{"id":1207,"date":"2013-03-01T16:46:34","date_gmt":"2013-03-01T14:46:34","guid":{"rendered":"http:\/\/www.ceppecs.eu\/?p=1207"},"modified":"2014-04-16T15:49:30","modified_gmt":"2014-04-16T13:49:30","slug":"la-personnalite-contemporaine-et-l%e2%80%99etat-limite-de-curieuses-similitudes","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.ceppecs.eu\/?p=1207","title":{"rendered":"La personnalit\u00e9 contemporaine et l\u2019\u00e9tat-limite : de curieuses similitudes"},"content":{"rendered":"<p><em>Article \u00e9crit par Jean-Marie Lacrosse et publi\u00e9 dans\u00a0<a href=\"http:\/\/projeunes.be\/pjs_PDF\/ProJ_revue\/ProJ_05_web.pdf\" target=\"_blank\">Pro J, n\u00b05, mars-mai 2013<\/a>.<\/em><\/p>\n<div>\n<p style=\"text-align: justify;\">Certains lecteurs du num\u00e9ro pr\u00e9c\u00e9dent de la revue peuvent avoir trouv\u00e9 exag\u00e9r\u00e9 le rapprochement op\u00e9r\u00e9 par l\u2019auteur entre la figure de Mark Zuckerberg, fondateur de Facebook, mis en sc\u00e8ne par David Fincher dans Social Network, et une cat\u00e9gorie psy tr\u00e8s en vogue aujourd\u2019hui, les personnalit\u00e9s dites \u00ab\u00a0borderlines\u00a0\u00bb (1). Apr\u00e8s tout, nous ne savons pas si Mark Zuckerberg a jamais entam\u00e9 une psychoth\u00e9rapie ou s\u2019est vu prescrire des m\u00e9dicaments psychotropes et le film ne nous en dit rien. Par contre, il y a de bonnes raisons de s\u2019interroger sur les curieuses similitudes qu\u2019\u00e0 doses diverses chacun peut observer en lui et autour de lui entre certains traits de la personnalit\u00e9 contemporaine et les sympt\u00f4mes majeurs que les psys rep\u00e8rent chez leurs patients \u00ab\u00a0borderlines\u00a0\u00bb\u00a0: difficult\u00e9s \u00e0 contr\u00f4ler ses \u00e9motions, impulsivit\u00e9, sentiments de vide, peur de l\u2019abandon, instabilit\u00e9 des relations. C\u2019est cette interrogation de fond que je voudrais mener dans ce texte (2).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Peu de gens, parmi les professionnels \u0153uvrant dans le secteur, contesteront que le champ psychopathologique soit engag\u00e9 aujourd\u2019hui dans un processus de compl\u00e8te red\u00e9finition. L\u2019apparition puis le d\u00e9veloppement des troubles de la personnalit\u00e9 borderline en est certainement un des traits les plus marquants. Citons ici le r\u00e9sum\u00e9 qu\u2019en proposent Bernard Granger et Daria Karaklic dans le petit livre qu\u2019ils lui ont consacr\u00e9\u00a0: \u00ab\u00a0<em>L\u2019histoire du trouble de la personnalit\u00e9 borderline est complexe, chaotique. Cependant, de grandes lignes se dessinent. Il s\u2019agit initialement d\u2019une pathologie ou de sympt\u00f4mes n\u2019entrant pas dans les cadres classiques de la typologie freudienne r\u00e9partissant les structures de la personnalit\u00e9 entre les structures psychotique, n\u00e9vrotique et perverse. A partir des travaux psychanalytiques, on a caract\u00e9ris\u00e9 un type de personnalit\u00e9 o\u00f9 \u00e9tait pr\u00e9sents des sympt\u00f4mes certes psychotiques, mais de tr\u00e8s courte dur\u00e9e et secondaires par rapport \u00e0 d\u2019autres tels que l\u2019impulsivit\u00e9, l\u2019instabilit\u00e9, la tendance \u00e0 la d\u00e9pression, la crainte de l\u2019abandon. Ce sont ces crit\u00e8res qui ont permis de d\u00e9finir le trouble de la personnalit\u00e9 borderline dans le DSM-III paru en 1980. Les tr\u00e8s nombreux travaux men\u00e9s depuis \u00e0 partir de ces crit\u00e8res ont montr\u00e9 la validit\u00e9 de ce concept, tout en permettant d\u2019en d\u00e9finir des sous-types et des facteurs de bon pronostic<\/em>\u00a0\u00bb (3).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><!--more--><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>La psychopathologie historique comme m\u00e9thode<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Se pose d\u2019embl\u00e9e ici un probl\u00e8me de m\u00e9thode\u00a0: comment comprendre l\u2019apparition de nouvelles maladies mentales si on les suppose log\u00e9es dans un organe, le cerveau, qui est rest\u00e9 le m\u00eame depuis quelques dizaines de milliers d\u2019ann\u00e9es\u00a0? Dans leur majorit\u00e9, les cliniciens contemporains semblent indiff\u00e9rents \u00e0 cette question, indiff\u00e9rence qui s\u2019inscrit \u00e0 mon sens dans un processus d\u2019involution g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e de la d\u00e9marche clinique en psychiatrie. Le moment 1900 avait repr\u00e9sent\u00e9 avec Janet et plus encore Freud, un consid\u00e9rable progr\u00e8s dans la compr\u00e9hension du psychopathologique susceptible \u00e0 long terme de transformer le statut m\u00eame de la connaissance psychiatrique en ouvrant une fen\u00eatre sur les m\u00e9canismes internes du psychisme malade mais aussi, par ricochet, normal. Avec Freud, c\u2019est \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur du malade lui-m\u00eame qu\u2019il fallait chercher les ressorts de sa propre mise en cause et de la souffrance qu\u2019elle g\u00e9n\u00e8re. C\u2019est dans le travail que le sujet effectue sur lui-m\u00eame qu\u2019il s\u2019attaque et se d\u00e9fend par le dedans (d\u2019o\u00f9 par exemple l\u2019importance donn\u00e9e aux \u00ab\u00a0m\u00e9canismes de d\u00e9fense\u00a0\u00bb).