{"id":1355,"date":"2013-05-29T20:17:04","date_gmt":"2013-05-29T18:17:04","guid":{"rendered":"http:\/\/www.ceppecs.eu\/?p=1355"},"modified":"2013-05-29T20:24:40","modified_gmt":"2013-05-29T18:24:40","slug":"ne-confondons-pas-mai-68-et-son-heritage-impossible","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.ceppecs.eu\/?p=1355","title":{"rendered":"Ne confondons pas mai 68 et son h\u00e9ritage impossible"},"content":{"rendered":"<p><em>Entretien avec Jean-Pierre Le Goff publi\u00e9 par <a href=\"http:\/\/ragemag.fr\/\" target=\"_blank\">ragemag.fr<\/a> le 21 mai 2013.<\/em><br \/>\n<em> Propos recueillis par Galaad Wilgos.<\/em><\/p>\n<p>Jean-Pierre Le Goff est sociologue et pr\u00e9sident du club\u00a0<a href=\"http:\/\/www.politique-autrement.org\/\" target=\"_blank\">Politique Autrement<\/a>. Il est l\u2019auteur, entre autres, de\u00a0<em>Mai 68, L\u2019h\u00e9ritage impossible<\/em>,<em>\u00a0La barbarie douce<\/em>,\u00a0<em>La d\u00e9mocratie post-totalitaire<\/em>,\u00a0<em>La France morcel\u00e9e<\/em>, et<em>\u00a0La gauche \u00e0 l\u2019\u00e9preuve<\/em>. Ces livres explorent les bouleversements qui entra\u00eenent la soci\u00e9t\u00e9 fran\u00e7aise dans une post-modernit\u00e9 probl\u00e9matique. Son dernier ouvrage\u00a0:<em>\u00a0La fin du village<\/em>\u00a0(aux \u00e9ditions Gallimard) a obtenu le prix Montaigne 2013. Il d\u00e9crit au plus pr\u00e8s des r\u00e9alit\u00e9s le mal-\u00eatre fran\u00e7ais, en s\u2019interrogeant sur ce qu\u2019il en est advenu de l\u2019ancien peuple de France et les d\u00e9fis qu\u2019un nouveau type d\u2019individualisme pose \u00e0 la vie en soci\u00e9t\u00e9.<\/p>\n<p><strong>Jean-Pierre Le Goff, vous vous \u00eates beaucoup int\u00e9ress\u00e9 \u00e0 mai 68 et plus particuli\u00e8rement au gauchisme. Pouvez-vous nous dire un mot sur les cons\u00e9quences de cet \u00e9v\u00e9nement et de cette id\u00e9ologie sur la soci\u00e9t\u00e9 contemporaine\u00a0?<\/strong><\/p>\n<p>Quand on parle de mai 68, il faut savoir de quoi il est question. Ne confondons pas l\u2019\u00e9v\u00e9nement lui-m\u00eame et le gauchisme, ne confondons pas mai 68 et son\u00a0<em>h\u00e9ritage impossible<\/em>. Si mai 68 a bien \u00e0 voir avec cet h\u00e9ritage, ce dernier ne peut \u00e0 lui seul r\u00e9sumer la signification de l\u2019\u00e9v\u00e9nement. Mai 1968 est un moment de basculement dans une autre \u00e9poque, c\u2019est un \u00e9v\u00e9nement historique important en France et dans le monde. La r\u00e9volte de la jeunesse \u00e9tudiante a \u00e9t\u00e9 \u00e0 l\u2019avant-garde de ce mouvement et celui-ci va prendre des formes diff\u00e9rentes en fonction de l\u2019histoire et des situations propres aux diff\u00e9rents pays.<\/p>\n<p>En France, mai 68 combine une r\u00e9volte \u00e9tudiante et une gr\u00e8ve g\u00e9n\u00e9rale, ce qui lui conf\u00e8re son aspect si particulier et qui fait que, sur le moment, cet \u00e9v\u00e9nement a \u00e9t\u00e9 consid\u00e9r\u00e9 par beaucoup comme un\u00a0<em>remake<\/em>\u00a0de\u00a01936 et des luttes pass\u00e9es du mouvement ouvrier. Mais, la \u00ab\u00a0<em>commune \u00e9tudiante<\/em>\u00a0\u00bb (1)\u00a0\u00e9tait loin de rentrer dans ce sch\u00e9ma. Cette \u00ab\u00a0<em>sorte de 1789 socio-juv\u00e9nile<\/em>\u00a0\u00bb (2)\u00a0a fait appara\u00eetre un nouvel acteur social, la jeunesse, et une culture nouvelle celle du \u00ab\u00a0<em>peuple adolescent<\/em>\u00a0\u00bb (3). \u00ab\u00a0<em>Vivre sans temps mort et jouir sans entrave<\/em>\u00a0\u00bb n\u2019a pas grand chose \u00e0 voir avec les revendications de salaires et, globalement, en mai 1968, la rencontre n\u2019a pas vraiment eu lieu entre les \u00e9tudiants et la classe ouvri\u00e8re, le PCF et la CGT de l\u2019\u00e9poque, gardant jalousement leur pr\u00e9 carr\u00e9. L\u2019extr\u00eame gauche n\u2019a \u00e9t\u00e9 qu\u2019une composante de ce mouvement, les groupuscules fournissant l\u2019encadrement militant et recouvrant l\u2019\u00e9v\u00e9nement sous une id\u00e9ologie et une langue de bois qui ont masqu\u00e9 son irr\u00e9ductible nouveaut\u00e9. Marx disait que les acteurs de l\u2019histoire ont besoin de se draper avec les habits du pass\u00e9\u00a0; ils font l\u2019histoire sans avoir l\u2019histoire qu\u2019ils font.<\/p>\n<p><!