{"id":129,"date":"2008-06-01T10:12:34","date_gmt":"2008-06-01T08:12:34","guid":{"rendered":"http:\/\/www.ceppecs.eu\/?p=129"},"modified":"2014-04-14T19:00:04","modified_gmt":"2014-04-14T17:00:04","slug":"les-emeutes-de-2005-une-revolte-ambivalente","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.ceppecs.eu\/?p=129","title":{"rendered":"Les \u00e9meutes de 2005 : une r\u00e9volte ambivalente"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: left;\"><em>Article \u00e9crit par Martin Dekeyser et publi\u00e9 dans <a href=\"http:\/\/projeunes.be\/pjs_PDF\/RJ_archives\/resolument_jeunes_23_web.pdf\" target=\"_blank\">R\u00e9solument jeunes, n\u00b023, juin-ao\u00fbt 2008<\/a>.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Si la France conna\u00eet des \u00e9meutes depuis une vingtaine d\u2019ann\u00e9es, l\u2019ampleur et la dur\u00e9e de celles qui se sont d\u00e9roul\u00e9es du 27 octobre au 17 novembre 2005 a \u00e9t\u00e9 sans pr\u00e9c\u00e9dent. Ces \u00e9meutes se sont caract\u00e9ris\u00e9es essentiellement par des affrontements avec la police qui ont donn\u00e9 lieu \u00e0 3000 interpellations, 10000 incendies de v\u00e9hicules et de nombreuses d\u00e9gradations de b\u00e2timents publics. Si elles ont frapp\u00e9 l\u2019opinion, elles ne se sont pourtant sold\u00e9es par aucun mort au contraire des \u00e9meutes terribles de Los Angeles aux Etats-Unis en 1992. Autre diff\u00e9rence de taille avec ce qui s\u2019est pass\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9tranger, notamment en Angleterre : les affrontements se sont d\u00e9roul\u00e9s entre une partie de la population fran\u00e7aise et des \u00e9l\u00e9ments qui symbolisaient l\u2019institution r\u00e9publicaine plut\u00f4t qu\u2019entre des groupes ethniques diff\u00e9rents, n\u00e9cessitant l\u2019interposition de la police.<\/p>\n<p><!--more--><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Nous disposons d\u2019une enqu\u00eate fort instructive sur le profil des \u00e9meutiers dont nous allons r\u00e9sumer les principaux r\u00e9sultats (1). Tout d\u2019abord, cette enqu\u00eate infirme totalement la th\u00e8se d\u2019une r\u00e9volte antinationale aux accents ethnico-religieux. Malgr\u00e9 le fait que la grande majorit\u00e9 de la population du quartier nord de la ville d\u2019Aulnay-sous-Bois, lieu de l\u2019enqu\u00eate et d\u2019une partie des \u00e9meutes, soit d\u2019origine \u00e9trang\u00e8re (Maghreb, Afrique noire, Asie), jamais la dimension ethnique ou religieuse de la r\u00e9volte n\u2019a \u00e9t\u00e9 mise en avant comme motif d\u2019implication dans aucun des entretiens effectu\u00e9s. Pas davantage ne s\u2019est exprim\u00e9e une aversion \u00e0 l\u2019\u00e9gard de la communaut\u00e9 nationale fran\u00e7aise et chr\u00e9tienne. Quand les jeunes \u00e9voquent la religion, c\u2019est dans un cadre strictement personnel et priv\u00e9, confirmant le d\u00e9clin de l\u2019islamisme radical en France (2).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Notons que ces concentrations de zones urbaines particuli\u00e8res, si elles sont bien le foyer de conflictualit\u00e9s latentes et manifestes entre jeunes et policiers, n\u2019ont rien \u00e0 avoir avec des ghettos am\u00e9ricains qui sont des non lieux o\u00f9 l\u2019Etat n\u2019entre pas. Au contraire, les cit\u00e9s fran\u00e7aises comme celles d\u2019Aulnay-sous-Bois font l\u2019objet d\u2019une intervention publique massive. L\u2019effet de s\u00e9gr\u00e9gation ne joue donc aucun r\u00f4le dans ces affrontements, de m\u00eame que la composante ethnique, comme en t\u00e9moignent encore aujourd\u2019hui les heurts qui ont secou\u00e9 la commune d\u2019Anderlecht le 23 mai dernier.