de s\u2019appuyer sur la m\u00e9taphore de l\u2019ordinateur pour \u00e9tudier le cerveau mais encore et surtout de r\u00e9fl\u00e9chir sur ce qui diff\u00e9rencie en profondeur l\u2019ordinateur et l\u2019esprit humain. Une telle t\u00e2che, que l\u2019on s\u2019appelle Dupont ou Damasio, ne demande pas plus de trois minutes de r\u00e9flexion : l\u2019homme est capable de penser parce qu\u2019il a un cerveau qui fait du traitement de l\u2019information, l\u2019ordinateur fait du traitement de l\u2019information parce qu\u2019un homme l\u2019a programm\u00e9 pour le faire. La condition de possibilit\u00e9 est exactement inverse.<br \/>\nCe que le regrett\u00e9 neurologue Olivier Sabouraud -un des seuls \u00e0 ma connaissance \u00e0 ne pas se laisser pi\u00e9ger par les d\u00e9licieux mirages o\u00f9 s\u2019ab\u00eement la plupart de ses coll\u00e8gues- r\u00e9sume en ces termes :<br \/>\n\u00ab A l\u2019oppos\u00e9 des ordinateurs, le cerveau n\u2019a pas d\u2019inventeur, d\u2019ing\u00e9nieur, de constructeur, de programmeur, ni d\u2019utilisateur -ni industriel, ni technicien, aucun g\u00e9nie dans la machine ou autour d\u2019elle. La fonction principale d\u2019un cerveau d\u00e9velopp\u00e9, animal ou humain, est de construire ses propres objets ; non pas de repr\u00e9senter des choses de l\u2019environnement, ou des transformations, ou un soma, qui existeraient d\u00e9j\u00e0 quelque part mais de les construire (de les inventer) \u00e0 partir des signaux re\u00e7us (en nombre immense), venant de l\u2019environnement, du corps sensible, du corps temporo-spatial. \u00bb (2)<br \/>\nVoil\u00e0 une proposition qui semble accr\u00e9diter \u00e0 premi\u00e8re vue le constructionnisme que nous avions pr\u00e9alablement mis \u00e0 mal. Sauf que la mise en \u00e9vidence des conditions m\u00eames dans lesquelles s\u2019op\u00e8re cette construction aboutit \u00e0 des conclusions inverses. Mais encore une fois, ce n\u2019est pas en multipliant les recherches et les d\u00e9couvertes \u00ab scientifiques \u00bb que la connaissance progresse. Ici aussi, c\u2019est la d\u00e9marche r\u00e9flexive, et elle seule, qui nous permettra d\u2019avancer. Car malgr\u00e9 l\u2019abondance des recherches, des publications, des budgets consacr\u00e9s aux recherches sur le cerveau, la clinique bute sur deux obstacles majeurs :<br \/>\n1) elle ne sait que faire du dualisme corps\/esprit qu\u2019elle rencontre forc\u00e9ment sur sa route et tente en cons\u00e9quence de l\u2019escamoter ;<br \/>\n2) elle ne parvient pas \u00e0 d\u00e9finir la diff\u00e9rence entre l\u2019animal et l\u2019humain.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le dualisme corps\/esprit n\u2019est pas l\u2019invention funeste d\u2019un certain Ren\u00e9 Descartes corrig\u00e9e par son disciple Spinoza (3). En r\u00e9alit\u00e9, ces deux auteurs inaugurent, avec Hobbes, ce qui caract\u00e9rise au plus haut point la vision du monde selon les modernes : une dualit\u00e9 d\u2019essence entre l\u2019\u00eatre pensant et le monde \u00e0 penser (4), accessible seulement de mani\u00e8re indirecte via la subjectivit\u00e9 qui pratique l\u2019objectivation. Cette structure de connaissance s\u2019accompagne d\u2019un mouvement de sens contraire, une conscience de plus en plus marqu\u00e9e de l\u2019union de l\u2019\u00e2me et du corps. C\u2019est toute l\u2019histoire de la \u00ab psychologie \u00bb qui se joue ici avec l\u2019importance croissante accord\u00e9e aux affects et au corps dans le travail de la pens\u00e9e elle-m\u00eame. La psychanalyse en repr\u00e9sente un moment crucial mais seulement un moment. Ce passage dans la modernit\u00e9, du un au deux d\u2019une part, et du deux au un de l\u2019autre, repr\u00e9sente une source intarissable de confusions. C\u2019est donc bien plus compliqu\u00e9 qu\u2019un simple passage du dualisme cart\u00e9sien au monisme revenu en force de nos jours.