--more--><\/p>\n<p>L\u2019\u00e9v\u00e9nement lui-m\u00eame ne dure que quelques semaines durant les mois de mai et juin 1968. C\u2019est un moment de pause et de catharsis historique dans une soci\u00e9t\u00e9 qui a \u00e9t\u00e9 consid\u00e9rablement boulevers\u00e9e par la modernisation de l\u2019apr\u00e8s-guerre dans un espace de temps relativement court (un peu plus de vingt ans) et qui s\u2019interroge sur cette transformation\u00a0: le progr\u00e8s, la modernisation, pour quoi faire\u00a0? Voyons, sommes-nous heureux ? Mai 68 pr\u00e9sente plusieurs caract\u00e9ristiques essentielles qui ne se r\u00e9sument pas \u00e0 la\u00a0<em>lib\u00e9ration des m\u0153urs<\/em>\u00a0: lib\u00e9ration d\u2019une parole multiforme et sauvage, contestation tous azimuts de l\u2019autorit\u00e9 et des pouvoirs en place dans un climat de f\u00eate et de temps arr\u00eat\u00e9, o\u00f9 l\u2019imaginaire et l\u2019illusion que tout est possible sont pr\u00e9sents.<\/p>\n<p>En m\u00eame temps est remis en sc\u00e8ne l\u2019histoire du pays, celle de ses r\u00e9volutions, du mouvement ouvrier avec ses manifestations, ses barricades, ses violences qui, cette fois, ne d\u00e9bouchent pas sur la guerre civile. N\u2019oublions pas au demeurant qu\u2019apr\u00e8s les occupations, les manifestations, les barricades\u2026 le jour o\u00f9 l\u2019essence est de nouveau disponible, les Fran\u00e7ais reprennent aussit\u00f4t leur voiture pour profiter du week-end. La \u00ab\u00a0<em>commune \u00e9tudiante<\/em>\u00a0\u00bb se termine en juin et beaucoup de contestataires du moment appr\u00e9cient toujours autant les vacances d\u2019\u00e9t\u00e9. Mai 68 est un entre-deux entre l\u2019ancien et le nouveau monde. On rejoue l\u2019histoire de France dans une soci\u00e9t\u00e9 nouvelle qui s\u2019est forg\u00e9e dans la dynamique de l\u2019apr\u00e8s-guerre, marqu\u00e9e par la fin du paup\u00e9risme, le d\u00e9veloppement de la consommation et des loisirs. En ce sens, mai 68 n\u2019appartient \u00e0 personne, il marque l\u2019entr\u00e9e dans une \u00e8re nouvelle de l\u2019Histoire.<\/p>\n<p>Dans les ann\u00e9es 1970 et 1980, les id\u00e9es de mai 68 vont se r\u00e9pandre par vagues successives dans la soci\u00e9t\u00e9, entra\u00eenant un changement des mentalit\u00e9s et des m\u0153urs. Le gauchisme lui-m\u00eame va se recomposer et subir une mutation. Pour le dire sch\u00e9matiquement, l\u2019extr\u00eame gauche va globalement perdre ses illusions concernant une rupture r\u00e9volutionnaire sur le mode de la r\u00e9volution\u00a0bolchevique\u00a0ou mao\u00efste\u00a0; sous l\u2019influence du f\u00e9minisme et de l\u2019\u00e9cologie qui se d\u00e9veloppent dans les ann\u00e9es 1970, ce que j\u2019ai appel\u00e9 le \u00ab\u00a0<em>gauchisme culturel<\/em>\u00a0\u00bb va prendre le relais. Ce gauchisme-l\u00e0 entend transformer la soci\u00e9t\u00e9\u00a0<em>en douceur<\/em>, par la persuasion et la p\u00e9dagogie en ayant tendance \u00e0 consid\u00e9rer la soci\u00e9t\u00e9 comme compos\u00e9e d\u2019une majorit\u00e9 d\u2019arri\u00e9r\u00e9s. Le gauchisme se fait moraliste, ne cessant de donner des le\u00e7ons au peuple sur les bonnes et les mauvaises mani\u00e8res de vivre et de se comporter. Avec l\u2019arriv\u00e9e de la gauche au pouvoir en 1981, ce gauchisme va conna\u00eetre une sorte d\u2019institutionnalisation et servir de substitut \u00e0 la crise de la doctrine de la gauche au pouvoir. C\u2019est au moment o\u00f9 le gouvernement op\u00e8re un changement dans sa politique \u00e9conomique en 1983-1984, que la gauche se met \u00e0 parler<em>branch\u00e9<\/em>. La gauche officielle se veut d\u00e9sormais \u00e0 l\u2019avant-garde des m\u0153urs et de la\u00a0<em>culture<\/em>\u00a0version Jack Lang. Aussi paradoxal que cela puisse para\u00eetre pour ceux qui l\u2019ont v\u00e9cue, la\u00a0<em>r\u00e9volution culturelle<\/em>\u00a0de mai 68 a abouti \u00e0 un nouveau conformisme.<\/p>\n<p><strong>Faut-il tout rejeter de mai 68\u00a0?<\/strong><\/p>\n<p>Je ne le pense pas. Mai 68 a mis en question les bureaucraties, un pouvoir autoritaire et hautain, le moralisme et le conformisme de l\u2019\u00e9poque\u00a0; il a exprim\u00e9 \u00e0 sa fa\u00e7on une exigence d\u2019autonomie des individus et de la soci\u00e9t\u00e9. Il a eu des aspects salutaires au regard des bureaucraties en place, des rigidit\u00e9s et des pesanteurs dans le rapport entre l\u2019\u00c9tat et la soci\u00e9t\u00e9 et dans les rapports sociaux. On ne reviendra pas en arri\u00e8re. Mais le mouvement de mai 68 n\u2019en comporte pas moins un\u00a0<em>h\u00e9ritage impossible<\/em>\u00a0li\u00e9 au gauchisme et qui va produire des effets de d\u00e9composition qui s\u2019\u00e9tendent sur une plus longue p\u00e9riode.