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019enqu\u00eate d\u00e9voile \u00e9galement la complexit\u00e9 des formes et des motifs de participation. Or au lendemain des \u00e9meutes, deux th\u00e8ses se sont affront\u00e9es. La premi\u00e8re, relay\u00e9e entre autres par les d\u00e9clarations de Nicolas Sarkozy, alors ministre de l\u2019int\u00e9rieur, disqualifiait toute ambition politique \u00e0 ces affrontements en les consid\u00e9rant comme le fait d\u2019un noyau dur de d\u00e9linquants. La seconde, au contraire, conf\u00e9rait une dimension protestataire respectable \u00e0 l\u2019action des \u00e9meutiers en faisant de celle-ci l\u2019expression d\u2019une r\u00e9volte populaire g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e. Si les statistiques des jugements prononc\u00e9s par les tribunaux r\u00e9v\u00e8lent que la moiti\u00e9 voire davantage des jeunes mis en cause, aussi bien majeurs que mineurs, n\u2019avait aucun ant\u00e9c\u00e9dent judiciaire, il est impossible de d\u00e9terminer avec certitude la proportion de criminels dans cette \u00e9meute.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Par contre, l\u2019enqu\u00eate a montr\u00e9, \u00e0 rebours du sous-entendu commun \u00e0 ces deux th\u00e8ses, que la distinction entre \u00e9meutiers et non \u00e9meutiers \u00e9tait plus difficile \u00e0 faire qu\u2019on ne le croit. M\u00eame les jeunes n\u2019\u00e9taient pas d\u2019accord entre eux quant \u00e0 la d\u00e9finition de la participation. Nous pouvons tout de m\u00eame construire un continuum de positions qui s\u2019\u00e9tend, dans un ordre croissant d\u2019implication, du jeune non engag\u00e9 \u00e0 celui qui se montrait \u00e0 la t\u00e9l\u00e9vision, cagoul\u00e9, en train d\u2019attaquer les forces de l\u2019ordre, en passant par le spectateur passif et actif. Un m\u00eame jeune pouvait ainsi passer d\u2019une forme \u00e0 l\u2019autre en fonction des circonstances.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Malgr\u00e9 la diversit\u00e9 des degr\u00e9s d\u2019implication, ces \u00e9meutes ont suscit\u00e9 un sentiment de solidarit\u00e9 tr\u00e8s fort de tous les jeunes, y compris de ceux qui ont rejet\u00e9 les m\u00e9thodes employ\u00e9es jug\u00e9es ill\u00e9gales ou pr\u00e9judiciables \u00e0 l\u2019image de la cit\u00e9. Le groupe des \u00e9meutiers \u00e9tait consid\u00e9r\u00e9 par certains comme une minorit\u00e9 agissante qui repr\u00e9sentait la majorit\u00e9 silencieuse qui ne pouvait agir de peur de perdre toute possibilit\u00e9 d\u2019avenir. A ce sujet, s\u2019il est peu probable qu\u2019une proportion importante de filles ait particip\u00e9 aux \u00e9meutes, en revanche, il est int\u00e9ressant de constater que les gar\u00e7ons qui sont pass\u00e9s \u00e0 l\u2019acte \u00e9taient pour la plupart mineurs. Or les petits, comme les appellent les jeunes des cit\u00e9s, sont certes les plus insouciants mais ce sont aussi ceux qui n\u2019ont rien \u00e0 perdre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Qu\u2019est-ce qui peut expliquer le passage \u00e0 l\u2019acte ? Les principaux motifs d\u2019implication sont au nombre de trois : la demande de reconnaissance, la rel\u00e9gation scolaire et les tensions avec la police.