{"id":112,"date":"2008-06-01T09:26:16","date_gmt":"2008-06-01T07:26:16","guid":{"rendered":"http:\/\/www.ceppecs.eu\/?p=112"},"modified":"2014-04-18T13:42:03","modified_gmt":"2014-04-18T11:42:03","slug":"les-enfants-les-jeunes-les-medias-interview-de-jean-marie-lacrosse","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.ceppecs.eu\/?p=112","title":{"rendered":"Les enfants, les adolescents, les m\u00e9dias"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\"><em>Entretien avec Jean-Marie Lacrosse publi\u00e9 dans <a href=\"http:\/\/projeunes.be\/pjs_PDF\/RJ_archives\/resolument_jeunes_23_web.pdf\" target=\"_blank\">R\u00e9solument jeunes, n\u00b023, juin-ao\u00fbt 2008<\/a>.<\/em><br \/>\n<em>Propos recueillis par Florence Watteyne.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Florence Watteyne : Le Coll\u00e8ge europ\u00e9en de Philosophie Politique que vous avez fond\u00e9 a organis\u00e9 en 2007-2008 quatorze apr\u00e8s-midi de r\u00e9flexions sur le th\u00e8me des enfants, des jeunes et des m\u00e9dias. Un gros morceau donc. Quel \u00e9tait votre objectif ?<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em><\/em>Jean-Marie Lacrosse : L&rsquo;objectif g\u00e9n\u00e9ral du Coll\u00e8ge est de sortir des sujets aussi importants pour notre avenir commun que ceux que vous venez d&rsquo;\u00e9num\u00e9rer de la confusion dans laquelle ils baignent aujourd&rsquo;hui. L&rsquo;\u00e9tat actuel des choses nous oblige \u00e0 inventer de nouvelles m\u00e9thodes pour sortir de ce qu&rsquo;il faut bien consid\u00e9rer comme un nouvel obscurantisme d\u00e9mocratique. Un obscurantisme aussi dangereux que celui qu&rsquo;ont d\u00fb combattre les philosophes des Lumi\u00e8res au 18\u00e8me si\u00e8cle o\u00f9 r\u00e9gnait l&rsquo;obscurantisme des pr\u00e9jug\u00e9s, des superstitions et des fanatismes. Deux types de discours sociaux occupent aujourd&rsquo;hui le devant de la sc\u00e8ne : le discours id\u00e9ologique des droits de l&rsquo;homme &#8211; je dis bien, l&rsquo;id\u00e9ologie des droits de l&rsquo;homme, pas les droits de l&rsquo;homme, ce n&rsquo;est pas du tout la m\u00eame chose &#8211; et le discours des experts. Ces deux types de discours ancr\u00e9s dans une r\u00e9alit\u00e9 l\u00e9gitime, je m&#8217;empresse de le souligner, instaurent une vision des probl\u00e8mes \u00ab par le petit bout de la lorgnette \u00bb comme on disait jadis. Nous devons donc reconqu\u00e9rir un point de vue de l&rsquo;ensemble, une intelligence g\u00e9n\u00e9rale du monde humain. Le CePPecs se d\u00e9finit lui-m\u00eame comme une sorte de \u00ab lobby de l&rsquo;ensemble \u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>FW : On comprend bien ce r\u00e9tr\u00e9cissement de la perspective en ce qui concerne la multiplication des expertises mais pour ce que vous appelez l&rsquo;id\u00e9ologie des droits de l&rsquo;homme, c&rsquo;est moins \u00e9vident.<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em><\/em>JML : Les droits de l&rsquo;homme ont un r\u00f4le d\u00e9terminant \u00e0 jouer dans notre monde. Ils sont \u00e0 la source de la distinction du l\u00e9gitime et de l&rsquo;ill\u00e9gitime, un r\u00f4le identique en politique \u00e0 celui de la pierre de touche qui permettait autrefois d&rsquo;\u00e9prouver la qualit\u00e9 des alliages d&rsquo;or et d&rsquo;argent. L&rsquo;id\u00e9ologie des droits de l&rsquo;homme consiste \u00e0 tirer de ce r\u00f4le indispensable une grille de lecture du monde et un programme pour l&rsquo;action collective. Le hic c&rsquo;est que les droits de l&rsquo;homme se bornent \u00e0 \u00e9noncer ce qui devrait \u00eatre sans rien dire des moyens \u00e0 mettre en oeuvre pour y arriver. Pire m\u00eame, ils tendent \u00e0 disqualifier la description, l&rsquo;analyse, la r\u00e9flexion sur ce qui est au nom de l&rsquo;urgence \u00e0 agir en fonction de ce qui devrait \u00eatre. Les obstacles, les difficult\u00e9s, les probl\u00e8mes ne devraient pas exister. S&rsquo;ils existent, c&rsquo;est en tant que mal qu&rsquo;il faut sans rel\u00e2che condamner et d\u00e9noncer, ce qui est cens\u00e9 en \u00e9puiser la compr\u00e9hension dont on fait alors l&rsquo;\u00e9conomie. Voil\u00e0 en quoi on peut parler d&rsquo;un nouvel obscurantisme dont le foyer principal est situ\u00e9 dans les m\u00e9dias.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je prends un exemple dans notre domaine. On parle beaucoup ces temps-ci de responsabilisation des parents et des familles \u00e0 l&rsquo;occasion de divers m\u00e9faits dont se sont rendus coupables leurs enfants adolescents. On a m\u00eame invent\u00e9 un mot : la reparentalisation. L&rsquo;id\u00e9ologie, c&rsquo;est-\u00e0-dire l&rsquo;unilat\u00e9ralisme de la r\u00e9ponse propos\u00e9e, s&rsquo;insinue dans l&rsquo;absence d&rsquo;analyse et de compr\u00e9hension du ph\u00e9nom\u00e8ne. La responsabilit\u00e9 des parents et des enseignants suppose qu&rsquo;on leur conf\u00e8re une autorit\u00e9 qu&rsquo;ils ont perdue et que ceux m\u00eame qui pr\u00e9conisent ces mesures ont tendance \u00e0 d\u00e9crier en confondant autorit\u00e9 et autoritarisme. Et puis, sommes-nous sortis de l&rsquo;autorit\u00e9 comme on le pense parfois ? Il y a toujours autorit\u00e9. C&rsquo;est la soci\u00e9t\u00e9 qui, via les m\u00e9dias et de fa\u00e7on diffuse, secr\u00e8te la norme de l&rsquo;ind\u00e9pendance et des droits individuels. C&rsquo;est une autorit\u00e9 sociale sup\u00e9rieure qui invalide aux yeux de leurs \u00e9l\u00e8ves ou enfants l&rsquo;autorit\u00e9 des parents et des enseignants. C&rsquo;est elle qui en d\u00e9nonce le caract\u00e8re d\u00e9risoire. Seule la mise \u00e0 plat r\u00e9fl\u00e9chie de ces questions pourra mettre un terme aux querelles de fous et aux cercles vicieux infernaux qui colonisent de plus en plus notre vie quotidienne.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>FW : Qu&rsquo;est-ce donc que la philosophie politique, au sens o\u00f9 vous l&rsquo;entendez, a \u00e0 nous apprendre sur les enfants, les jeunes et les m\u00e9dias ?<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">JML : Beaucoup de choses ! En premier lieu, elle nous permet de mesurer les \u00e9normes bouleversements des conditions dans lesquelles les enfants et les adolescents sont amen\u00e9s aujourd&rsquo;hui \u00e0 entrer dans la vie et \u00e0 faire l&rsquo;exp\u00e9rience du monde, des bouleversements dont nous semblons avoir \u00e9norm\u00e9ment de mal \u00e0 tirer les cons\u00e9quences. Sur ces points, toutes les analyses de nos invit\u00e9s convergent : nous sommes entr\u00e9s \u00e0 l&rsquo;aveugle dans une nouvelle \u00e9tape de l&rsquo;aventure humaine dont nous apercevons encore tr\u00e8s mal les contours.