<\/p>\n<p>Cet h\u00e9ritage impossible est marqu\u00e9 notamment par une remise en cause du principe m\u00eame d\u2019autorit\u00e9, par une autonomie \u00e9rig\u00e9e en absolu et un r\u00e8glement de comptes avec l\u2019h\u00e9ritage culturel juif et chr\u00e9tien, humaniste et r\u00e9publicain. Dans les ann\u00e9es 1970, les remises en cause vont atteindre leur point d\u2019exasp\u00e9ration et p\u00e9n\u00e9trer la gauche au moment m\u00eame o\u00f9 le communisme est mis en question. Dans les ann\u00e9es 1980, nombre de th\u00e8mes de mai 68 vont \u00eatre instrumentalis\u00e9s par la gauche au pouvoir et mis au service de la\u00a0<em>modernisation<\/em>. Combin\u00e9 avec le d\u00e9veloppement du ch\u00f4mage de masse, cet h\u00e9ritage impossible va produire des effets de d\u00e9structuration anthropologique et sociale. C\u2019est \u00e9galement au cours de ces ann\u00e9es que la critique soixante-huitarde de l\u2019\u00c9tat et des pouvoirs se croise avec la critique lib\u00e9rale de l\u2019interventionnisme \u00e9tatique\u00a0: l\u2019affirmation d\u2019une autonomie absolue, autor\u00e9f\u00e9rentielle, fait \u00e9cho \u00e0 la repr\u00e9sentation ultralib\u00e9rale d\u2019un march\u00e9 d\u00e9barrass\u00e9 de toute entrave. Quand on fait allusion \u00e0 mai 68, il importe donc de savoir \u00e0 quel moment et \u00e0 quel courant de cette\u00a0<em>r\u00e9volution culturelle<\/em>\u00a0on fait r\u00e9f\u00e9rence, puisque celle-ci commence en mai 68 et se prolonge bien apr\u00e8s.<\/p>\n<p>Face \u00e0 mai 68, la soci\u00e9t\u00e9 et les politiques ne cessent d\u2019osciller entre fascination et rejet. Une partie de la droite et l\u2019extr\u00eame droite n\u2019y voit que d\u00e9cadence et fait de mai 68 le responsable de tous nos maux, tandis qu\u2019\u00e0 l\u2019inverse la majorit\u00e9 de la gauche en a fait son porte-drapeau. Des soixante-huitards vieillissants demeurent encore accroch\u00e9s \u00e0 leur imaginaire comme \u00e0 leur folle jeunesse\u00a0; leurs\u00a0<em>h\u00e9ritiers impossibles<\/em>\u00a0fortement pr\u00e9sents dans le monde de la communication et des m\u00e9dias se montrent incapables de comprendre les d\u00e9fis et le conformisme nouveau qui pr\u00e9cis\u00e9ment a int\u00e9gr\u00e9 l\u2019h\u00e9ritage impossible de mai 68. Il existe un ph\u00e9nom\u00e8ne d\u2019<em>arr\u00eat sur image<\/em>\u00a0qui emp\u00eache d\u2019appr\u00e9hender le nouveau et qui reproduit sans cesse les m\u00eames sch\u00e9mas de pens\u00e9e\u00a0: autorit\u00e9 = pouvoir = domination, et en contrepoint : la parole et la critique qui viennent d\u2019<em>en bas<\/em>\u00a0sont n\u00e9cessairement justes pourvu qu\u2019elle soit port\u00e9es par les\u00a0<em>domin\u00e9s<\/em>, les pauvres, les exclus, les discrimin\u00e9s, les marginaux\u2026<\/p>\n<p>C\u2019est quasiment de l\u2019ordre du r\u00e9flexe pavlovien. Une partie des g\u00e9n\u00e9rations post-soixante-huitardes, en mal de r\u00e9voltes et de filiations, continue tant bien que mal de faire valoir ces m\u00eames sch\u00e9mas dans une soci\u00e9t\u00e9 qui est devenue permissive, o\u00f9 la culture h\u00e9doniste et libertaire fait d\u00e9sormais partie du nouvel air du temps sous les effets de mai 68. Tout se passe aujourd\u2019hui \u00e0\u00a0<em>front renvers\u00e9<\/em>. La transgression, la posture du r\u00e9volt\u00e9 \u00e0 la Rimbaud et du surr\u00e9aliste, de l\u2019antifascisme s\u2019affichent volontiers \u00e0 la t\u00e9l\u00e9vision et chez ceux que j\u2019appelle les \u00ab\u00a0<em>cultureux<\/em>\u00a0\u00bb qui font valoir leur subjectivit\u00e9 d\u00e9brid\u00e9e et leur narcissisme en guise d\u2019\u0153uvre et de cr\u00e9ation. Philippe Muray\u00a0parle justement \u00e0 ce propos de \u00ab \u00a0<em>mutins de Panurge<\/em>\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p><strong>On remarque qu\u2019un nouveau type d\u2019individualisme\u00a0<em>narcissique<\/em>\u00a0domine aujourd\u2019hui, avec en m\u00eame temps une remont\u00e9e inqui\u00e9tante de replis identitaires ainsi qu\u2019un d\u00e9sinvestissement de la sph\u00e8re publique. Quel constat faites-vous sur l\u2019individu contemporain\u00a0?<\/strong><\/p>\n<p>L\u2019h\u00e9ritage impossible de mai 68 a d\u00e9bouch\u00e9 sur un nouvel individualisme qui d\u00e9veloppe un rapport ambivalent \u00e0 l\u2019\u00c9tat et aux institutions\u00a0: il s\u2019en m\u00e9fie, les envisageant volontiers comme des agents de domination \u00e0 son \u00e9gard\u00a0; en m\u00eame temps, il les consid\u00e8re comme de simples prestataires de service devant r\u00e9pondre au plus vite \u00e0 ses besoins sur le mod\u00e8le du\u00a0<em>client roi<\/em>. Avec la crise, cet individualisme s\u2019affirme sous la modalit\u00e9 de la victime ayant des droits avec multiplication des plaintes en justice comme modalit\u00e9 de reconnaissance du statut de victime et demandes de r\u00e9paration. Cet individualisme est malheureux, il est, comme on le dit volontiers aujourd\u2019hui,\u00a0<em>en souffrance<\/em>, souffrance qu\u2019il s\u2019agit