<br \/>\nCar tout le monde, et les neurologues en premier lieu, sont confront\u00e9s \u00e0 la dualit\u00e9 ind\u00e9passable du physiologique et du psychologique : comment d\u00e9finir la volont\u00e9 et la conscience avec les concepts et les outils de la physiologie ? C\u2019est tout simplement impossible. Et plut\u00f4t que de reconna\u00eetre franchement le probl\u00e8me, les neurosciences tendent majoritairement \u00e0 l\u2019\u00e9luder avec la promesse \u00ab qu\u2019il sera r\u00e9solu un jour \u00bb, ou des th\u00e9ories floues de la correspondance entre \u00e9tats c\u00e9r\u00e9braux et \u00e9tats mentaux qui \u00e9vacuent la sp\u00e9cificit\u00e9 m\u00eame de l\u2019objet \u00e0 d\u00e9finir et \u00e0 expliquer.<br \/>\nLe deuxi\u00e8me obstacle, sur lequel butent les sciences du cerveau, tient \u00e0 l\u2019absence d\u2019une d\u00e9finition claire de la diff\u00e9rence homme\/animal. Elles s\u2019en tirent en g\u00e9n\u00e9ral par l\u2019\u00e9vocation d\u2019une plus grande \u00ab complexit\u00e9 \u00bb des productions humaines qui aboutit \u00e0 anthropomorphiser le comportement animal et \u00e0 animaliser le comportement humain, soit \u00e0 avoir perdu \u00e0 l\u2019arriv\u00e9e le probl\u00e8me qu\u2019il fallait r\u00e9soudre au d\u00e9part.<br \/>\nComme je l\u2019ai d\u00e9j\u00e0 fait remarquer souvent, seule \u00e0 ma connaissance la th\u00e9orie de la m\u00e9diation permet de poser ces probl\u00e8mes de fa\u00e7on claire et pertinente (5). Non seulement en distinguant quatre plans dans la rationalit\u00e9 humaine (logique, technique, social et \u00e9thique) mais aussi en d\u00e9finissant clairement l\u2019accession \u00e0 l\u2019humain comme un processus d\u2019analyse par lequel le cerveau cr\u00e9e des objets culturels.<br \/>\nL\u2019analyse n\u2019est possible que parce qu\u2019elle s\u2019exerce sur deux axes et comporte deux faces. Il n\u2019y a ici rien d\u2019enti\u00e8rement neuf. La th\u00e9orie de la m\u00e9diation se contente, si l\u2019on peut dire, d\u2019op\u00e9rer une synth\u00e8se entre des donn\u00e9es connues depuis le fameux tournant linguistique du d\u00e9but du 20\u00e8me si\u00e8cle : distinction entre les deux faces du signe (signifiant\/signifi\u00e9) et distinction entre deux axes, un axe \u00ab taxinomique \u00bb qui proc\u00e8de par oppositions et exclusions, un axe \u00ab g\u00e9n\u00e9ratif \u00bb qui proc\u00e8de par inclusions et hi\u00e9rarchisations de ces cat\u00e9gories produites par l\u2019autre axe. Ces deux axes fonctionnent donc en quelque sorte en autarcie, en circuit ferm\u00e9, en tout cas \u00e0 l\u2019\u00e9cart des donn\u00e9es issues du monde naturel.<br \/>\nOn comprend mieux ici ce qui invalide le constructionnisme dans l\u2019apprentissage humain. En tant qu\u2019\u00eatre de culture, le cerveau humain construit des objets d\u2019un type tr\u00e8s particulier pour lesquels le mot le plus ad\u00e9quat me semble \u00eatre celui de \u00ab significations \u00bb. Ce processus justifie \u00e9galement l\u2019usage du mot \u00ab m\u00e9diation \u00bb puisque ce n\u2019est que par la m\u00e9diation des significations que l\u2019homme acc\u00e8de au r\u00e9el.