<br \/>\nEnsuite, sur les deux dimensions essentielles qui p\u00e8sent le plus lourdement sur ces nouvelles conditions de l&rsquo;entr\u00e9e dans la vie : la d\u00e9sinstitutionnalisation de la famille et la mont\u00e9e en puissance de la t\u00e9l\u00e9vision ou mieux des m\u00e9dias. La d\u00e9composition de l&rsquo;institution familiale a des cons\u00e9quences \u00e0 tous les niveaux en amont et en aval. Je me contenterai de souligner la plus facile \u00e0 discerner. Quand la famille n&rsquo;est plus une institution, elle ne fournit plus le p\u00f4le qui donnait un visage \u00e0 l&rsquo;id\u00e9e m\u00eame d&rsquo;adulte, \u00e0 la maturit\u00e9. La maturit\u00e9 s&rsquo;identifiait avec l&rsquo;id\u00e9e de fonder une famille et de contribuer \u00e0 la reproduction de l&rsquo;esp\u00e8ce. Comment les jeunes peuvent-ils se repr\u00e9senter la sortie de cet \u00e9tat transitoire qu&rsquo;\u00e9tait la jeunesse quand ce rep\u00e8re est perdu ? Que peut vouloir dire pour eux \u00ab finir leurs \u00e9tudes \u00bb ou entrer dans la vraie vie quand leurs parents d\u00e9sertent ce qui rendait visible la fin d&rsquo;un \u00e2ge de la vie et l&rsquo;entr\u00e9e dans un autre ? La pr\u00e9sence massive de la t\u00e9l\u00e9vision dans les \u00ab nouvelles \u00bb familles accentue encore le processus.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">De ce point de vue, nos conf\u00e9renciers nous ont invit\u00e9 \u00e0 revisiter l&rsquo;interminable d\u00e9bat sur les effets des images violentes \u00e0 la t\u00e9l\u00e9vision. Il faut, nous disent-ils, sortir d&rsquo;une vision m\u00e9canique de ces processus, comme s&rsquo;il y avait un lien direct entre la violence repr\u00e9sent\u00e9e et la violence agie par les adolescents. Encore une fois, il faut poser le probl\u00e8me de fa\u00e7on plus globale. Dany-Robert Dufour propose en ce sens une m\u00e9taphore saisissante : la t\u00e9l\u00e9vision est en fait devenue une sorte de famille de substitution, un \u00ab troisi\u00e8me parent \u00bb. Dominique Ottavi, elle, insiste sur le fait que, si nous n&rsquo;avons pas de certitude sur la mani\u00e8re dont agissent les repr\u00e9sentations sur le psychisme, nous en avons par contre sur ce qui constitue en grande partie l&rsquo;environnement \u00e9ducatif de l&rsquo;enfant et du jeune aujourd&rsquo;hui. La t\u00e9l\u00e9vision et la culture qu&rsquo;elle v\u00e9hicule majoritairement est une culture de l&rsquo;immaturit\u00e9 qui d\u00e9valorise syst\u00e9matiquement l&rsquo;\u00e9tat adulte, \u00e9tat per\u00e7u comme limitatif, \u00ab castrateur \u00bb, enfermant sur tous les plans, aussi bien sentimental que professionnel ou social.<br \/>\n<em> <\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>FW : Bon, tout cela est dans l&rsquo;air du temps. Mais finalement, o\u00f9 est le probl\u00e8me ? En majorit\u00e9 les jeunes sont plut\u00f4t \u00ab cool \u00bb et d\u00e9contract\u00e9s, les familles d\u00e9tendues, la t\u00e9l\u00e9vision et les m\u00e9dias aident \u00e0 vivre comme l&rsquo;expliquait un de vos conf\u00e9renciers&#8230;<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">JML : Ce que vous dites l\u00e0 confirme le bien fond\u00e9 d&rsquo;une d\u00e9marche qui articule diff\u00e9rents points de vue et diff\u00e9rentes disciplines. La fragmentation et le morcellement des savoirs emp\u00eachent de voir comment des probl\u00e8mes peuvent rejaillir d&rsquo;une sph\u00e8re de l&rsquo;existence collective sur une autre. En sociologie, les probl\u00e8mes de l&rsquo;\u00e9cole sont \u00e9tudi\u00e9s par la sociologie de l&rsquo;\u00e9ducation. A c\u00f4t\u00e9 de cela, vous avez la sociologie de la jeunesse, la sociologie de la famille, la sociologie des m\u00e9dias, etc. Ces d\u00e9coupages disciplinaires emp\u00eachent de capter ce que l&rsquo;on peut appeler au sens le plus litt\u00e9ral le noeud des probl\u00e8mes. S&rsquo;il y a un constat partag\u00e9 par tous les conf\u00e9renciers, c&rsquo;est bien celui des difficult\u00e9s extr\u00eames que rencontre l&rsquo;\u00e9cole \u00e0 tous les niveaux, de la maternelle \u00e0 l&rsquo;universit\u00e9. Par ailleurs, il y a beaucoup d&rsquo;\u00e9tudes sur les nouvelles familles que l&rsquo;on aime \u00e0 nommer recompos\u00e9es. Celles-ci apparaissent comme l&rsquo;aboutissement d&rsquo;un long processus d&rsquo;\u00e9mancipation et d&rsquo;\u00e9galisation des individus et en tant que telles vou\u00e9es \u00e0 assurer le bonheur et l&rsquo;\u00e9panouissement des enfants qui y sont \u00e9lev\u00e9s.