{"id":125,"date":"2008-06-01T10:01:52","date_gmt":"2008-06-01T08:01:52","guid":{"rendered":"http:\/\/www.ceppecs.eu\/?p=125"},"modified":"2014-04-14T18:23:30","modified_gmt":"2014-04-14T16:23:30","slug":"la-teuf-ou-la-fete-comme-mode-de-vie","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.ceppecs.eu\/?p=125","title":{"rendered":"La teuf ou la f\u00eate comme mode de vie"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\"><em>Article \u00e9crit par H\u00e9l\u00e8ne Lacrosse et publi\u00e9 dans <a href=\"http:\/\/projeunes.be\/pjs_PDF\/RJ_archives\/resolument_jeunes_23_web.pdf\" target=\"_blank\">R\u00e9solument jeunes, n\u00b023, juin-ao\u00fbt 2008<\/a>.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans son livre intitul\u00e9\u00a0La teuf. Essai sur le d\u00e9sordre des g\u00e9n\u00e9rations\u00a0(Seuil, 2008), Monique Dagnaud s\u2019interroge sur une pratique largement r\u00e9pandue dans la g\u00e9n\u00e9ration montante, le fait de\u00a0\u00ab <em>faire la f\u00eate<\/em> \u00bb\u00a0ou\u00a0\u00ab <em>la bringue<\/em> \u00bb, ph\u00e9nom\u00e8ne connu aussi sous le nom de\u00a0\u00ab <em>d\u00e9jante <\/em>\u00bb\u00a0ou de\u00a0\u00ab <em>d\u00e9fonce<\/em> \u00bb, le fait de\u00a0\u00ab <em>sortir<\/em> \u00bb, \u00ab <em>s\u2019\u00e9clater <\/em>\u00bb\u00a0en soir\u00e9e, quoi. En tant qu\u2019adepte de la f\u00eate et de la danse, j\u2019\u00e9tais d\u2019autant plus int\u00e9ress\u00e9e par cette prise de distance th\u00e9orique que le sujet semble avoir \u00e9t\u00e9 rarement \u00e9tudi\u00e9 en tant que tel par la sociologie contemporaine alors qu\u2019il figure dans un grand nombre d\u2019\u00e9tudes anthropologiques des soci\u00e9t\u00e9s traditionnelles. Sans m\u00eame parler des raisons implicites et explicites qui sous-tendent le fait de c\u00e9l\u00e9brer, il est pourtant bien \u00e9vident que la f\u00eate a chang\u00e9 de d\u00e9cor, de morphologie, de visage.\u00a0Les lieux, les pratiques et le temps de la f\u00eate diff\u00e8rent de ce qu\u2019ils \u00e9taient il y a par exemple trente ou cinquante ans. Les bo\u00eetes et les bars ont notamment remplac\u00e9 les traditionnelles salles de bals. L\u2019usage de l\u2019alcool et des drogues s\u2019est g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9. Les danses collectives et les danses en couple semblent progressivement dispara\u00eetre dans ces lieux au profit de danses plus individuelles, plus chaotiques ou un peu hybrides tels que les pogos, le break-dance ou encore, plus r\u00e9cemment, la \u00ab\u00a0tecktonik\u00a0\u00bb qui conna\u00eet un engouement \u00e9tonnant. La f\u00eate qui s\u2019inscrivait autrefois dans une \u00e9conomie des loisirs et de la compensation est devenue pour certains un mode de vie car les jeunes sortent plus et leurs sorties durent plus longtemps. \u00ab Les jeunes \u00bb ne sortent pourtant pas tous de la m\u00eame mani\u00e8re et avec la m\u00eame intensit\u00e9 ?! Non, et c\u2019est pourquoi Monique Dagnaud concentre son enqu\u00eate sur les jeunes qui sortent au moins une, et pour la grande majorit\u00e9 d\u2019entre eux, plusieurs fois par semaine dans des bars, boites et autres lieux publics ou priv\u00e9s. Le pari reste ouvert quant \u00e0 savoir si ces 10 \u00e0 15% des 18-24 ans en France (entre 600 000 et 1 million de jeunes) repr\u00e9sentent une fraction isol\u00e9e de la jeunesse ou si la culture de la f\u00eate se pr\u00e9sente comme une tendance appel\u00e9e \u00e0 s&rsquo;amplifier dans le futur. Tentons avant tout de cerner qui sont en fait ces f\u00eatards et en quoi consiste pour eux le fait de faire la teuf.