d\u2019<em>\u00e9couter<\/em>\u00a0et de reconna\u00eetre afin de \u00ab\u00a0<em>mettre des mots sur les maux<\/em>\u00a0\u00bb, la multiplication des\u00a0<em>cellules psychologiques<\/em>\u00a0dans la soci\u00e9t\u00e9 sont faites pour cela, intervenant \u00e0 la moindre alerte et accident plus ou moins \u00e9prouvant. Le th\u00e8me du \u00ab\u00a0<em>harc\u00e8lement moral<\/em>\u00a0\u00bb que j\u2019ai analys\u00e9 dans\u00a0<em>La France morcel\u00e9e<\/em>\u00a0est symptomatique de cette nouvelle donne sociale-historique. La\u00a0<em>psychologisation des rapports sociaux\u00a0<\/em>ram\u00e8ne tout \u00e0 une relation duelle entre un\u00a0<em>salaud<\/em>, un\u00a0<em>pervers<\/em>\u00a0d\u2019un c\u00f4t\u00e9 et de l\u2019autre une innocente victime dont la subjectivit\u00e9 souffrante emp\u00eache tout recul r\u00e9flexif. Cette r\u00e9f\u00e9rence centrale \u00e0 la psychologie et la\u00a0<em>victimologie<\/em>\u00a0accompagnent une\u00a0d\u00e9sinstitutionnalisation\u00a0et une d\u00e9culturation historique. Les psychologues en tous genres ont de beaux jours devant eux.<\/p>\n<p>Le narcissisme contemporain me para\u00eet marqu\u00e9 par deux caract\u00e9ristiques qui peuvent para\u00eetre paradoxales\u00a0: \u00eatre totalement performant dans son travail (quand on a un emploi) et dans tous les domaines de l\u2019existence \u2014\u00a0ce que j\u2019appelle le \u00ab\u00a0<em>mod\u00e8le de la performance sans faille<\/em>\u00a0\u00bb qui produit stress, angoisse et d\u00e9pression\u00a0; \u00eatre en m\u00eame temps \u00ab\u00a0<em>bien dans sa t\u00eate et dans son corps<\/em>\u00a0\u00bb dans un rapport r\u00e9concili\u00e9 et pacifi\u00e9 avec soi-m\u00eame, les autres et la nature. La mont\u00e9e en puissance de la psychologie comportementaliste comme discipline de r\u00e9f\u00e9rence, la multiplication des outils de la performance, du\u00a0<em>d\u00e9veloppement personnel<\/em>\u00a0et du\u00a0<em>bien\u2013\u00eatre<\/em>, la fascination qu\u2019exercent des formes bricol\u00e9es de spiritualit\u00e9 asiatique sur certaines couches sociales\u2026 me paraissent symptomatiques de ce narcissisme.<\/p>\n<p>Mais le tableau ne serait pas complet, si l\u2019on ne prenait pas en compte ce que j\u2019ai appel\u00e9 dans mon dernier livre sur le village la \u00ab\u00a0<em>d\u00e9glingue<\/em>\u00a0\u00bb, qui concerne certaines cat\u00e9gories de la population exclues du travail, situation qui combine le ch\u00f4mage, la pr\u00e9carit\u00e9 sociale, l\u2019\u00e9clatement des familles et l\u2019\u00e9rosion des liens collectifs de solidarit\u00e9. Des individus sans travail et d\u00e9saffili\u00e9s sont ainsi amen\u00e9s \u00e0 errer dans une sorte de\u00a0<em>no man\u2019s land<\/em>\u00a0anthropologique. Les drames qui y sont li\u00e9s alimentent r\u00e9guli\u00e8rement la rubrique des\u00a0<em>faits divers<\/em>.<\/p>\n<p><strong>Quelles en sont les r\u00e9percussions sur l\u2019engagement politique\u00a0?<\/strong><\/p>\n<p>Ant\u00e9rieurement, l\u2019engagement politique \u00e9tait plus ou moins li\u00e9 \u00e0 de grandes id\u00e9ologies et des philosophies de l\u2019histoire pour lesquelles l\u2019humanit\u00e9 \u00e9tait en marche in\u00e9luctable vers son accomplissement. Ces id\u00e9ologies sont en morceaux et je ne crois pas qu\u2019il y ait lieu de le regretter. L\u2019engagement n\u2019\u00e9tait pas seulement politique, il \u00e9tait aussi syndical, associatif et correspondait \u00e0 divers courants, tels que ceux des chr\u00e9tiens de gauche ou des mouvements la\u00efcs\u2026 Aujourd\u2019hui, nombre d\u2019associations se sont professionnalis\u00e9es et connaissent des difficult\u00e9s pour recruter des b\u00e9n\u00e9voles\u00a0; les jeunes g\u00e9n\u00e9rations n\u2019ont plus la m\u00eame culture historique et syndicale. La figure du militant traditionnel avec ce qu\u2019il supposait de d\u00e9vouement et de sacrifices personnels, d\u2019affiliation \u00e0 tel ou tel courant politique ou famille de pens\u00e9e semble bien en voie de disparition. On peut y voir un progr\u00e8s par rapport aux embrigadements et aux id\u00e9ologies, mais cela se paie en m\u00eame temps d\u2019une d\u00e9politisation et d\u2019un repli sur la sph\u00e8re du priv\u00e9 comme lieu central de l\u2019<em>\u00e9panouissement individuel<\/em>. Le rapport au collectif a chang\u00e9, les individus se m\u00e9fient et ont tendance \u00e0 l\u2019instrumentaliser en fonction de leurs int\u00e9r\u00eats et de leurs projets personnels, et quand ils adh\u00e8rent, ils ne s\u2019engagent pas forc\u00e9ment dans le long terme. Telle me para\u00eet \u00eatre une des difficult\u00e9s de la p\u00e9riode, pour qui se soucie des affaires de la cit\u00e9.