<br \/>\nMais comment ces familles con\u00e7oivent-elles leur responsabilit\u00e9 \u00e9ducative ? L\u00e0-dessus, tr\u00e8s peu d&rsquo;\u00e9tudes alors qu&rsquo;en r\u00e9alit\u00e9 le probl\u00e8me principal devient pour les enfants : comment passer de ce monde chaleureux o\u00f9 chacun est reconnu dans sa singularit\u00e9 personnelle au monde n\u00e9cessairement impersonnel des institutions et de la soci\u00e9t\u00e9 adulte o\u00f9 vous n&rsquo;existez qu&rsquo;en tant qu&rsquo;un parmi d&rsquo;autres ? Jusqu&rsquo;\u00e0 r\u00e9cemment, la famille collaborait avec l&rsquo;\u00e9cole pour assurer ce passage vers la grande soci\u00e9t\u00e9. Aujourd&rsquo;hui, la famille se con\u00e7oit d&rsquo;abord comme un refuge contre cette soci\u00e9t\u00e9 dangereuse peupl\u00e9e de p\u00e9dophiles et de tueurs en s\u00e9rie (les symboles qui cristallisent au plus haut point cette dangerosit\u00e9 de la soci\u00e9t\u00e9). Comment dans de telles conditions, avec l&rsquo;image que les parents ont de l&rsquo;\u00e9cole, comme une institution o\u00f9 leurs enfants ne seront pas reconnus dans leur singularit\u00e9, les enfants ou les adolescents auraient-ils envie d&rsquo;y aller ? Et bien c&rsquo;est simple, ils n&rsquo;ont plus envie. D&rsquo;o\u00f9 le d\u00e9veloppement de l&rsquo;absent\u00e9isme, des phobies scolaires, du d\u00e9crochage pr\u00e9coce (pour 40 % d&rsquo;entre eux en Wallonie, montrait une \u00e9tude r\u00e9cente de l&rsquo;ULG), des probl\u00e8mes dont il faut le rappeler la source ne se trouve pas dans l&rsquo;\u00e9cole. Car enfin, on a toujours su qu&rsquo;on pouvait s&rsquo;ennuyer \u00e0 l&rsquo;\u00e9cole, qu&rsquo;apprendre demandait des efforts soutenus, que tous les enseignants n&rsquo;ont pas les m\u00eames vertus charismatiques.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>FW : Ca c&rsquo;est surtout le probl\u00e8me des premi\u00e8res ann\u00e9es d&rsquo;\u00e9cole mais qu&rsquo;en est-il des niveaux sup\u00e9rieurs ?<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">JML : Les probl\u00e8mes engendr\u00e9s par les conditions initiales de l&rsquo;existence ne disparaissent pas par enchantement ou par miracle quand nous vieillissons. Cela, la psychanalyse nous l&rsquo;a suffisamment fait comprendre, pas besoin d&rsquo;y insister. Nous restons toujours \u00e0 l&rsquo;\u00e2ge adulte les enfants que nous avons \u00e9t\u00e9. Il y a un film qui d\u00e9monte ce m\u00e9canisme avec subtilit\u00e9 : \u00ab Tanguy \u00bb d&rsquo;Etienne Chatiliez. Vous rappelez-vous la phrase que prononce sa m\u00e8re au d\u00e9but du film : \u00ab Tu es tellement mignon, si tu veux, tu pourras rester \u00e0 la maison toute ta vie \u00bb ! Au niveau sup\u00e9rieur, en r\u00e9alit\u00e9, de nouveaux probl\u00e8mes apparaissent comme ceux que d\u00e9taillent Dominique Pasquier et Marie-Claude Blais dont les contributions sont pr\u00e9sent\u00e9es plus loin. Ainsi, si l&rsquo;on suit Dominique Pasquier, c&rsquo;est toute la sociologie de l&rsquo;universit\u00e9 qui est \u00e0 reprendre sur de nouvelles bases. Celle-ci, on le sait, s&rsquo;appuie