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ces \u00e9meutes constituent une r\u00e9volte expressive car les jeunes cherchaient \u00e0 faire admettre la l\u00e9gitimit\u00e9 d\u2019une identit\u00e9 consid\u00e9r\u00e9e comme bafou\u00e9e, identit\u00e9 qui malgr\u00e9 leur grande diversit\u00e9 ethnique renvoie \u00e0 un territoire et \u00e0 une classe d\u2019\u00e2ge communs. Il ne s\u2019agit pas d\u2019une demande de reconnaissance classique au sens o\u00f9 des minorit\u00e9s culturelles souhaitent \u00eatre reconnues comme une partie sp\u00e9cifique de la population fran\u00e7aise. Ces jeunes, au contraire, veulent \u00eatre comme les autres. Ils veulent se faire entendre sur l\u2019espace public dont ils ne se sentent pas partie prenante.<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">\u00ab <em>En fait, le truc, c\u2019est que si \u00e0 chaque fois, on garde ce qu\u2019on a en nous, \u00e7a va jamais exploser. Et donc personne ne va jamais accorder d\u2019importance \u00e0 nous, quoi. (\u2026) Au jour d\u2019aujourd\u2019hui, la seule fa\u00e7on de se faire entendre, c\u2019est de semer, entre guillemets, la \u2018zizanie\u2019, la \u2018terreur\u2019 <\/em>\u00bb. (Mehdi, 22 ans)<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Si leur expression est parfois violente, ils n\u2019en ont pas le monopole comme le d\u00e9montrent entre autres les actions des cheminots fran\u00e7ais. De ce point de vue, ils apparaissent int\u00e9gr\u00e9s au reste de la population. Leur col\u00e8re n\u2019en t\u00e9moigne d\u2019ailleurs pas moins d\u2019une d\u00e9sillusion quant \u00e0 la promesse r\u00e9publicaine d\u2019\u00e9galit\u00e9. Mais cette r\u00e9volte de la solitude n\u2019ayant pas les moyens de formuler une demande politique, elle n\u2019aboutit \u00e0 aucune l\u00e9gitimit\u00e9, renfor\u00e7ant \u00e0 nouveau le sentiment d\u2019une absence de dignit\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Parmi toutes les causes \u00e9voqu\u00e9es par les jeunes, le sentiment de rel\u00e9gation aliment\u00e9 par l\u2019\u00e9chec scolaire et les affrontements permanents avec la police sont peut-\u00eatre les plus importants du fait du sens particulier que rev\u00eat la notion de R\u00e9publique en France. A ce titre, il n\u2019est pas anodin de constater que les deux institutions r\u00e9publicaines, l\u2019\u00e9cole et la police, avec lesquelles les jeunes sont en contact produisent \u00e0 leurs yeux l\u2019exclusion et la confrontation en lieu et place de l\u2019int\u00e9gration et de l\u2019entraide. D\u2019o\u00f9 le sentiment d\u2019isolement et d\u2019abandon des jeunes de ces cit\u00e9s.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les taux d\u2019\u00e9checs scolaires dans les quartiers sensibles sont en effet tr\u00e8s \u00e9lev\u00e9s. Le syst\u00e8me d\u2019orientation est ici remis en cause, accus\u00e9 de ne pas tenir compte des souhaits des \u00e9l\u00e8ves quand il ne s\u2019agit pas tout simplement de les mener, lorsqu\u2019ils sont ind\u00e9cis, sur des voies de garage. Ce sentiment que l\u2019\u00e9cole ne mise rien sur eux m\u00e8ne beaucoup de jeunes au d\u00e9couragement, \u00e0 la frustration, voire \u00e0 l\u2019abandon pur et simple des \u00e9tudes. D\u2019autant plus que dans une soci\u00e9t\u00e9 comme la n\u00f4tre, la r\u00e9ussite ou l\u2019\u00e9chec sont v\u00e9cus personnellement puisque ce n\u2019est plus la classe sociale mais l\u2019institution scolaire qui fait le tri entre individus a priori \u00e9gaux.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">En ce qui concerne les tensions avec la police, ce qui blesse le plus les jeunes n\u2019est pas le racisme ou la violence mais le harc\u00e8lement dont ils consid\u00e8rent qu\u2019ils font l\u2019objet. Il leur semble qu\u2019on leur interdit de vivre pleinement les dimensions li\u00e9es \u00e0 leur \u00e2ge, remettant du coup en question l\u2019un des principaux support de leur identit\u00e9 collective. Ils ne peuvent tra\u00eener en groupe o\u00f9 ils le souhaitent car ils d\u00e9rangent en tant que tels. Les contr\u00f4les policiers jug\u00e9s trop fr\u00e9quents ajoutent au sentiment d\u2019exasp\u00e9ration celui d\u2019une humiliation permanente lorsque les jeunes se font contr\u00f4ler devant leurs m\u00e8res.