<\/p>\n<p>Le mod\u00e8le individuel de citoyennet\u00e9 r\u00e9publicaine est exigeant\u00a0: il suppose que l\u2019individu soit capable de se d\u00e9centrer, de mettre de c\u00f4t\u00e9 ses appartenances et ses int\u00e9r\u00eats particuliers, pour prendre en compte l\u2019int\u00e9r\u00eat g\u00e9n\u00e9ral de la collectivit\u00e9. Ce mod\u00e8le peut para\u00eetre abstrait\u00a0; il ne co\u00efncide jamais compl\u00e8tement avec les faits et son caract\u00e8re d\u2019id\u00e9alit\u00e9 a fait l\u2019objet de nombreuses critiques. Mais l\u2019abandon de cet\u00a0<em>id\u00e9al r\u00e9gulateur<\/em>\u00a0laisse le champ libre aux communautarismes et aux groupes de pression selon le mod\u00e8le anglo-saxon. Une partie de la gauche s\u2019est convertie \u00e0 ce mod\u00e8le, faisant valoir les appartenances communautaires, ethniques, sexuelles\u2026 dans une France qui appara\u00eet de plus en plus morcel\u00e9e.<\/p>\n<p><strong>Cornelius Castoriadis\u00a0s\u2019alarmait en son temps d\u2019une \u00ab mont\u00e9e de l\u2019insignifiance\u00a0\u00bb et\u00a0Gilles Lipovetsky\u00a0a qualifi\u00e9 notre \u00e9poque \u00ab \u00a0<em>d\u2019\u00e8re du vide<\/em>\u00a0\u00a0\u00bb. Peut-on parler aujourd\u2019hui d\u2019un nihilisme de masse\u00a0?<\/strong><\/p>\n<p>Nous sortons de l\u2019interpr\u00e9tation sociologique. La notion de nihilisme implique un processus de n\u00e9gation des valeurs d\u2019une civilisation qui peut prendre la forme d\u2019une critique active, impliquant que les valeurs en question sont toujours pr\u00e9sentes, ou d\u2019une logique d\u2019affaissement qui se nourrit du vide et se montre fascin\u00e9 par lui. Nietzsche distinguait le \u00ab\u00a0<em>nihilisme actif<\/em>\u00a0\u00bb comme \u00ab\u00a0<em>force de violence apte \u00e0 la destruction<\/em>\u00a0\u00bb et le \u00ab\u00a0<em>nihilisme passif<\/em>\u00a0\u00bb, signe de faiblesse et d\u2019\u00e9puisement (4).\u00a0Dans <em>La d\u00e9mocratie post-totalitaire<\/em>, je n\u2019exclus pas cette derni\u00e8re possibilit\u00e9. Les soci\u00e9t\u00e9s d\u00e9mocratiques europ\u00e9ennes doutent profond\u00e9ment d\u2019elles-m\u00eames apr\u00e8s l\u2019exp\u00e9rience des totalitarismes et ne parviennent plus \u00e0 dessiner les contours d\u2019un avenir discernable porteur de bien-\u00eatre et d\u2019\u00e9mancipation.\u00a0<em>Ceux \u00e0 qui on ne le fait plus<\/em>\u00a0dans le monde moderne, ceux qui soup\u00e7onnent d\u2019embl\u00e9e la moindre affirmation positive et se complaisent dans un relativisme de bon ton sont devenus plus nombreux. Une telle posture relativiste inhibe l\u2019affirmation et l\u2019action, fait de la d\u00e9nonciation et de la d\u00e9rision les seules postures possibles et l\u00e9gitimes dans un monde mouvant et chaotique, contribuant de la sorte \u00e0 la d\u00e9shumanisation. Les paroles et les actes finissent par se dissoudre dans l\u2019indistinction aliment\u00e9e par l\u2019\u00ab\u00a0<em>essoreuse \u00e0 id\u00e9es<\/em>\u00a0\u00bb m\u00e9diatique. Ce mouvement mortif\u00e8re participe de la machinerie de l\u2019insignifiance.<\/p>\n<p>Si ce type de nihilisme existe bien, il ne peut pas cependant tenir lieu de constat global sur l\u2019\u00e9tat de la soci\u00e9t\u00e9 et il ne cl\u00f4t pas le champ des possibles. Nous sommes dans un moment critique de l\u2019histoire o\u00f9 l\u2019ancien monde n\u2019en finit pas de se d\u00e9composer, sans qu\u2019on per\u00e7oive sur un plan d\u2019ensemble une dynamique de reconstruction. Cela ne veut pas dire que n\u2019existent pas des p\u00f4les de r\u00e9sistance, de r\u00e9flexion, des exp\u00e9rimentations, des innovations dans nombre de domaines, mais ils sont dispers\u00e9s et ne d\u00e9bouchent pas sur une nouvelle dynamique historique. Dans cette p\u00e9riode des plus confuses, il importe avant tout de savoir \u00e0 quoi l\u2019on tient dans un h\u00e9ritage culturel qui nous a \u00e9t\u00e9 transmis tant bien que mal \u00e0 travers les g\u00e9n\u00e9rations. Ce qui implique une op\u00e9ration de discernement entre les branches mortes de cet h\u00e9ritage et celles qui peuvent nous aider \u00e0 nous orienter dans le monde d\u2019aujourd\u2019hui, sans pour autant croire qu\u2019on peut revenir en arri\u00e8re. Un tel retour en arri\u00e8re, s\u2019il \u00e9tait possible, \u00ab\u00a0<em>ne fera jamais que nous ramener \u00e0 cette m\u00eame situation d\u2019o\u00f9 justement a surgi la crise<\/em>\u00a0\u00bb (5). Mais le pass\u00e9 n\u2019est pas seulement du r\u00e9volu, il comporte des \u00ab\u00a0<em>potentialit\u00e9s inaccomplies<\/em>\u00a0\u00bb (6). Une telle optique va \u00e0 l\u2019encontre de l\u2019id\u00e9e de rupture radicale et de table rase. Un pays qui rend son pass\u00e9 insignifiant et vain, ne croit plus en lui-m\u00eame\u00a0; il se condamne \u00e0 ne plus inventer un avenir discernable porteur des esp\u00e9rances d\u2019\u00e9mancipation.