encore largement sur les c\u00e9l\u00e8bres analyses de Bourdieu et de Passeron dat\u00e9es des ann\u00e9es 1960, l&rsquo;universit\u00e9 comme instance de reproduction des in\u00e9galit\u00e9s sociales via la r\u00e9ussite scolaire et la conqu\u00e8te des dipl\u00f4mes les plus rentables socialement. Ces analyses restent en partie vraies mais elles reposent sur un postulat qui lui s&rsquo;av\u00e8re aujourd&rsquo;hui totalement faux : la culture dominante est la culture l\u00e9gitime, c&rsquo;est-\u00e0-dire en gros la culture du pass\u00e9, les classiques, la haute culture, etc.<br \/>\nAujourd&rsquo;hui en r\u00e9alit\u00e9, c&rsquo;est la culture populaire, celle que v\u00e9hiculent les m\u00e9dias, qui fait office de culture dominante. Dans les nouvelles familles, la socialisation verticale ne fonctionne plus. La g\u00e9n\u00e9ration actuelle des jeunes &#8211; c&rsquo;est une premi\u00e8re dans l&rsquo;histoire humaine &#8211; s&rsquo;est totalement autonomis\u00e9e vis-\u00e0-vis de la g\u00e9n\u00e9ration des adultes. Elle a en quelque sorte op\u00e9r\u00e9 une s\u00e9cession vis-\u00e0-vis de ce qui \u00e9tait encore consid\u00e9r\u00e9 il y a peu comme la culture vraiment l\u00e9gitime. Dans les familles, les parents ne s&rsquo;opposent pas \u00e0 la culture de leurs enfants, m\u00eame dans les couches favoris\u00e9es. Ils ont renonc\u00e9 \u00e0 se battre pour amener leurs rejetons \u00e0 s&rsquo;int\u00e9resser \u00e0 d&rsquo;autres formes culturelles que celles v\u00e9hicul\u00e9es par les m\u00e9dias, m\u00eame s&rsquo;ils se battent \u00e9ventuellement pour assurer leur r\u00e9ussite scolaire, ce qui est tout autre chose.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Or, il est \u00e9vident que l&rsquo;enseignement \u00e0 l&rsquo;universit\u00e9 &#8211; comme son nom l&rsquo;indique encore &#8211; ne peut rester cantonn\u00e9 \u00e0 ce domaine restreint. Il englobe n\u00e9cessairement l&rsquo;humanit\u00e9 dans son ensemble : son histoire, ses civilisations, ses formes culturelles transmises \u00e0 travers la litt\u00e9rature, l&rsquo;art, les religions, etc. Int\u00e9grer le sens du pass\u00e9 dans la conscience du pr\u00e9sent, montrer que le pass\u00e9 est autre chose que cet interminable cort\u00e8ge de barbaries auquel nous le r\u00e9duisons, que si l&rsquo;humanit\u00e9 est fondamentalement une, il y a eu, il y a et il y aura encore d&rsquo;autres mani\u00e8res d&rsquo;\u00eatre homme, voil\u00e0 qui est devenu aujourd&rsquo;hui mission impossible et source d&rsquo;un nouvel ethnocentrisme \u00e9galitaire, voire d&rsquo;une nouvelle barbarie dans la production de laquelle, pour revenir \u00e0 ce que je disais au d\u00e9but de cet entretien, l&rsquo;id\u00e9ologisation des droits de l&rsquo;homme joue un r\u00f4le d\u00e9terminant. Ce fantasme de rupture avec toute l&rsquo;humanit\u00e9 pr\u00e9c\u00e9dente, assimil\u00e9e \u00e0 une sombre pr\u00e9histoire, a d&rsquo;ailleurs une source parfaitement identifiable : elle est le legs le plus funeste de ma g\u00e9n\u00e9ration, la g\u00e9n\u00e9ration 68. C&rsquo;est elle qui a nourri le fantasme d&rsquo;un pass\u00e9 obscur et barbare dont elle aurait enfin extrait l&rsquo;humanit\u00e9 par ses propres efforts, la faisant acc\u00e9der ainsi \u00e0 une forme normale, \u00e9panouie et pour tout dire terminale. Comment pourrait-on faire mieux apr\u00e8s cette h\u00e9ro\u00efque entreprise de lib\u00e9ration des femmes, des enfants, des fous, des anciens esclaves ?