{"id":1525,"date":"2014-01-06T22:13:30","date_gmt":"2014-01-06T20:13:30","guid":{"rendered":"http:\/\/www.ceppecs.eu\/?p=1525"},"modified":"2014-01-28T22:31:51","modified_gmt":"2014-01-28T20:31:51","slug":"flashback-un-grand-entretien-dans-telerama","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.ceppecs.eu\/?p=1525","title":{"rendered":"FLASHBACK : Un \u00ab\u00a0grand entretien\u00a0\u00bb dans T\u00e9l\u00e9rama"},"content":{"rendered":"<p><em>Entretien avec Marcel Gauchet publi\u00e9 le 13 d\u00e9cembre 2010 dans T\u00e9l\u00e9rama n\u00b03178.<\/em><br \/>\n<em>Propos recueillis par Gilles Heur\u00e9 et Olivier Pascal-Moussellard.<\/em><\/p>\n<p><strong>Marcel Gauchet : \u201cJe crois tr\u00e8s profond\u00e9ment que la possibilit\u00e9 d\u2019Etats totalitaires est r\u00e9volue\u201d<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Si les dictatures existent toujours et que la barbarie politique demeure, les totalitarismes, comme le nazisme ou le bolchevisme, sont morts. En historien iconoclaste, Marcel Gauchet met \u00e0 nu les ressorts de ces r\u00e9gimes autoritaires particuliers.<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"http:\/\/images.telerama.fr\/medias\/2010\/12\/media_63443\/marcel-gauchet-je-crois-que-la-possibilite-d-etats-totalitaires-est-revolue,M46157.jpg\" alt=\"\" width=\"455\" height=\"364\" \/><\/p>\n<div class=\"texte-v2008\">\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans le troisi\u00e8me tome de sa monumentale \u00e9tude <em>L&rsquo;Av\u00e8nement de la d\u00e9mocratie<\/em> (1), Marcel Gauchet analyse les totalitarismes, bolchevique, italien et allemand, qui ont gangren\u00e9 le XXe si\u00e8cle. Ce regard scientifique bouscule un peu les genres. Marcel Gauchet, historien, est aussi philosophe politique, traquant les ressorts parfois inconscients qui pr\u00e9sident aux doctrines et au fonctionnement de ces r\u00e9gimes. Les totalitarismes sont r\u00e9volus, mais la barbarie politique n&rsquo;a pas dit son dernier mot. Et les soci\u00e9t\u00e9s actuelles feraient bien de savoir d&rsquo;o\u00f9 elles viennent.<!--more--><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Pourquoi qualifiez-vous les totalitarismes d&rsquo;\u00ab \u00e9nigmes \u00bb ?<\/strong><br \/>\nLe ph\u00e9nom\u00e8ne totalitaire comporte une part d&rsquo;opacit\u00e9 irr\u00e9ductible. J&rsquo;essaie de proposer une analyse rationnelle, faisant abstraction de toutes les d\u00e9monologies auxquelles on a facilement recours dans ce domaine, mais il est vrai que nous butons sur des \u00e9nigmes. Un exemple : les proc\u00e8s de Moscou de 1936-1937. On n&rsquo;avait jamais vu un appareil de pouvoir se retourner contre ses propres serviteurs pour les d\u00e9clarer tra\u00eetres, espions ou saboteurs, et le comportement des victimes de ces purges, comme celui de Zinoviev, reconnaissant sa culpabilit\u00e9, reste tr\u00e8s \u00e9trange. Deuxi\u00e8me exemple : le gros des pertes allemandes dans l&rsquo;arm\u00e9e s&rsquo;est jou\u00e9 dans les derniers mois de la guerre, au moment o\u00f9 la d\u00e9faite \u00e9tait in\u00e9luctable. Comment expliquer que les soldats allemands, pas tous hitl\u00e9riens, aient continu\u00e9 de se sacrifier ? La seule explication par l&rsquo;adh\u00e9sion enthousiaste au nazisme est trop simpliste.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Selon vous, les totalitarismes cherchent \u00e0 r\u00e9aliser certaines des aspirations des d\u00e9mocraties. Quels objectifs poursuivent-ils ?