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La psychoth\u00e9rapie devait donc tenter d\u2019\u00e9lucider, derri\u00e8re et en-dessous des sympt\u00f4mes objectifs, comment s\u2019op\u00e8re cette remise en cause et ce qu\u2019elle signifie (4). Or c\u2019est bien cette vis\u00e9e d\u2019\u00e9lucidation et de v\u00e9rit\u00e9 qui s\u2019estompe voire dispara\u00eet dans le champ psychoth\u00e9rapeutique \u00e0 partir de la fin des ann\u00e9es 1970 au profit d\u2019une n\u00e9gociation avec les sympt\u00f4mes visant l\u2019efficacit\u00e9 comportementale. D\u00e9tailler les tenants et aboutissants de cette transformation de la clinique d\u00e9passerait le cadre de ce texte dont ce n\u2019est pas \u00e0 proprement parler l\u2019objet (5).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>La d\u00e9symbolisation<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Constatons seulement que cette transformation s\u2019inscrit dans un processus bien plus large qui touche toutes les dimensions de l\u2019existence aussi bien collective qu\u2019individuelle et dont elle ne repr\u00e9sente qu\u2019un aspect particulier, \u00e0 savoir le processus de d\u00e9symbolisation, une alt\u00e9ration de la fonction symbolique qui affecte en profondeur les ressorts de l\u2019humain et autorise \u00e0 parler de v\u00e9ritable mutation anthropologique. On peut d\u00e9finir ce processus simplement comme ceci\u00a0: dans les anciennes soci\u00e9t\u00e9s, la signification symbolique des choses et des \u00eatres \u00e9tait donn\u00e9e par la culture, elle \u00e9tait explicite et passait au premier plan avant m\u00eame l\u2019usage qui pouvait en \u00eatre fait. Comme me le faisait r\u00e9cemment remarquer une amie, il suffit pour s\u2019en rendre compte de consulter les pages Facebook de ses amis africains. Les objets qu\u2019ils postent sur leurs pages n\u2019y ont pas le m\u00eame statut que pour nous. Pour nous, l\u2019artifice humain est d\u2019abord mat\u00e9riel, fonctionnel, rationnel et technique. La mat\u00e9rialit\u00e9 passe au premier plan, la signification est rel\u00e9gu\u00e9e au second plan, elle passe dans l\u2019implicite.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Jusqu\u2019\u00e0 un certain point, il faut le signaler, ce changement de statut du symbolique est une cons\u00e9quence directe de notre condition moderne, en tant que condition historique. Puisque non seulement le monde change mais que nous nous organisons consciemment en fonction et en vue de ce changement, un travail infini est n\u00e9cessaire pour donner un sens aux choses qui changent et qu\u2019il faut red\u00e9finir d\u2019une \u00e9poque \u00e0 l\u2019autre. Le travail des sociologues pourrait se d\u00e9finir \u00e0 partir de l\u00e0\u00a0: un interminable travail d\u2019explicitation de ce qui est implicite dans le mouvement m\u00eame de la vie sociale. Prenons un exemple dans notre domaine de recherche\u00a0: dans le monde ancien, on passait directement, via les fameux rites de passage, de l\u2019\u00e9tat d\u2019enfance \u00e0 l\u2019\u00e9tat adulte. L\u2019adolescence n\u2019existait tout simplement pas. Le mot m\u00eame d\u2019adolescence appara\u00eet vers 1900, il s\u2019\u00e9largit ensuite de plus en plus (on parle de post- et de pr\u00e9-adolescence puis d\u2019adulescence) et semble finalement s\u2019\u00e9vaporer (on dira plut\u00f4t aujourd\u2019hui\u00a0: \u00ab\u00a0les jeunes\u00a0\u00bb, une cat\u00e9gorie qui court de 12 \u00e0 30 ans).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais, pouss\u00e9e \u00e0 la limite, la d\u00e9symbolisation nous enferme dans une impasse et une contradiction\u00a0: la tentation d\u2019ignorer purement et simplement le registre des significations dont est fait notre mental, c\u2019est-\u00e0-dire notre seul acc\u00e8s possible au monde humain et \u00e0 ce que nous appelons la culture. Ainsi par exemple des centaines de milliers de touristes occidentaux vont chaque ann\u00e9e se p\u00e2mer devant les ruines du Machu Picchu sans s\u2019\u00e9mouvoir un seul instant sur ce formidable objet de culture qu\u2019est la machine volante qui les transporte en masse\u00a0: pour nous, hypermodernes, un avion sert \u00e0 se d\u00e9placer rapidement, il ne signifie rien\u00a0! Les significations symboliques passant dans l\u2019implicite, c\u2019est l\u2019individu hypermoderne qui, aid\u00e9 ou non par ces experts en significations symboliques que sont les sociologues, est charg\u00e9 de la t\u00e2che autrefois d\u00e9volue \u00e0 la culture de r\u00e9expliciter les significations collectives. Car celles-ci ne disparaissent \u00e9videmment pas purement et simplement au profit des significations exclusivement individuelles. Pour