<br \/>\n<em> <\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>FW : Voil\u00e0 une question dont on a beaucoup parl\u00e9 ces derniers mois \u00e0 l&rsquo;occasion du quaranti\u00e8me anniversaire de mai 68. Est-ce que vous vous rangeriez dans les anti-68 ?<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">JML : Je r\u00e9cuse enti\u00e8rement ces qualifications de pro et anti. C&rsquo;est comme si je devais me d\u00e9finir comme pro-jeune ou anti-jeune. La philosophie politique n&rsquo;est pas une distribution de prix genre \u00ab Star Academy \u00bb. Il faut sortir de ces querelles st\u00e9riles. En r\u00e9alit\u00e9, nous savons tr\u00e8s bien nous poser en critiques des p\u00e9riodes r\u00e9volues de l&rsquo;histoire humaine que je viens d&rsquo;\u00e9voquer. Vues d&rsquo;ici et maintenant, comment les croisades, l&rsquo;inquisition, la colonisation ont-elles pu exister ? Voil\u00e0 des questions que nous ne cessons de nous poser. Pourquoi sommes-nous incapables d&rsquo;appliquer le m\u00eame tamis \u00e0 la p\u00e9riode r\u00e9cente ?<br \/>\nDepuis quarante ans, il n&rsquo;y a qu&rsquo;un ou deux livres qui ont appliqu\u00e9 cette d\u00e9marche critique (ici plus justement autocritique), aux \u00e9v\u00e9nements de 68 et \u00e0 l&rsquo;attitude post\u00e9rieure de la g\u00e9n\u00e9ration qui s&rsquo;est identifi\u00e9e \u00e0 ces \u00e9v\u00e9nements. Le livre de Jean-Pierre Le Goff, \u00ab Mai 68, l&rsquo;h\u00e9ritage impossible \u00bb (La D\u00e9couverte, 1998 ; poche, 2006), n&rsquo;a pratiquement pas \u00e9t\u00e9 discut\u00e9. Il souligne fortement l&rsquo;ambivalence de l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement en dissociant gauchisme culturel et gauchisme politique. Celui-ci a tr\u00e8s vite \u00e9chou\u00e9 et a \u00e9t\u00e9 remis\u00e9 d\u00e8s le d\u00e9but des ann\u00e9es 70, sans cependant que cette renonciation \u00e0 l&rsquo;horizon r\u00e9volutionnaire soit jamais clairement avou\u00e9e. Le titre du livre r\u00e9cent de Virginie Linhart, fille d&rsquo;un des t\u00e9nors du mao\u00efsme fran\u00e7ais, est \u00e0 lui seul extr\u00eamement parlant si l&rsquo;on peut dire : \u00ab Le jour o\u00f9 mon p\u00e8re s&rsquo;est tu \u00bb (Seuil, 2008). C&rsquo;est toute une g\u00e9n\u00e9ration qui s&rsquo;est tue sur cet \u00e9chec et les le\u00e7ons qu&rsquo;il convenait d&rsquo;en tirer. D&rsquo;autre part, comment ne pas voir que c&rsquo;est le gauchisme culturel, l&rsquo;autre face de mai 68, qui s&rsquo;est diffus\u00e9 dans toute la soci\u00e9t\u00e9 belge comme fran\u00e7aise \u00ab fa\u00e7onnant, \u00e9crit Le Goff, un nouveau mod\u00e8le de l&rsquo;individu, totalement autonome et sans racines, sans dette ni devoir. Un mod\u00e8le qui rend aujourd&rsquo;hui probl\u00e9matique l&rsquo;id\u00e9e m\u00eame du vivre ensemble et de l&rsquo;engagement politique \u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>FW : Les g\u00e9n\u00e9rations actuelles ne sont, selon vous, porteuses d\u2019aucune r\u00e9volte ? Pourtant, les jeunes sont souvent dans la rue ces derniers temps. Que signifient alors ces manifestations qui se succ\u00e8dent \u00e0 un rythme acc\u00e9l\u00e9r\u00e9 ?