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Enfin, l\u2019action de la police, fortement demand\u00e9e et accept\u00e9e lorsqu\u2019elle prot\u00e8ge les individus dans la cit\u00e9, est en revanche rejet\u00e9e lorsqu\u2019elle est r\u00e9pressive. Assimil\u00e9e \u00e0 une bande rivale qui envahit leur territoire, elle est consid\u00e9r\u00e9e par les jeunes comme intrusive lorsqu\u2019elle s\u2019attaque, non pas au grand banditisme, mais \u00e0 leurs petits trafics. Le \u00ab business \u00bb auquel ils s\u2019adonnent et dont ils connaissent le caract\u00e8re ill\u00e9gal est n\u00e9cessaire \u00e0 leurs yeux pour survivre. Du coup, ils consid\u00e8rent qu\u2019il devrait \u00eatre tol\u00e9r\u00e9 en tant que tel.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019attitude de ces jeunes \u00e9meutiers est extr\u00eamement ambigu\u00eb. Tout d\u2019abord, vis-\u00e0-vis de leurs parents, face auxquels ils se pr\u00e9sentent comme des anges et adoptent ensuite des comportements radicalement oppos\u00e9s lorsqu\u2019ils sont hors du foyer. Vis-\u00e0-vis de la R\u00e9publique ensuite et de ses divers repr\u00e9sentants, professeurs et policiers entre autres, dont ils regrettent le retrait de leurs quartiers pour ensuite rejeter massivement l\u2019autorit\u00e9 et la fonction dont ils sont d\u00e9positaires, l\u2019assimilant \u00e0 une contrainte arbitraire inadmissible \u00e0 leurs yeux. Vis-\u00e0-vis des m\u00e9dias, \u00e9galement, chambre de r\u00e9sonance dont ils tirent profit all\u00e8grement pour s\u2019exprimer mais qu\u2019ils accusent ensuite de malhonn\u00eatet\u00e9 et de manipulation, quand ils ne leur reprochent pas de faire du sensationnalisme sur leur dos en les pr\u00e9sentant sous un mauvais jour.<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">\u00ab <em>(\u2026) Il y aurait pas eu de journalistes, il y aurait rien eu je pense. Enfin \u00e7a aurait continu\u00e9 mais \u00e7a aurait calm\u00e9 plus vite, quoi. Parce qu\u2019il y aurait moins l\u2019id\u00e9e de faire parler de sa ville \u00e0 la t\u00e9l\u00e9<\/em> \u00bb. (Alexandre, 18 ans)<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Enfin, vis-\u00e0-vis des \u00e9meutes elles-m\u00eames, dont ils soulignent tant\u00f4t la dimension ludique pour mieux les banaliser, tant\u00f4t le s\u00e9rieux de la dimension protestataire. Les nombreuses ambivalences de ce mouvement expliquent certainement le m\u00e9lange d\u2019identification et de rejet qu\u2019il suscite encore parmi nous.<\/p>\n<p style=\"text-align: right;\">Martin Dekeyser<\/p>\n<p style=\"text-align: left;\">(1) Vincenzo Cicchelli, Olivier Galland, Jacques de Maillard, S\u00e9verine Misset,\u00a0<em>Enqu\u00eates sur les violences urbaines, Partie 1 : l\u2019exemple d\u2019Aulnay-sous-Bois<\/em>, La Documentation fran\u00e7aise, 2006.<\/p>\n<p style=\"text-align: left;\">(2) D\u00e9clin d\u00e9j\u00e0 constat\u00e9 dans une enqu\u00eate men\u00e9e en France par l\u2019International Crisis Group (ICG) en 2006.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Article \u00e9crit par Martin Dekeyser et publi\u00e9 dans R\u00e9solument jeunes, n\u00b023, juin-ao\u00fbt 2008. 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