m\u2019en tenir \u00e0 mon exemple pr\u00e9c\u00e9dent, un avion c\u2019est aussi le signe tangible de la puissance cr\u00e9atrice de l\u2019humanit\u00e9 et de sa capacit\u00e9 \u00e0 s\u2019affranchir des limites que lui impose sa nature, mais qui aujourd\u2019hui, \u00e0 part quelques philosophes, se soucie encore de cela\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C\u2019est, me semble-t-il, \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de ce processus global que s\u2019inscrivent les \u00e9volutions r\u00e9centes de la discipline psychiatrique, comme s\u2019il n\u2019y avait d\u2019autre alternative que, soit de s\u2019accrocher d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment aux cadres anciens, balis\u00e9s par Freud et Lacan, qui se d\u00e9finissaient en termes de significations, soit de se soumettre aux diktats fonctionnalistes des DSM successifs.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La bonne m\u00e9thode pour sortir de ce dilemme infernal, revenons-y, consiste selon nous, non pas \u00e0 se pr\u00e9cipiter pour d\u00e9limiter de nouvelles entit\u00e9s cliniques, comme le fait par exemple Bernard Granger, mais \u00e0 cerner pr\u00e9alablement une zone beaucoup plus large de nouveaux probl\u00e8mes et de nouvelles difficult\u00e9s existentielles \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de laquelle situer les nouvelles pathologies. C\u2019est d\u2019ailleurs de cette fa\u00e7on que s\u2019est historiquement constitu\u00e9e la cat\u00e9gorie centrale du freudisme\u00a0: la n\u00e9vrose. Les angoisses et les tourments qui d\u00e9finiront plus tard le n\u00e9vros\u00e9 touchent d\u2019abord les artistes modernes vers la moiti\u00e9 du 19<sup>\u00e8me<\/sup>\u00a0si\u00e8cle, atteints, selon l\u2019expression qu\u2019emploie Jean-Paul Sartre dans le troisi\u00e8me tome de son livre sur Flaubert, de \u00ab\u00a0n\u00e9vrose objective\u00a0\u00bb ou \u00ab\u00a0n\u00e9vrose professionnelle\u00a0\u00bb. Ce n\u2019est que plus tard, et en partie en fonction de ce mouvement culturel, qu\u2019elles se verront attribuer un nom en m\u00e9decine mentale. C\u2019est la m\u00eame perspective historique que proposait Marcel Gauchet dans les fameuses conf\u00e9rences sur la personnalit\u00e9 contemporaine donn\u00e9es \u00e0 Louvain-la-Neuve en 1994 et reprises ult\u00e9rieurement sous le titre \u00ab\u00a0Essai de psychologie contemporaine, I et II\u00a0\u00bb (6).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>L\u2019individu de droit<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il me faut ici dire un mot quant \u00e0 la place centrale que j\u2019accorde \u00e0 cet auteur. Il n\u2019est certes pas le seul parmi les sociologues \u00e0 s\u2019\u00eatre attaqu\u00e9 au probl\u00e8me des nouvelles pathologies (7). Mais il est le seul, \u00e0 ma connaissance, \u00e0 avoir plac\u00e9 les droits de l\u2019individu, nos fameux droits de l\u2019homme, \u00e0 la source et au centre des transformations impressionnantes dont notre monde est le th\u00e9\u00e2tre depuis 1980.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pour les sociologues, en vertu de leur axiome de base (pas d\u2019individus sans soci\u00e9t\u00e9 ni de soci\u00e9t\u00e9 sans individus), les individus primitivement libres et \u00e9gaux qui apparaissent dans les philosophies du contrat social des 17<sup>\u00e8me<\/sup>\u00a0et 18<sup>\u00e8me<\/sup>\u00a0si\u00e8cles (Hobbes, Locke, Rousseau) sont des \u00eatres de pure fiction th\u00e9orique\u00a0: l\u2019individu concret et r\u00e9el est n\u00e9cessairement produit par la soci\u00e9t\u00e9 dont il fait partie. L\u2019importance accord\u00e9e par Gauchet \u00e0 cette question proc\u00e8de directement de la clarification d\u00e9cisive qu\u2019il op\u00e8re dans son \u0153uvre g\u00e9n\u00e9rale quant \u00e0 la question de la religion et de l\u2019ordre l\u00e9gitime qui en d\u00e9coule. Il n\u2019y a en effet que deux mani\u00e8res pour l\u2019humanit\u00e9 de fonder la l\u00e9gitimit\u00e9 des institutions\u00a0: soit elles reposent sur la volont\u00e9 des dieux, soit sur la volont\u00e9 des hommes, tout ordre l\u00e9gitime proc\u00e9dant d\u00e8s lors de leur libre accord.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">En d\u2019autres mots, c\u2019est aux individus vivant au pr\u00e9sent qu\u2019il revient en droit de changer ou de ratifier les institutions existantes. La r\u00e9volution fran\u00e7aise, comme r\u00e9volution des droits de l\u2019homme, consacre cet individu de droit (8)\u00a0qui ne cessera, depuis lors, de jouer un r\u00f4le croissant dans tous les aspects de la vie humaine\u00a0: citoyennet\u00e9 dans le registre politique, entrepreneuriat et salariat dans le monde du travail, mariage d\u2019amour fond\u00e9 sur le consentement mutuel, importance croissante accord\u00e9e \u00e0 la psychologie et \u00e0 ceux qui en font profession, qui est en quelque sorte la face int\u00e9rieure de ces transformations ext\u00e9rieures, nous y reviendrons.