<\/p>\n<p><strong>Alors que nous subissons l\u2019une des crises les plus graves en Europe depuis pr\u00e8s d\u2019un si\u00e8cle, les partis dits\u00a0<em>anticapitalistes<\/em>\u00a0n\u2019engrangent pas beaucoup de succ\u00e8s, et aucun mouvement r\u00e9volutionnaire ne semble \u00e9merger. Avons-nous \u00e0 faire \u00e0 de la r\u00e9signation\u00a0?<\/strong><\/p>\n<p>Je ne le crois pas. On peut m\u00eame consid\u00e9rer l\u2019<em>anticapitalisme<\/em>\u00a0et la th\u00e9matique r\u00e9volutionnaire comme le maintien de cadres de pens\u00e9e et d\u2019action qui n\u2019ont pas de prise en profondeur sur la nouvelle soci\u00e9t\u00e9 dans laquelle nous vivons, faute d\u2019en comprendre le caract\u00e8re in\u00e9dit et ambivalent. Avec la perte d\u2019une dynamique d\u2019avenir, la tentation de la nostalgie, du \u00ab\u00a0<em>c\u2019\u00e9tait mieux avant<\/em>\u00a0\u00bb, est pr\u00e9sente, faute de mieux, avec l\u2019illusion que \u00ab\u00a0<em>\u00e7a peut repartir comme au bon vieux temps de la lutte de classes et des r\u00e9volutions pass\u00e9es<\/em>\u00a0\u00bb. Quant \u00e0 l\u2019appel \u00e0 l\u2019indignation, cela n\u2019engage pas forc\u00e9ment \u00e0 grand chose avec la\u00a0<em>soci\u00e9t\u00e9 du spectacle<\/em>\u00a0qui ne cesse de remettre en sc\u00e8ne la posture du rebelle, et du fait que nous vivons dans une soci\u00e9t\u00e9 des loisirs o\u00f9 la\u00a0<em>r\u00e9volution citoyenne<\/em>\u00a0vient buter sur les week-ends, les vacances et les voyages exotiques.<\/p>\n<p><strong>Avec la crise, plut\u00f4t que la r\u00e9signation, c\u2019est l\u2019inqui\u00e9tude qui domine face \u00e0 l\u2019avenir, et la d\u00e9sillusion avec des politiques qui promettent beaucoup, changent d\u2019orientation une fois au pouvoir, et se montrent impuissants face au ch\u00f4mage de masse. La question demeure\u00a0: en dehors des \u00ab\u00a0<em>il n\u2019y a qu\u2019\u00e0\u2026<\/em>\u00a0\u00bb, quelles solutions cr\u00e9dibles et efficaces pour sortir de cette situation\u00a0? Cette question est transversale au clivage gauche \u2013 droite.<\/strong><\/p>\n<p><span style=\"font-size: 13px; line-height: 19px;\">Sur le plan culturel, une bonne partie des nouvelles g\u00e9n\u00e9rations en a assez de l\u2019h\u00e9ritage impossible de mai 68. Le fait que le gauchisme culturel soit pr\u00e9sent au sein du pouvoir et des moyens de communication peut laisser penser que celui-ci continue de r\u00e9gner en ma\u00eetre. Mais nous ne sommes plus dans les ann\u00e9es 1980\u00a0; son h\u00e9g\u00e9monie est aujourd\u2019hui battue en br\u00e8che. La fracture sociale se double d\u2019une fracture culturelle et une bonne partie de la soci\u00e9t\u00e9 en a assez des faux choix, en forme de chantage, qu\u2019on n\u2019a cess\u00e9 d\u2019ass\u00e9ner depuis des ann\u00e9es\u00a0: moderne ou ringard, progressiste ou r\u00e9actionnaire, ouvert ou ferm\u00e9\u2026 L\u2019envie de passer \u00e0 une nouvelle \u00e9tape de notre histoire me para\u00eet bien pr\u00e9sente, sans qu\u2019on sache vraiment comment cela peut se faire. Toute la question est de forger de nouveaux cadres de pens\u00e9e et d\u2019action d\u00e9mocratiques. C\u2019est un travail qui ne se d\u00e9cr\u00e8te pas et qui, pour la plupart, \u00e9chappe aux politiques. \u00ab\u00a0<\/span><em style=\"font-size: 13px; line-height: 19px;\">Pessimisme de l\u2019intelligence, optimisme de la volont\u00e9<\/em><span style=\"font-size: 13px; line-height: 19px;\">\u00a0\u00bb, disait Gramsci.<\/span><\/p>\n<p><strong>Vous avez \u00e9crit en 2012\u00a0<a href=\"http:\/\/www.lemonde.fr\/idees\/article\/2012\/04\/26\/quand-le-front-national-prospere-sur-l-aveuglement-d-une-gauche-bien-pensante_1691757_3232.html\" target=\"_blank\"><em>Quand le Front national prosp\u00e8re sur l\u2019aveuglement d\u2019une gauche bien-pensante<\/em><\/a>. Comment se fait-il qu\u2019en effet,\u00a0<em>a contrario<\/em>, le Front national profite tant de la crise\u00a0?<\/strong><\/p>\n<p>Il prosp\u00e8re sur la fracture sociale et culturelle qui traverse le pays, il n\u2019a de cesse de d\u00e9noncer la coupure entre les \u00e9lites et le peuple qui a longtemps \u00e9t\u00e9 d\u00e9ni\u00e9e par peur du\u00a0<em>populisme<\/em>, il souffle sur les braises et les passions d\u00e9l\u00e9t\u00e8res, se veut le porte-parole de tous les d\u00e9\u00e7us de la politique, des sans-voix, ceux qui n\u2019occupent pas le devant de la sc\u00e8ne politico-m\u00e9diatique et qu\u2019une gauche bien pensante n\u2019a cess\u00e9 de m\u00e9priser sous la cat\u00e9gorie du\u00a0<em>beauf<\/em>\u00a0et du\u00a0<em>ringard<\/em>. Le Front national occupe \u00e0 sa mani\u00e8re, qui est celle de l\u2019extr\u00eame droite, la\u00a0<em>fonction tribunitienne<\/em>\u00a0ant\u00e9rieurement tenue par le Parti communiste.