<br \/>\nDans cette perspective, la sp\u00e9cificit\u00e9 de l\u2019humain, c\u2019est de mettre en \u0153uvre deux types de construction d\u2019objets, une construction m\u00e9diatis\u00e9e et l\u2019autre non m\u00e9diatis\u00e9e semblable \u00e0 la production animale. Ces deux types de production correspondent grosso modo \u00e0 la divergence de fonctionnement de l\u2019h\u00e9misph\u00e8re gauche par rapport \u00e0 l\u2019h\u00e9misph\u00e8re droit. Impossible en tout cas de rendre compte du fonctionnement de l\u2019esprit en ignorant ce double registre. Citons Sabouraud :<br \/>\n\u00ab On peut concevoir la construction d\u2019objets de type humain (h\u00e9misph\u00e9rique gauche) comme un processus ouvert, producteur d\u2019entit\u00e9s multiples, avec pour seules contraintes et limites qu\u2019elles puissent par oppositions se situer dans un lexique et qu\u2019elles puissent s\u2019inclure par contraste dans du texte. Le signifi\u00e9 ainsi engendr\u00e9 est d\u00e9pourvu de tout contenu positif. Mais ce produit de l\u2019h\u00e9misph\u00e8re gauche est confront\u00e9 en permanence avec le travail du c\u00f4t\u00e9 droit ; et de cet \u00e9change proc\u00e8de le \u00ab nom \u00bb, forme creuse, virtuelle, mais attach\u00e9e \u00e0, et comme confirm\u00e9e par, un objet naturel positivement d\u00e9fini. \u00bb (6)<br \/>\nIl resterait \u00e0 montrer comment cette th\u00e9orie de l\u2019humain trouve une confirmation exp\u00e9rimentale, principalement mais non exclusivement, dans la clinique des aphasies, ce que nous propose Olivier Sabouraud dans son gros livre (560 pages) \u00ab Le langage et ses maux \u00bb (7). Faute de pouvoir en rendre compte plus en d\u00e9tail, mentionnons seulement le lien \u00e9tabli de fa\u00e7on tr\u00e8s convaincante entre les deux groupes d\u2019aphasies, rep\u00e9r\u00e9s depuis le 19\u00e8me si\u00e8cle (aphasies de Broca [1824-1880] et aphasies de Wernicke [1848-1905]) et les deux axes, taxinomique et g\u00e9n\u00e9ratif, ainsi qu\u2019\u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de chacun de ces groupes, des atteintes de type phonologique (portant sur le signifiant) et des atteintes de type s\u00e9miologique (portant sur le signifi\u00e9).<br \/>\nCe qui nous int\u00e9resse ici, c\u2019est donc bien que la pointe avanc\u00e9e et \u00e9clair\u00e9e des sciences du cerveau rejoigne la simple observation dont nous \u00e9tions partis en commen\u00e7ant ce texte : la r\u00e9flexion p\u00e9dagogique du 20\u00e8me si\u00e8cle nous a fourvoy\u00e9s en reprenant \u00e0 son compte le naturalisme issu du 19\u00e8me si\u00e8cle. En pr\u00e9sentant l\u2019acte d\u2019apprendre comme relevant de la nature, elle a escamot\u00e9 les vraies questions portant d\u2019une part sur ce qu\u2019il s\u2019agit d\u2019apprendre, d\u2019autre part, sur les raisons pour lesquelles il est si difficile d\u2019apprendre. Curieusement d\u2019ailleurs, cette illusion de la facilit\u00e9 d\u2019apprendre n\u2019a pas gagn\u00e9 le domaine des apprentissages sportifs et corporels o\u00f9 le caract\u00e8re r\u00e9p\u00e9titif, monotone et ennuyeux des exercices, auquel aucune \u00e9chappatoire n\u2019est possible, ne semble choquer personne. Pourquoi nos d\u00e9l\u00e9gu\u00e9s aux droits de l\u2019enfant ne fustigent-ils pas les inf\u00e2mes tortures que font subir \u00e0 des populations enfantines, dont beaucoup sont d\u2019origine immigr\u00e9e, les entra\u00eeneurs de football, aussi bien dans les petits que dans les grands clubs, et cela avec l\u2019appui massif des familles, qui, du bord des terrains, contemplent pendant des heures ces spectacles humiliants de dressage \u00ab autoritaire \u00bb !