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>L\u2019individualisation comme ph\u00e9nom\u00e8ne social<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Car, on ne le rappellera jamais assez, la mont\u00e9e en puissance de l\u2019individu est avant tout un ph\u00e9nom\u00e8ne social d\u2019attribution voire d\u2019imposition par le collectif du statut d\u2019individu. On peut d\u00e8s lors caract\u00e9riser la derni\u00e8re vague d\u2019individualisation datant de la fin des ann\u00e9es 1970, comme l\u2019universalisation de ce statut juridique d\u2019individu et son attribution \u00e0 ceux qui en \u00e9taient jusque-l\u00e0 d\u00e9pourvus\u00a0: les femmes, les enfants, les jeunes. Ainsi, ce qui avait paru impraticable et utopique apr\u00e8s 1789 est devenu aujourd\u2019hui la r\u00e9alit\u00e9 concr\u00e8te dans laquelle nous baignons quotidiennement\u00a0: tous les rapports humains, qu\u2019il s\u2019agisse du rapport de soi \u00e0 soi, de soi avec les autres ou de soi avec la collectivit\u00e9, sont r\u00e9gl\u00e9s par cette norme fondamentale qui tend \u00e0 \u00e9clipser toutes les autres (d\u2019o\u00f9, par exemple, le triomphe dans notre monde de ces deux v\u00e9ritables mots de passe\u00a0: respect et tol\u00e9rance).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais, pour bien saisir le caract\u00e8re paradoxal de ce nouvel individualisme et la rupture radicale qu\u2019il repr\u00e9sente par rapport \u00e0 la p\u00e9riode ant\u00e9rieure, il faut faire intervenir un second processus li\u00e9 \u00e0 celui-ci. Formulons-le ainsi\u00a0: cet individu qui se vit et se pense d\u00e9tach\u00e9 de la soci\u00e9t\u00e9 est et reste un \u00eatre de part en part produit par la soci\u00e9t\u00e9. C\u2019est la soci\u00e9t\u00e9 qui l\u2019a peu \u00e0 peu d\u00e9lest\u00e9, en partie imaginairement, de ses obligations et de ses appartenances, la famille \u00e9tant la derni\u00e8re institution \u00e0 c\u00e9der sous la pression de l\u2019histoire (et cela, il faut le rappeler en passant, au moment m\u00eame o\u00f9 la \u00ab\u00a0th\u00e9rapie familiale\u00a0\u00bb prend son essor).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cette d\u00e9liaison des individus a en quelque sorte repr\u00e9sent\u00e9 une joint-venture impliquant \u00e0 part \u00e9gale les courants id\u00e9ologiques lib\u00e9raux et socialistes qui, sur deux si\u00e8cles, se sont litt\u00e9ralement partag\u00e9s le travail\u00a0: c\u2019est le lib\u00e9ralisme qui au 19<sup>\u00e8me<\/sup>\u00a0si\u00e8cle a le plus contribu\u00e9 \u00e0 d\u00e9tacher les individus de leurs appartenances communautaires mais c\u2019est le socialisme qui, face \u00e0 la crise du lib\u00e9ralisme (1880-1914), a fait prendre conscience que cet individu n\u2019en \u00e9tait un que produit et prot\u00e9g\u00e9 par la soci\u00e9t\u00e9 (9). Ne prenons en compte que trois institutions majeures du 20<sup>\u00e8me<\/sup>\u00a0si\u00e8cle\u00a0: l\u2019\u00e9ducation, la consommation, l\u2019information. Ensemble, elles concourent \u00e0 produire un \u00eatre capable de se mouvoir par lui-m\u00eame dans un monde complexe dont il doit pouvoir ma\u00eetriser les codes collectifs de base.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Au bout du compte, ce que nous nommons paresseusement nos Etats-providence ont fini par cr\u00e9er une forme in\u00e9dite de coh\u00e9sion collective. Un lien de soci\u00e9t\u00e9 qui semble \u00e0 ses membres d\u2019une telle solidit\u00e9 qu\u2019ils n\u2019ont plus \u00e0 s\u2019en pr\u00e9occuper en conscience. Une forme de coh\u00e9sion collective reposant sur un socle politique, juridique, technique, \u00e9conomique d\u2019une telle efficacit\u00e9 qu\u2019elle semble \u00eatre \u00e0 m\u00eame de se passer du concours des individus tant elle\u00a0<em>para\u00eet<\/em>\u00a0marcher toute seule, ind\u00e9pendamment de leur contribution consciente et volontaire. Des individus d\u2019ailleurs qui n\u2019expriment leur adh\u00e9sion inconsciente au collectif que lorsqu\u2019il \u00ab\u00a0dysfonctionne\u00a0\u00bb et semble alors, comme s\u2019il les prenait par surprise, entraver leur libert\u00e9 au moment m\u00eame o\u00f9 il les replonge dans un bain collectif fait de frustration et d\u00e9sarroi. Quoi, un volcan islandais est capable de bloquer des millions de passagers a\u00e9riens\u00a0! Quoi, un constructeur italien de trains \u00e0 grande vitesse s\u2019av\u00e8re incapable de fournir du mat\u00e9riel fiable\u00a0! Ou, autre exemple assez amusant, nos journaux titrant en ch\u0153ur lors de la crise financi\u00e8re de 2008\u00a0: le retour de l\u2019Etat (je me suis toujours demand\u00e9 o\u00f9 il avait bien pu partir pendant toutes ces ann\u00e9es\u00a0!).