<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em><\/em>JML : Il y a deux ans, mes \u00e9tudiants m\u2019avaient entra\u00een\u00e9 dans l\u2019une d\u2019entre elles. Ils scandaient tous en ch\u0153ur, tr\u00e8s joyeusement : \u00ab Qu\u2019est-ce qu\u2019on veut ? Des sous. Quand \u00e7a ? Maintenant \u00bb. Voil\u00e0 qui avait le m\u00e9rite d\u2019\u00eatre clair ! En r\u00e9alit\u00e9, ces mobilisations sont tr\u00e8s diverses dans leurs formes, leurs th\u00e8mes et leurs dynamiques mais elles ont toutes le m\u00eame foyer : la d\u00e9fense des droits individuels et le rejet de tout ce qui porterait atteinte \u00e0 ces droits. En ce sens, elles attestent que les jeunes participent pleinement de la d\u00e9mocratie des individus dans laquelle nous sommes entr\u00e9s il y a une trentaine d\u2019ann\u00e9es. Ils s\u2019y sont parfaitement \u00ab int\u00e9gr\u00e9s \u00bb. Plut\u00f4t que de r\u00e9volte, je pr\u00e9f\u00e9rerais donc parler de malaise car, \u00e0 part de toutes petites minorit\u00e9s qui veulent en d\u00e9coudre, il n\u2019y a rien de vraiment insurrectionnel dans ces mouvements. Il y a bien une contestation de la soci\u00e9t\u00e9 existante mais elle est surtout due au peu d\u2019envie d\u2019y entrer que suscite, en l\u2019\u00e9tat actuel, cette d\u00e9mocratie des individus, de fait pas tr\u00e8s enthousiasmante.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>FW: Vous \u00eates s\u00e9v\u00e8re\u2026<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em><\/em>JML: Je ne crois pas. En fait, pour y voir plus clair, il faut replacer les mouvements de jeunes dans une perspective de longue dur\u00e9e. Ils naissent vers la fin du 18\u00e8me si\u00e8cle \u00e0 peu pr\u00e8s en m\u00eame temps que la conscience historique. Plus les soci\u00e9t\u00e9s se tournent vers l\u2019avenir -ce que veut rigoureusement dire le mot \u00ab soci\u00e9t\u00e9s de l\u2019histoire \u00bb- plus elles valorisent la jeunesse, incarnation par excellence de l\u2019avenir, un avenir meilleur, si possible, que le pr\u00e9sent. D\u2019o\u00f9 l\u2019importance croissante accord\u00e9e pendant ces deux si\u00e8cles \u00e0 l\u2019\u00e9ducation et \u00e0 la formation des nouvelles g\u00e9n\u00e9rations. Mai 68 a repr\u00e9sent\u00e9 l\u2019apoth\u00e9ose de ce mouvement historique. \u00ab Les bourgeois, c\u2019est comme les cochons\u2026 \u00bb chantait alors Brel. Aujourd\u2019hui, les jeunes sont reconnus comme des acteurs \u00e0 part enti\u00e8re ce qui leur \u00f4te une bonne part des motifs de r\u00e9volte qui consumaient leurs devanciers. Ils ne sont plus des Rimbaud, des Verlaine, des G\u00e9rard de Nerval -d\u2019un c\u00f4t\u00e9, tant mieux- ils sont devenus des Tanguy.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Nous sommes donc devant une situation \u00e9minemment paradoxale. Les jeunes h\u00e9sitent \u00e0 reprendre l\u2019histoire \u00e0 leur compte avec les sacrifices qu\u2019exige impitoyablement l\u2019engagement collectif. Pour l\u2019heure, en tout cas, leurs aspirations les am\u00e8nent \u00e0 s\u2019en d\u00e9tourner au profit de leur autonomie et de leur \u00e9panouissement individuel. De plus, si la g\u00e9n\u00e9ration de 68, la mienne, leur a donn\u00e9 un statut politique et des droits individuels, elle ne leur a pas transmis les clefs et les rep\u00e8res intellectuels n\u00e9cessaires pour agir efficacement sur le monde. Ne s\u2019\u00e9tant jamais vraiment expliqu\u00e9e elle-m\u00eame avec son histoire, elle n\u2019a pas pu l\u2019expliquer \u00e0 ses enfants. C\u2019est donc bien \u00e0 ma g\u00e9n\u00e9ration, les soixante-huitards, que s\u2019adresse donc ce qui vous para\u00eet \u00eatre de la \u00ab s\u00e9v\u00e9rit\u00e9 \u00bb.<br \/>\nIl faut oser regarder froidement la situation dans laquelle nous a plac\u00e9 ce que nous appelons crise de la transmission &#8211; en fait, le mot me semble beaucoup trop faible pour d\u00e9signer ce dont il est question. Je ne peux pour le faire comprendre que reprendre ici un court extrait d&rsquo;un texte r\u00e9cent de Marcel Gauchet (\u00ab Bilan d&rsquo;une g\u00e9n\u00e9ration \u00bb, Le d\u00e9bat, n\u00b0149, mars-avril 2008).