<br \/>\nQu\u2019est-ce qu\u2019apprendre, revenons-y. C\u2019est d\u2019abord apprendre, ce par quoi il faut commencer sous peine de rendre impossible tout apprentissage ult\u00e9rieur, et ce avec quoi on n\u2019en a jamais fini, le langage et son maniement. Apprendre, c\u2019est d\u2019abord apprendre \u00e0 parler et ensuite, ici on est dans le domaine sp\u00e9cifiquement scolaire, apprendre \u00e0 lire, \u00e0 \u00e9crire et \u00e0 compter. Et pourquoi est-ce si difficile : parce qu\u2019il s\u2019agit toujours \u00e0 tous les niveaux, du niveau \u00e9l\u00e9mentaire au niveau sup\u00e9rieur, de s\u2019initier \u00e0 un syst\u00e8me de signification coh\u00e9rent, c\u2019est-\u00e0-dire un syst\u00e8me qui ne fait v\u00e9ritablement sens que dans sa dimension d\u2019ensemble. S\u2019il est une le\u00e7on \u00e0 retenir des sciences humaines au 20\u00e8me si\u00e8cle, c\u2019est bien celle-l\u00e0 : le caract\u00e8re in\u00e9luctablement holiste de l\u2019esprit et du monde humain-social qui interdit toute assimilation de leur d\u00e9marche \u00e0 celle des sciences de la nature (8).<br \/>\nUn jour viendra donc, mais nous ne savons encore ni quand ni en quel lieu du monde \u00e0 venir, o\u00f9 un ministre de l\u2019\u00e9ducation inaugurera son mandat en proposant de revenir aux fondamentaux de l\u2019\u00e9cole. Au moins savons-nous d\u00e9j\u00e0 que ce jour-l\u00e0 nous serons vraiment sortis du 20\u00e8me si\u00e8cle et entr\u00e9s dans le 21\u00e8me.<\/p>\n<p style=\"text-align: right;\">Jean-Marie Lacrosse<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">(1) Marcel Gauchet, <a href=\"http:\/\/www.resoj.be\/resoj_PDF\/resolument_jeunes_36_web.pdf\" target=\"_blank\">La question de la transmission<\/a> in R\u00e9solument jeunes, n\u00b036, septembre-novembre 2011 ; Jean-Marie Lacrosse et Martin Dekeyser, <a href=\"http:\/\/www.ceppecs.eu\/?p=940\">Pourquoi tant d\u2019\u00e9l\u00e8ves en \u00e9chec aujourd\u2019hui ?<\/a> in R\u00e9solument jeunes, n\u00b037, d\u00e9cembre 2011-f\u00e9vrier 2012. Toutes les conf\u00e9rences de ce cycle sont disponibles \u00e0 l&rsquo;\u00e9coute \u00e0 l&rsquo;adresse suivante :\u00a0<a href=\"http:\/\/www.ceppecs.eu\/?p=546\">http:\/\/www.ceppecs.eu\/?p=546<\/a><br \/>\n(2) Olivier Sabouraud, En qu\u00eate d\u2019une th\u00e9orie de l\u2019humain in Le D\u00e9bat, 140, p.69<br \/>\n(3) Voir \u00e0 ce propos Jean-Marie Lacrosse, <a href=\"http:\/\/www.ceppecs.eu\/?p=161\">L\u2019erreur de Damasio<\/a><br \/>\n(4) De ce point de vue, la solution spinozienne, un mat\u00e9rialisme panth\u00e9iste, repr\u00e9sente plut\u00f4t un recul par rapport aux avanc\u00e9es de Hobbes et de Descartes.<br \/>\n(5) Pour de plus longs d\u00e9veloppements, je renvoie au texte d\u00e9j\u00e0 cit\u00e9 d\u2019Olivier Sabouraud.<br \/>\n(6) Olivier Sabouraud, En qu\u00eate d\u2019une th\u00e9orie de l\u2019humain in Le D\u00e9bat, 140, p.75<br \/>\n(7) Olivier Sabouraud, Le langage et ses maux, Odile Jacob, 1995<br \/>\n(8) Nous renvoyons \u00e0 la lettre du cePPecs, <a href=\"http:\/\/www.ceppecs.eu\/?p=978\">2007-2012. Le cePPecs cinq ans apr\u00e8s<\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Cet article vient de para\u00eetre dans le premier num\u00e9ro de la nouvelle revue trimestrielle \u00ab\u00a0Pro J\u00a0\u00bb \u00e9dit\u00e9e par notre partenaire, l&rsquo;Asbl ProJeuneS. 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