<strong><\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">On ne peut manquer de faire le lien avec la premi\u00e8re partie de cet expos\u00e9. L\u2019\u00a0\u00ab\u00a0acc\u00e8s au symbolique\u00a0\u00bb -expression que j\u2019utilise \u00e9videmment dans un sens tout \u00e0 fait diff\u00e9rent de celui des lacaniens- \u00a0est rendue d\u2019autant plus difficile qu\u2019il ne trouve aucun soutien politique ni dans la gauche socialiste ni dans la droite lib\u00e9rale, et on comprend bien pourquoi\u00a0! La d\u00e9symbolisation a encore de beaux jours devant elle.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Nouveaux dilemmes, nouveaux conflits<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Voil\u00e0, me semble-t-il, l\u2019ensemble des donn\u00e9es historiques et sociales qu\u2019il faut avoir \u00e0 l\u2019esprit si l\u2019on veut comprendre de quoi est fait psychiquement ce nouvel individu hautement paradoxal. On a affaire \u00e0 un individu pr\u00e9sentant d\u2019un c\u00f4t\u00e9 un certain nombre de traits psychologiques de l\u2019individu de \u00ab\u00a0l\u2019\u00e9tat de nature\u00a0\u00bb cher aux philosophes du contrat social\u00a0: un individu totalement ind\u00e9pendant, libre de se conduire comme il l\u2019entend en fonction de ce droit ant\u00e9rieur et ext\u00e9rieur au lien de soci\u00e9t\u00e9. Mais, d\u2019un autre c\u00f4t\u00e9, un individu hyper socialis\u00e9 qui ne doute \u00e0 aucun moment de la solidit\u00e9 des collectifs dans lesquels il est inscrit jusqu\u2019au plus profond de lui-m\u00eame.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ainsi se dessine un nouveau type de conflit int\u00e9rieur tr\u00e8s diff\u00e9rent du conflit entre un \u00e7a et un surmoi qui caract\u00e9risait le n\u00e9vros\u00e9, un conflit entre une volont\u00e9 consciente d\u2019ind\u00e9pendance et une d\u00e9pendance inconsciente et impens\u00e9e envers la soci\u00e9t\u00e9. Je pr\u00e9cise qu\u2019il ne s\u2019agit pas ici de philosophie politique th\u00e9oricienne. Ce dilemme ind\u00e9pendance-d\u00e9pendance, nous l\u2019avons scrut\u00e9 et observ\u00e9 au microscope pendant plus de dix ans dans le s\u00e9minaire de psychopathologie historique de Louvain en Woluwe que j\u2019anime avec Bernard Fourez.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce nouveau dilemme permet de rendre compte de la centralit\u00e9 de l\u2019adolescence dans la probl\u00e9matique psychiatrique contemporaine tant l\u2019immaturit\u00e9 qui la caract\u00e9rise pourrait faire figure de paradigme du trouble mental en r\u00e9gime d\u2019hyper-modernit\u00e9. Il \u00e9tait certes typique de l\u2019adolescent \u00ab\u00a0classique\u00a0\u00bb, qui prend figure en 1900. Mais la ressemblance n\u2019est que de fa\u00e7ade. L\u2019adolescent \u00e9tait cet \u00eatre d\u00e9chir\u00e9 entre l\u2019injonction nouvelle faite aux jeunes de produire un avenir diff\u00e9rent, supposant l\u2019ind\u00e9pendance vis-\u00e0-vis de leurs parents, et la frustration li\u00e9e \u00e0 leur d\u00e9pendance prolong\u00e9e due principalement \u00e0 l\u2019allongement de la scolarit\u00e9. Ils \u00e9taient orient\u00e9s vers un monde \u00e0 produire, somm\u00e9s en quelque sorte d\u2019y prendre leur place au plus t\u00f4t, et on les emp\u00eachait d\u2019y entrer, sexuellement et politiquement. Mais, pour l\u2019adolescent, les deux termes du conflit, d\u00e9pendance et ind\u00e9pendance, \u00e9taient consciemment pos\u00e9s comme antagonistes et sources de violentes tensions. Rien de tel chez le nouvel adolescent (ou adulescent) chez qui d\u00e9pendance et ind\u00e9pendance semblent coexister sans probl\u00e8me, une structure psychique qu\u2019illustre avec brio le film Tanguy qui n\u2019a pas pour rien fait mouche d\u2019un seul coup et a d\u2019embl\u00e9e servi \u00e0 d\u00e9signer un \u00ab\u00a0ph\u00e9nom\u00e8ne de soci\u00e9t\u00e9\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Sauf que notre clinique nous a permis d\u2019observer cette nouvelle difficult\u00e9 \u00e0 tous les \u00e2ges de la vie, du berceau \u00e0 la mort. Le dilemme est pr\u00e9sent d\u00e8s les premi\u00e8res ann\u00e9es de la vie et red\u00e9finit en profondeur les conditions m\u00eames dans lesquelles s\u2019exerce l\u2019entreprise \u00e9ducative. Pour les \u00ab\u00a0nouveaux parents\u00a0\u00bb, tout doit \u00eatre fait d\u00e8s la naissance pour d\u00e9velopper au maximum une autonomie qui, par d\u00e9finition, n\u2019existe pas chez le nouveau-n\u00e9. Leur posture \u00e9ducative risque donc d\u2019osciller sans cesse entre le laissez-faire, suppos\u00e9 favoriser un d\u00e9veloppement maximal de cette autonomie pos\u00e9e comme un id\u00e9al, et des attitudes d\u2019hyper protection visant \u00e0 pr\u00e9server l\u2019enfant de tout ce qui pourrait brimer ou entraver cette autonomie. Quant aux enseignants, ils ont en face d\u2019eux des \u00eatres pr\u00e9cocement individualis\u00e9s qui ont \u00e9t\u00e9 d\u2019embl\u00e9e pos\u00e9s comme des individus (ils ont, par exemple, annonc\u00e9 eux-m\u00eames leur venue au monde dans des faire-part du type\u00a0: \u00ab\u00a0J\u2019arrive\u00a0\u00bb). Et, par l\u00e0-m\u00eame, ne pouvant voir dans l\u2019\u00e9ducation autre chose qu\u2019une auto \u00e9ducation qui d\u00e9valorise voire exclut toute inculcation et toute transmission de la part de l\u2019enseignant.