<\/p>\n<p>La gauche bien pensante enferme le d\u00e9bat dans une sorte de\u00a0<em>punching ball<\/em>\u00a0avec lui et contribue de la sorte \u00e0 le placer au centre de l\u2019espace public. La mise en sc\u00e8ne ne date pas d\u2019aujourd\u2019hui\u00a0: on se souviendra d\u2019un\u00a0<em>d\u00e9bat<\/em>\u00a0t\u00e9l\u00e9visuel dans les ann\u00e9es 1980 mettant aux prises Bernard Tapie et Jean-Marie Le Pen o\u00f9 le pr\u00e9sentateur avait cru bon de montrer des gants de boxe. La posture m\u00e9diatique de l\u2019antifascisme n\u2019engage pas \u00e0 grand chose et aboutit aux effets que l\u2019on sait\u00a0: elle met constamment l\u2019extr\u00eame droite au centre du jeu, mais elle a l\u2019avantage du beau r\u00f4le \u00e0 l\u2019heure o\u00f9 des journalistes-militants se mettent en sc\u00e8ne comme de nouveaux justiciers.<\/p>\n<p><strong>Dans votre dernier livre vous analysez ce que vous nommez \u00ab\u00a0<em>la fin du village<\/em>\u00a0\u00bb. Pour ce faire, vous vous \u00eates concentr\u00e9 sur le destin de\u00a0Cadenet\u00a0situ\u00e9 dans le Vaucluse. Cette fin n\u2019annonce-t-elle pas aussi la fin de la culture authentiquement populaire, de plus en plus remplac\u00e9e par ce que\u00a0Christopher Lasch et l\u2019\u00e9cole de Francfort\u00a0nommaient la culture de masse\u00a0?<\/strong><\/p>\n<p>La culture populaire n\u2019est pas morte, mais elle a \u00e9t\u00e9 consid\u00e9rablement \u00e9rod\u00e9e. Elle ne retrouve pas le m\u00eame contenu, les m\u00eames formes d\u2019expression d\u2019autrefois qui demeuraient articul\u00e9s au monde et au travail ouvrier et paysan. Le d\u00e9veloppement de la soci\u00e9t\u00e9 de consommation, des loisirs et des m\u00e9dias a chang\u00e9 la situation d\u00e8s les ann\u00e9es 1960. Dans mon livre, je montre comment l\u2019automobile et la t\u00e9l\u00e9vision ont \u00e9rod\u00e9 les liens traditionnels de sociabilit\u00e9 de l\u2019ancienne communaut\u00e9 villageoise, mais ceux qui se plaignent aujourd\u2019hui de la fin du village ne sont pas pr\u00eats pour autant \u00e0 vivre sans voiture et sans t\u00e9l\u00e9vision. Tel est le paradoxe de l\u2019individu moderne qui sait profiter des apports de la modernit\u00e9 tout en ne cessant de se plaindre et voudrait cumuler tous les avantages, \u00ab\u00a0<em>le beurre et l\u2019argent du beurre<\/em>\u00a0\u00bb comme on dit commun\u00e9ment.<\/p>\n<p>Il n\u2019y a pas de progr\u00e8s sans perte. Avec la modernisation, les anciens villageois ont connu une am\u00e9lioration des conditions d\u2019habitation, d\u2019hygi\u00e8ne et de confort, le d\u00e9veloppement des services et des activit\u00e9s multiples, tout particuli\u00e8rement pour leurs enfants\u2026 Dans le m\u00eame temps, cette modernisation a lib\u00e9r\u00e9 les individus du poids des contraintes des anciennes communaut\u00e9s premi\u00e8res d\u2019appartenance, contraintes qu\u2019on a tendance \u00e0 oublier aujourd\u2019hui. C\u2019est la fin d\u2019un monde clos et de son\u00a0<em>chauvinisme de clocher<\/em>. Pour autant, cette \u00e9volution s\u2019est pay\u00e9e d\u2019une dissolution du lien collectif avec son lot de pathologies nouvelles, entra\u00eenant l\u2019individualisme vers les nouveaux horizons d\u2019une post-modernit\u00e9 probl\u00e9matique.<\/p>\n<p>L\u2019ancienne culture populaire n\u2019y a pas \u00e9chapp\u00e9 et l\u2019on assiste aujourd\u2019hui \u00e0 un\u00a0<em>patchwork<\/em>\u00a0\u00e9tonnant entre des c\u00e9l\u00e9brations patrimoniales et des \u00e9v\u00e9nements festifs et culturels des plus exotiques et branch\u00e9s\u00a0; les touristes du nouveau monde ont eux aussi une mentalit\u00e9 proche de celle du client-roi. Ce que j\u2019appelle dans mon livre \u00ab\u00a0<em>l\u2019\u00e9trange univers de cultureux<\/em>\u00a0\u00bb compos\u00e9 d\u2019un m\u00e9lange d\u2019expression narcissique de bons sentiments, de spiritualit\u00e9s diffuses et de restes de gauchisme mal dig\u00e9r\u00e9s\u2026 est particuli\u00e8rement symptomatique de l\u2019h\u00e9g\u00e9monie culturelle de nouvelles couches sociales et du foss\u00e9 qui s\u2019est creus\u00e9 avec les couches populaires.