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab Anthropologiquement parlant, en effet, la g\u00e9n\u00e9ration 68 se sera trouv\u00e9 \u00eatre celle de la d\u00e9sagr\u00e9gation du m\u00e9canisme social de la rel\u00e8ve des g\u00e9n\u00e9rations. Ce pourquoi elle fait figure, en un certain sens, de derni\u00e8re g\u00e9n\u00e9ration. La derni\u00e8re g\u00e9n\u00e9ration, en fait, a avoir b\u00e9n\u00e9fici\u00e9 du travail de mise en place et de mise en sc\u00e8ne des successeurs par leurs pr\u00e9d\u00e9cesseurs. Les prochaines auront \u00e0 se tailler une place par leurs propres moyens : elles ne sont pas plus attendues qu&rsquo;elles n&rsquo;ont \u00e9t\u00e9 pr\u00e9par\u00e9es pour ce faire. (&#8230;) Le r\u00e9sultat est qu&rsquo;au final la barri\u00e8re est encore plus haute qu&rsquo;avant. L&rsquo;entr\u00e9e dans la vie en devient, pour un tr\u00e8s grand nombre en tous cas, peut-\u00eatre pour le plus grand nombre, d&rsquo;une difficult\u00e9 redoubl\u00e9e, en d\u00e9pit du sort incomparablement enviable dont b\u00e9n\u00e9ficie la jeunesse d&rsquo;aujourd&rsquo;hui. Tel est le changement de mode de reproduction qui se cache derri\u00e8re le renoncement \u00e9ducatif de la g\u00e9n\u00e9ration. Elle a bel et bien \u00e9t\u00e9 l&rsquo;agent de quelque chose comme une r\u00e9volution &#8211; pas du tout celle qu&rsquo;elle croyait, simplement. \u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Propos recueillis par Florence Watteyne.<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Entretien avec Jean-Marie Lacrosse publi\u00e9 dans R\u00e9solument jeunes, n\u00b023, juin-ao\u00fbt 2008. Propos recueillis par Florence Watteyne. Florence Watteyne : Le Coll\u00e8ge europ\u00e9en de Philosophie Politique que vous avez fond\u00e9 a organis\u00e9 en 2007-2008 quatorze apr\u00e8s-midi de r\u00e9flexions sur le th\u00e8me &hellip; <a href=\"https:\/\/www.ceppecs.eu\/?p=112\">Lire la suite <span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":135,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[6,44,31],"tags":[],"class_list":["post-112","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-medias","category-revue-resolument-jeunes","category-textes"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.ceppecs.eu\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/112","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.ceppecs.eu\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.ceppecs.eu\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.ceppecs.eu\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.ceppecs.eu\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=112"}],"version-history":[{"count":15,"href":"https:\/\/www.ceppecs.eu\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/112\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":1713,"href":"https:\/\/www.ceppecs.eu\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/112\/revisions\/1713"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.ceppecs.eu\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/135"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.ceppecs.eu\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=112"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.ceppecs.eu\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=112"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.ceppecs.eu\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=112"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}