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C\u2019est un dilemme du m\u00eame ordre que l\u2019on retrouve dans les pathologies addictives, en plein essor on le sait, auxquelles il conviendrait de consacrer une \u00e9tude \u00e0 part enti\u00e8re. Cet \u00eatre \u00e9pris d\u2019ind\u00e9pendance est aussi un \u00eatre qui adh\u00e8re tellement \u00e0 lui-m\u00eame qu\u2019il finit par tomber dans une curieuse d\u00e9pendance\u00a0: la d\u00e9pendance vis-\u00e0-vis de lui-m\u00eame, une sorte d\u2019auto-esclavage en sorte (10).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>La personnalit\u00e9 contemporaine<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Au bout de ce type de socialisation, \u00e9merge ainsi une personnalit\u00e9 totalement in\u00e9dite que ramassent ces quelques lignes de l\u2019essai de psychologie contemporaine \u00e9voqu\u00e9 plus haut\u00a0: \u00ab\u00a0<em>La caract\u00e9ristique fondamentale de la personnalit\u00e9 contemporaine serait l\u2019effacement de cette structuration par l\u2019appartenance. L\u2019individu contemporain aurait en propre d\u2019\u00eatre le premier individu \u00e0 vivre en ignorant qu\u2019il vit en soci\u00e9t\u00e9. Le premier individu \u00e0 pouvoir se permettre, de par l\u2019\u00e9volution m\u00eame de la soci\u00e9t\u00e9, d\u2019ignorer qu\u2019il est en soci\u00e9t\u00e9. Il ne l\u2019ignore pas, bien \u00e9videmment, au sens superficiel o\u00f9 il ne s\u2019en rendrait pas compte. Il l\u2019ignore en ceci qu\u2019il n\u2019est pas organis\u00e9 au plus profond de son \u00eatre par la pr\u00e9c\u00e9dence du social et par l\u2019englobement au sein d\u2019une collectivit\u00e9 avec ce que cela a voulu dire, mill\u00e9nairement durant, de sentiment de l\u2019obligation et de sens de la dette. L\u2019individu contemporain, ce serait l\u2019individu d\u00e9connect\u00e9 symboliquement et cognitivement du point de vue du tout, l\u2019individu pour lequel il n\u2019y a plus de sens \u00e0 se placer au point de vue de l\u2019ensemble<\/em>\u00a0\u00bb (11).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Une telle proposition, notons-le bien, exige de s\u00e9parer soigneusement deux niveaux de r\u00e9alit\u00e9 qui se sont compl\u00e8tement dissoci\u00e9s dans nos soci\u00e9t\u00e9s\u00a0: le niveau social proprement dit qui est pass\u00e9 dans l\u2019inconscient et le niveau interpersonnel, le rapport qu\u2019entretient l\u2019individu avec ceux que les sociologues am\u00e9ricains nomment les \u00ab\u00a0significant others\u00a0\u00bb, un rapport interpersonnel qui, \u00e0 l\u2019inverse du rapport social, est consciemment v\u00e9cu et activement travaill\u00e9, par exemple \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de ce que nous nommons \u00e0 tort des \u00ab\u00a0r\u00e9seaux sociaux\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans les deux cas, c\u2019est bien le conflit et le partage entre d\u00e9pendance et ind\u00e9pendance qui fait probl\u00e8me mais il se pr\u00e9sente tr\u00e8s diff\u00e9remment selon les deux registres. Au niveau du rapport social et vis-\u00e0-vis de la collectivit\u00e9, l\u2019individu contemporain, nous l\u2019avons montr\u00e9 plus haut, est sans cesse divis\u00e9 entre une demande infinie et une affirmation sans limite de son ind\u00e9pendance qui lui fait percevoir les obligations collectives comme d\u2019aga\u00e7ants obstacles qui l\u2019emp\u00eachent d\u2019\u00eatre lui-m\u00eame, ce qui l\u2019am\u00e8ne \u00e0 endosser tr\u00e8s volontiers le r\u00f4le de victime. Dans ses rapports avec les autres, au niveau du rapport interpersonnel, l\u2019investissement affectif conscient est par contre \u00e9norme. Il est travaill\u00e9 par un besoin insatiable de reconnaissance de la part des autres. Car, c\u2019est le paradoxe, une singularit\u00e9 n\u2019existe que si elle est reconnue. Cette lutte pour la reconnaissance, tr\u00e8s t\u00f4t d\u00e9tect\u00e9e par Hegel, l\u2019am\u00e8ne \u00e0 osciller sans cesse entre une peur des autres, \u00e0 propos desquels il ne sait jamais quelles peuvent \u00eatre ses attentes, et une peur d\u2019abandon par les autres si indispensables \u00e0 son existence psychique d\u2019individu singulier.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Diff\u00e9rents dans leur principe et leurs manifestations, ces deux niveaux d\u2019existence se rejoignent cependant in fine. Ce qui les rassemble, c\u2019est l\u2019aversion de l\u2019impersonnel et de l\u2019anonymat de la soci\u00e9t\u00e9 qui nous fait exister comme \u00ab\u00a0un parmi d\u2019autres\u00a0\u00bb. Ce qui donne \u00e0 c\u00f4t\u00e9 du r\u00f4le tr\u00e8s convoit\u00e9 de victime, une autre figure de proue de la soci\u00e9t\u00e9 des individus\u00a0: les \u00ab\u00a0people\u00a0\u00bb, ces \u00eatres exceptionnels qui sont parvenus \u00e0 transfigurer l\u2019univers impersonnel de la soci\u00e9t\u00e9 en un domaine hautement personnel o\u00f9 ils sont \u00ab\u00a0reconnus\u00a0\u00bb au sens le plus \u00e9l\u00e9mentaire du terme.