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019enqu\u00eate de Monique Dagnaud nous apprend que, dans ces soir\u00e9es de fin ou de milieu de semaine, les drogues et l\u2019alcool fort, de pr\u00e9f\u00e9rence- font quasi-n\u00e9cessairement partie de la soir\u00e9e qui se verra souvent scand\u00e9e en plusieurs \u00e9tapes, allant de la pr\u00e9soir\u00e9e \u00e0 l\u2019after. La transe dans laquelle la danse, l\u2019ambiance festive et les stup\u00e9fiants entra\u00eenent les f\u00eatards permet une sorte de m\u00e9tamorphose identitaire car, en soir\u00e9e, beaucoup affirment se sentir plus authentiquement eux-m\u00eames, plus ouverts, plus spontan\u00e9s que dans la vie diurne. Les d\u00e9lires collectifs et les d\u00e9fonces partag\u00e9es fourniront d\u2019ailleurs une mati\u00e8re tr\u00e8s pris\u00e9e lors des discussions o\u00f9 fascination et effroi se c\u00f4toient \u00e0 l\u2019\u00e9coute des r\u00e9cits de retours \u00e0 fond la caisse au petit matin et des diff\u00e9rents trips aux confins de soi. Lors de leur derni\u00e8re soir\u00e9e, 57% des enqu\u00eat\u00e9s se sont notamment d\u00e9plac\u00e9s en voiture et 64% sont rentr\u00e9s apr\u00e8s 5 heures du matin. 96% d\u2019entre eux y ont consomm\u00e9 de l\u2019alcool et 51 % du hasch.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Au vu de ces exp\u00e9riences exalt\u00e9es, l\u2019\u00e9cole et le travail semblent fades et sans r\u00e9el int\u00e9r\u00eat pour ces jeunes qui pourtant se retrouvent dans la m\u00eame proportion que leurs cong\u00e9n\u00e8res dans le sup\u00e9rieur, m\u00eame s\u2019ils ont eu, plus que la moyenne, tendance \u00e0 redoubler des classes. 53% d\u2019entre eux poursuivent des \u00e9tudes dans le sup\u00e9rieur (presque tous dans le premier cycle) ou sont lyc\u00e9ens au niveau du bac (8%), 23% sont actifs, plut\u00f4t ouvriers\/employ\u00e9s, alors que 14% sont ch\u00f4meurs ou en recherche du premier emploi. Dans le sup\u00e9rieur, les facs de lettres, de psycho, les fili\u00e8res sociales et commerciales, les \u00e9coles d\u2019art et d\u2019architecture ont leur pr\u00e9f\u00e9rence. Comme la moyenne fran\u00e7aise, leurs parents sont souvent s\u00e9par\u00e9s et comme tous les jeunes de leur \u00e2ge, ils baignent dans l\u2019univers m\u00e9diatique.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce qui distingue en fait ces jeunes de leurs semblables, c\u2019est le fait qu\u2019ils sortent plus et plus intens\u00e9ment. La lecture du livre presque ethnographique de Monique Dagnaud laisse l\u2019impression que le flirt avec les limites, l\u2019ext\u00e9nuation des sens, la perte de contr\u00f4le rattrap\u00e9e de justesse sont autant d\u2019exp\u00e9riences recherch\u00e9es pour elles-m\u00eames. Dans l\u2019alchimie de la f\u00eate se d\u00e9couvre ainsi un rapport social plus fusionnel et une personnalit\u00e9 plus excentrique et plus ouverte. Une sorte de qu\u00eate de soi dans l\u2019\u00e9trange semble alors se dessiner au travers de la description que font ces jeunes de leurs vir\u00e9es nocturnes. Dans cette volont\u00e9 d\u2019abandon au moment pr\u00e9sent et au corps se lit quelque chose comme l\u2019exploration d\u2019une part de soi qui g\u00e9n\u00e8re de l\u2019\u00e9tonnement voire m\u00eame un sentiment de rupture avec soi.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">On pourrait alors se demander si ce n&rsquo;est pas une volont\u00e9 d\u2019ind\u00e9termination ou d&rsquo;errance qui se joue au travers de cette exp\u00e9rimentation perp\u00e9tuelle et de cette qu\u00eate de soi dans les extr\u00eames. Si qu\u00eate il y a, elle semble confiner \u00e0 la fuite et \u00e0 l\u2019incapacit\u00e9 de se d\u00e9terminer dans un r\u00f4le social \u00e0 long terme. La plupart des enqu\u00eat\u00e9s s\u2019avouent \u00e0 ce propos incapables de se projeter dans l\u2019avenir et d\u2019envisager leur activit\u00e9 diurne future. L\u2019avenir semble trop \u00e9loign\u00e9, les d\u00e9bouch\u00e9s trop incertains et le moment de se fixer dans un r\u00f4le pr\u00e9cis fort angoissant car il signifie en somme la fin de tous les possibles.