<\/p>\n<p>C\u2019est en fait un certain art de vivre populaire qui s\u2019est \u00e9rod\u00e9. Il \u00e9tait li\u00e9 au mouvement ouvrier et au monde paysan dont nous conservons les images dans les m\u00e9moires comme une sorte d\u2019horizon ind\u00e9passable. \u00c0 l\u2019heure du\u00a0<em>changement<\/em>\u00a0et de la mondialisation, l\u2019attachement \u00e0 un pass\u00e9 id\u00e9alis\u00e9 demeure pr\u00e9sent, faute d\u2019une vision positive de l\u2019avenir. Fuite en avant moderniste et retour nostalgique sur le pass\u00e9 s\u2019alimentent l\u2019une et\u00a0l\u2019autre dans une France qui a le plus grand mal \u00e0 \u00e9crire une nouvelle page de son histoire. La \u00ab\u00a0<em>fin du village<\/em>\u00a0\u00bb est le microcosme et le miroir du mal-\u00eatre fran\u00e7ais.<\/p>\n<p>Nous vivons dans une soci\u00e9t\u00e9 bavarde qui se paie de mots, pratique la langue caoutchouc de la communication et du management qui recouvre la r\u00e9alit\u00e9 pour mieux la mettre \u00e0 distance et la neutraliser. Dans ce livre, je me suis immerg\u00e9 dans la vie quotidienne des habitants, j\u2019ai voulu montrer, au plus pr\u00e8s des r\u00e9alit\u00e9s, le foss\u00e9 existant entre les mentalit\u00e9s et la culture propre \u00e0 certaines couches sociales qui vivent dans l\u2019entre-soi, diffusent de nouvelles conceptions de l\u2019\u00eatre humain et de la vie en soci\u00e9t\u00e9 qui me paraissent probl\u00e9matiques. Mais il existe aussi des \u00ab\u00a0<em>r\u00e9serves d\u2019humanit\u00e9<\/em>\u00a0\u00bb qui perdurent chez ceux qui se trouvent confront\u00e9s \u00e0 l\u2019\u00e9preuve du r\u00e9el, vivent en dehors des modes et des nouveaux\u00a0<em>pr\u00eat-\u00e0-penser<\/em>. Ce livre se pr\u00e9sente comme un grand r\u00e9cit sociologique et historique qui veut renouer le fil entre les g\u00e9n\u00e9rations. L\u2019histoire n\u2019a pas dit son dernier mot.<\/p>\n<p><em>Propos recueillis par Galaad Wilgos.<\/em><\/p>\n<p>(1)\u00a0Edgar Morin, \u00ab\u00a0<em>La Commune \u00e9tudiante<\/em>\u00a0\u00bb,\u00a0<em>Mai 68\u00a0: la Br\u00e8che. Premi\u00e8res r\u00e9flexions sur les \u00e9v\u00e9nements<\/em>, Fayard, Paris, 1968, p. 26.<br \/>\n(2)\u00a0Ibid.<br \/>\n(3)\u00a0Paul Yonnet, \u00ab\u00a0<em>Rock, pop, punk. Masques et vertiges du peuple adolescent<\/em>\u00a0\u00bb, Le D\u00e9bat, n\u00b0 25, mai 1983, repris dans\u00a0<em>Jeux, modes et masses<\/em>, Gallimard, Paris 1985.<br \/>\n(4)\u00a0Friedrich Nietzsche,\u00a0<em>Le Nihilisme europ\u00e9en<\/em>, Kim\u00e9, Paris, 1997, p. 43.<br \/>\n(5)\u00a0Hannah Arendt,\u00a0<em>La crise de la culture<\/em>, \u00e9dition Gallimard, Folio essais, 1989, p. 249.<br \/>\n(6)\u00a0Paul Ric\u0153ur,\u00a0<em>Identit\u00e9 narrative et communaut\u00e9 historique<\/em>, Les Cahiers de Politique Autrement, octobre 1994.<\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/ragemag.fr\/entretien-avec-jean-pierre-le-goff-de-la-deculturation-historique-ou-letrange-destin-de-mai-68\/\" target=\"_blank\">Lien vers la page originale<\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Entretien avec Jean-Pierre Le Goff publi\u00e9 par ragemag.fr le 21 mai 2013. Propos recueillis par Galaad Wilgos. Jean-Pierre Le Goff est sociologue et pr\u00e9sident du club\u00a0Politique Autrement. Il est l\u2019auteur, entre autres, de\u00a0Mai 68, L\u2019h\u00e9ritage impossible,\u00a0La barbarie douce,\u00a0La d\u00e9mocratie post-totalitaire,\u00a0La &hellip; <a href=\"https:\/\/www.ceppecs.eu\/?p=1355\">Lire la suite <span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[7],"tags":[],"class_list":["post-1355","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-blog"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.ceppecs.eu\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1355","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.ceppecs.eu\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.ceppecs.eu\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.ceppecs.eu\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.ceppecs.eu\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=1355"}],"version-history":[{"count":6,"href":"https:\/\/www.ceppecs.eu\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1355\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":1357,"href":"https:\/\/www.ceppecs.eu\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1355\/revisions\/1357"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.ceppecs.eu\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=1355"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.ceppecs.eu\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=1355"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.ceppecs.eu\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=1355"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}