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Victimes et people sont d\u2019ores et d\u00e9j\u00e0 devenues les deux figures centrales du paysage audiovisuel et m\u00e9diatique contemporain. Mais c\u2019est \u00e0 la m\u00eame racine, on pourrait le montrer, que vont puiser d\u2019autres traits de notre monde, particuli\u00e8rement importants dans la clinique contemporaine\u00a0: ainsi l\u2019omnipr\u00e9sence des th\u00e8mes de la \u00ab\u00a0confiance en soi\u00a0\u00bb et de l\u2019\u00a0\u00ab\u00a0estime de soi\u00a0\u00bb. Pour avoir confiance en soi, il faut pouvoir faire confiance \u00e0 d\u2019autres que soi qui, en retour, vous accordent leur confiance. Quant \u00e0 l\u2019estime de soi, elle pourrait bien n\u2019\u00eatre qu\u2019une demande d\u00e9guis\u00e9e d\u2019estime des autres, nous extrayant du doute torturant qui taraude le monde des individus purs\u00a0: quelle est r\u00e9ellement la valeur que j\u2019ai aux yeux des autres. C\u2019est la premi\u00e8re question que pose Bernard Fourez \u00e0 ses patients qui se plaignent de manquer de confiance en eux\u00a0: avez-vous d\u00e9j\u00e0 fait confiance \u00e0 quelqu\u2019un d\u2019autre que vous\u00a0!<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Lorsque l\u2019ensemble de ces traits sont mis bout \u00e0 bout, la ressemblance avec les tableaux cliniques que nous nommons borderline se pr\u00e9cise peu \u00e0 peu. R\u00e9p\u00e9tons-le encore une fois\u00a0: la m\u00e9thode de mise en miroir que nous proposons n\u2019efface nullement la diff\u00e9rence entre le normal et le pathologique. Ces difficult\u00e9s in\u00e9dites, que g\u00e9n\u00e8re la nouvelle articulation de l\u2019individuel et du collectif qui pr\u00e9vaut depuis trente ou quarante ans ne produisent pas, loin de l\u00e0, que des pathologies et des souffrances psychiques. M\u00eame s\u2019il faut bien le reconna\u00eetre, les enqu\u00eates \u00e9pid\u00e9miologiques dont nous disposons indiquent une lente mais inexorable mont\u00e9e en puissance du mal-\u00eatre, ind\u00e9pendamment d\u2019une sensibilit\u00e9 accrue \u00e0 ce mal-\u00eatre psychique qui est par ailleurs, c\u2019est vrai, tr\u00e8s largement devenu le code oblig\u00e9 et le langage commun aptes \u00e0 donner un visage \u00e0 la finitude humaine (12).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">En tout \u00e9tat de cause, il me semble difficile de lire le texte qui sert de quatri\u00e8me de couverture au livre d\u00e9j\u00e0 \u00e9voqu\u00e9 de Bernard Granger sans y reconna\u00eetre fut-ce un minimum les traits de personnalit\u00e9 propres au contemporain\u00a0: \u00ab\u00a0<em>Une personnalit\u00e9 borderline, c\u2019est quelqu\u2019un qui est d\u2019humeur changeante, qui a des \u00e9motions intenses et excessives, une alt\u00e9ration de la perception et du raisonnement. Elle peut \u00e9prouver un sentiment d\u2019abandon, de pers\u00e9cution, voire de vide, s\u2019automutiler, et m\u00eame attenter \u00e0 sa vie<\/em>\u00a0\u00bb<em>.<\/em>\u00a0On peut assez ais\u00e9ment y d\u00e9chiffrer les trois noyaux de troubles susceptibles d\u2019affecter cet individu\u00a0\u00ab\u00a0<em>d\u00e9connect\u00e9 symboliquement et cognitivement du point de vue du tout<\/em>\u00a0\u00bb\u00a0: des troubles de l\u2019identit\u00e9, des troubles du rapport \u00e0 l\u2019autre, des troubles de l\u2019agir.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Comme le rappelait Bernard Fourez lors du s\u00e9minaire de Lausanne, si les analyses qui pr\u00e9c\u00e8dent ont une certaine pertinence, elles impliquent une inflexion majeure en mati\u00e8re d\u2019orientations th\u00e9rapeutiques. N\u00e9e \u00e0 la fin du 19<sup>\u00e8me<\/sup>\u00a0si\u00e8cle, la psychoth\u00e9rapie s\u2019est toujours inscrite et s\u2019est toujours comprise elle-m\u00eame comme partie prenante de la vaste entreprise d\u2019\u00e9mancipation des individus \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de laquelle elle s\u2019inscrivait. Mais c\u2019est un autre monde et d\u2019autres ab\u00eemes qui s\u2019ouvrent sous nos pas quand s\u2019ach\u00e8ve la phase de transition qui nous a fait passer en cinq si\u00e8cles de l\u2019h\u00e9t\u00e9ronomie \u00e0 l\u2019autonomie. Peut-\u00eatre les th\u00e9rapeutes d\u2019aujourd\u2019hui et de demain devraient-ils d\u00e8s maintenant contribuer \u00e0 leur mani\u00e8re \u00e0 cette nouvelle t\u00e2che\u00a0: faire red\u00e9couvrir \u00e0 l\u2019individu ces dimensions de l\u2019impersonnel, du public, du commun, du g\u00e9n\u00e9ral dont le naufrage programm\u00e9 ne peut qu\u2019anticiper le sien.<\/p>\n<p style=\"text-align: right;\">Jean-Marie Lacrosse<\/p>\n<div>\n<div>\n<p style=\"text-align: justify;\">(1)\u00a0 H\u00e9l\u00e8ne Lacrosse, <a href=\"http:\/\/www.ceppecs.eu\/?p=1148\" target=\"_blank\">Mark Zuckerberg psychanalys\u00e9 par David Fincher\u00a0: borderline ou hyper-contemporain<\/a>, Pro J, n\u00b04, d\u00e9cembre 2012-f\u00e9vrier 2013.