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La vision de la soci\u00e9t\u00e9 n\u2019est d\u2019ailleurs pas plus glorieuse chez ces jeunes qui per\u00e7oivent le monde comme hostile et souvent m\u00eame comme dangereux, r\u00e9gi enti\u00e8rement par l\u2019argent et par l\u2019indiff\u00e9rence. La grande majorit\u00e9 affirme ne pas se sentir concern\u00e9s par la politique, ni m\u00eame par la marche du monde. En regard de cette conception fataliste et d\u00e9sabus\u00e9e de la soci\u00e9t\u00e9, la famille, pr\u00e9sente et future, est v\u00e9cue comme un refuge. Une \u00e9tude de 2005 (1) a par ailleurs r\u00e9v\u00e9l\u00e9 \u00e0 ce propos que 90% des 19-24 ans vivraient en dessous du seuil de pauvret\u00e9 s\u2019ils n\u2019\u00e9taient pas aid\u00e9s mat\u00e9riellement par leurs parents. Les rapports familiaux semblent pourtant marqu\u00e9s plut\u00f4t par l\u2019esquive et par l\u2019\u00e9vitement en ce qui concerne les jeunes f\u00eatards qui pr\u00e9f\u00e8rent ne pas trop aborder le sujet de leurs sorties avec leurs parents. Au final, l\u2019\u00e9tourdissement des d\u00e9cibels et des psychotropes ressemble fort \u00e0 une tentative de combler un vide par une sorte de fuite en avant, fuite dans le moment pr\u00e9sent et dans la jouissance imm\u00e9diate que procure la f\u00eate.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">D\u2019apr\u00e8s Monique Dagnaud, plusieurs fils s\u2019entrem\u00ealent dans l\u2019explication de cette propension contemporaine \u00e0 vivre la f\u00eate comme une utopie, c\u2019est-\u00e0-dire comme une raison de vivre. Outre le fait que la culture m\u00e9diatique et la soci\u00e9t\u00e9 de consommation poussent les jeunes \u00e0 se complaire dans cette \u00e8re de pur divertissement, de zapping et d\u2019al\u00e9atoire, l\u2019\u00e9ducation post-68 et le d\u00e9sordre contemporain des g\u00e9n\u00e9rations semblent \u00e9galement jouer un r\u00f4le privil\u00e9gi\u00e9 quant \u00e0 cette difficult\u00e9 \u00e0 entrer dans la vie adulte dont t\u00e9moignent les jeunes. L\u2019adultification pr\u00e9coce des enfants et l\u2019infantilisation des adultes rendraient probl\u00e9matique l\u2019apprentissage progressif de la responsabilit\u00e9 et l\u2019entr\u00e9e par paliers dans l\u2019univers du savoir.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le d\u00e9bat est d\u00e9sormais ouvert, il revient \u00e0 Monique Dagnaud d\u2019en avoir formul\u00e9 les termes avec perspicacit\u00e9 :\u00a0\u00ab <em>Les jeunes, pour beaucoup d\u2019entre eux, sont install\u00e9s dans une situation infantile par la g\u00e9n\u00e9ration parentale, sans que les responsabilit\u00e9s soient clairement \u00e9tablies : maintien d\u2019avantages acquis par les parents et grands-parents ? Cocooning des familles, l\u2019enfantement paraissant la derni\u00e8re grande aventure humaine si l\u2019on se r\u00e9f\u00e8re aux d\u00e9sirs exprim\u00e9s par nos contemporains ? Inefficacit\u00e9 et hypocrisie du syst\u00e8me scolaire et universitaire fran\u00e7ais ? (\u2026) fonctionnement pulsionnel de l\u2019hypermoderniste ? C\u2019est sur ces sables mouvants que s\u2019enracinent les pratiques de la d\u00e9jante.<\/em>\u00bb\u00a0(2)<\/p>\n<p style=\"text-align: right;\">H\u00e9l\u00e8ne Lacrosse<\/p>\n<p>(1) Monique Dagnaud,\u00a0<em>La teuf. Essai sur le d\u00e9sordre des g\u00e9n\u00e9rations<\/em>, Editions du Seuil, Janvier 2008, p. 131<\/p>\n<p>(2) Ibid., p.191-192<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Article \u00e9crit par H\u00e9l\u00e8ne Lacrosse et publi\u00e9 dans R\u00e9solument jeunes, n\u00b023, juin-ao\u00fbt 2008. Dans son livre intitul\u00e9\u00a0La teuf. 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