<\/p>\n<\/div>\n<div style=\"text-align: justify;\">\n<p>(2)\u00a0Le titre de cet article est emprunt\u00e9 \u00e0 celui d\u2019une journ\u00e9e de formation donn\u00e9e le 21 janvier 2013 par le psychiatre Bernard Fourez et moi-m\u00eame au Centre d\u2019Etude de la Famille du D\u00e9partement de psychiatrie du Centre Hospitalier Universitaire Vaudois de Lausanne.<\/p>\n<\/div>\n<div style=\"text-align: justify;\">\n<p>(3)\u00a0Bernard Granger et Daria Karaklic, <em>Les borderlines<\/em>, Odile Jacob, 2012, p. 24<\/p>\n<\/div>\n<div style=\"text-align: justify;\">\n<p>(4)\u00a0Pour un expos\u00e9 plus d\u00e9taill\u00e9 de cette transformation, voir la pr\u00e9face que consacre Marcel Gauchet \u00e0 l\u2019ouvrage de Gladys Swain, <em>Le sujet de la folie<\/em>, (Calmann-Levy, 1997), pr\u00e9face intitul\u00e9e \u00ab\u00a0De Pinel \u00e0 Freud\u00a0\u00bb, pp. 49-53<\/p>\n<\/div>\n<div style=\"text-align: justify;\">\n<p>(5)\u00a0J\u2019en ai propos\u00e9 une interpr\u00e9tation d\u2019ensemble dans ma th\u00e8se de doctorat, <em>L\u2019efficacit\u00e9 symbolique dans les psychoth\u00e9rapies<\/em>, Louvain-la-neuve, 1993, pp. 171-183<\/p>\n<\/div>\n<div style=\"text-align: justify;\">\n<p>(6)\u00a0Dans les D\u00e9bat n\u00b099 et 100 puis dans <em>La d\u00e9mocratie contre elle-m\u00eame<\/em>, 2002, pp. 229-295<\/p>\n<\/div>\n<div style=\"text-align: justify;\">\n<p>(7)\u00a0Ainsi Alain Ehrenberg dans <em>La Fatigue d\u2019\u00eatre soi<\/em> (Odile Jacob poche, 2000) et, r\u00e9cemment, Pierre-Henri Castel,\u00a0<em>La fin des coupables (<\/em>Les \u00c9ditions d&rsquo;Ithaque, 2012).<\/p>\n<\/div>\n<div style=\"text-align: justify;\">\n<p>(8)\u00a0D\u00e9claration des droits de l\u2019homme et du citoyen du 26 ao\u00fbt 1789\u00a0: Article 1\u00a0: Les hommes naissent et demeurent libres et \u00e9gaux en droit. Article 2\u00a0: Le but de toute association politique est la conservation des droits naturels et imprescriptibles de l\u2019homme.<\/p>\n<\/div>\n<div style=\"text-align: justify;\">\n<p>(9)\u00a0Je parle ici bien s\u00fbr de la version normale du socialisme, la social-d\u00e9mocratie. La version totalitaire, qui en est la face pathologique, ayant pr\u00e9cis\u00e9ment cru n\u00e9cessaire de faire l\u2019impasse sur les droits des individus.<\/p>\n<\/div>\n<div style=\"text-align: justify;\">\n<p>(10)\u00a0J\u2019ai abord\u00e9 la question sous cet angle en 2009 dans <a href=\"http:\/\/www.ceppecs.eu\/?p=168\" target=\"_blank\">Qu\u2019est-ce que la cyberd\u00e9pendance\u00a0?<\/a><\/p>\n<\/div>\n<div style=\"text-align: justify;\">\n<p>(11)\u00a0Dans les D\u00e9bat n\u00b099 et 100 puis dans <em>La d\u00e9mocratie contre elle-m\u00eame<\/em>, 2002, pp. 253-254<\/p>\n<\/div>\n<div>\n<p style=\"text-align: justify;\">(12)\u00a0Ce qu\u2019\u00e0 mon sens ne per\u00e7oit pas bien Alain Ehrenberg qui voit principalement dans cette inexorable mont\u00e9e de la souffrance psychique un effet des \u00ab\u00a0jeux de langage\u00a0\u00bb contemporains. Alain Ehrenberg, <em>La soci\u00e9t\u00e9 du malaise<\/em>, Odile Jacob, 2010.<\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Article \u00e9crit par Jean-Marie Lacrosse et publi\u00e9 dans\u00a0Pro J, n\u00b05, mars-mai 2013. Certains lecteurs du num\u00e9ro pr\u00e9c\u00e9dent de la revue peuvent avoir trouv\u00e9 exag\u00e9r\u00e9 le rapprochement op\u00e9r\u00e9 par l\u2019auteur entre la figure de Mark Zuckerberg, fondateur de Facebook, mis en &hellip; <a href=\"https:\/\/www.ceppecs.eu\/?p=1207\">Lire la suite <span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[44],"tags":[],"class_list":["post-1207","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-revue-resolument-jeunes"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.ceppecs.eu\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1207","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.ceppecs.eu\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.ceppecs.eu\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.ceppecs.eu\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.ceppecs.eu\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=1207"}],"version-history":[{"count":9,"href":"https:\/\/www.ceppecs.eu\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1207\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":1698,"href":"https:\/\/www.ceppecs.eu\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1207\/revisions\/1698"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.ceppecs.eu\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=1207"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.ceppecs.eu\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=1207"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.ceppecs.eu\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=1207"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}