<\/strong><br \/>\nJe crois, en effet, que l&rsquo;on ne peut pas comprendre les totalitarismes hors de leur ambition de faire mieux que la d\u00e9mocratie tout en la d\u00e9truisant. Ils ne veulent la d\u00e9truire, d&rsquo;une certaine fa\u00e7on, que pour accomplir des promesses qu&rsquo;ils estiment ne pas avoir \u00e9t\u00e9 tenues. La d\u00e9mocratie promettait de r\u00e9unir le peuple et le pouvoir, de redonner le pouvoir au peuple. Or, dans la crise du lib\u00e9ralisme, \u00e0 la fin du XIXe si\u00e8cle, le clivage entre les gouvernants et les gouvern\u00e9s est patent. Et les lignes de fracture sont nombreuses : discordance des opinions, antagonisme des int\u00e9r\u00eats, conflit de doctrines et scepticisme g\u00e9n\u00e9ral. Les totalitarismes affirment donc qu&rsquo;ils vont r\u00e9aliser ce que les d\u00e9mocraties promettent, mais sont incapables de faire : cr\u00e9er un pouvoir qui r\u00e9tablira l&rsquo;unit\u00e9 du peuple, qui en sera l&rsquo;expression et dont le parti sera l&rsquo;incarnation. Au scepticisme de la d\u00e9mocratie, ils opposent une doctrine suppos\u00e9e rassembler toutes les activit\u00e9s collectives. On voit bien alors que la destruction de la d\u00e9mocratie est port\u00e9e par l&rsquo;id\u00e9e qu&rsquo;il faut instaurer ce dont elle est incapable.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Qu&rsquo;est-ce qui distingue fondamentalement les totalitarismes des r\u00e9gimes autoritaires et des dictatures ? <\/strong><br \/>\nC&rsquo;est une question effectivement cruciale, car les totalitarismes ne sont pas des despotismes ni de simples tyrannies. Les r\u00e9gimes autoritaires s&rsquo;appuient sur des autorit\u00e9s de type traditionnel, l&rsquo;Eglise et l&rsquo;arm\u00e9e, comme on l&rsquo;a encore vu il n&rsquo;y a pas si longtemps en Am\u00e9rique latine. D&rsquo;autre part, leur ambition fondamentale est de tenir les masses \u00e0 l&rsquo;\u00e9cart de la politique, comme ce fut le cas au Portugal sous Salazar : moins on faisait de politique, mieux c&rsquo;\u00e9tait. Dans les r\u00e9gimes totalitaires, en revanche, la l\u00e9gitimation id\u00e9ologique est compl\u00e8te : tout doit \u00eatre reli\u00e9 \u00e0 l&rsquo;id\u00e9ologie \u2013 ce qui donnait des choses assez pittoresques, comme le \u00ab front bolchevique des \u00e9checs \u00bb ou les \u00ab colombophiles communistes \u00bb&#8230; Cela para\u00eet \u00e9videmment absurde, mais, dans le cadre de ces r\u00e9gimes, rev\u00eatait du sens. Par ailleurs, la mobilisation des masses \u00e9tait fondamentale. Il y avait une v\u00e9ritable obsession d&rsquo;incorporer les masses, au travers du parti, dans le syst\u00e8me de pouvoir, et de donner celles-ci en spectacle afin de rendre leur adh\u00e9sion palpable.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #800000; font-size: medium;\"><em>\u201cDans ses transes, Hitler parvenait \u00e0<br \/>\nconvoquer litt\u00e9ralement certains<br \/>\nesprits de la politique<br \/>\nqui fascinaient ses auditoires.\u201d<\/em><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Y aurait-il eu un bolchevisme sans L\u00e9nine, un fascisme sans Mussolini et un nazisme sans Hitler ?<\/strong><br \/>\nLa r\u00e9ponse est non. La caract\u00e9ristique de la politique moderne est d&rsquo;\u00eatre constitu\u00e9e de masses, c&rsquo;est-\u00e0-dire d&rsquo;individus isol\u00e9s mais qui veulent se fondre dans des collectifs. Pour que cette aspiration se concr\u00e9tise, il faut un d\u00e9tonateur ou un catalyseur qui est le chef totalitaire. Il est clair que ces mouvements ont trouv\u00e9, au moment voulu, un dirigeant qui avait la compr\u00e9hension de ces m\u00e9canismes. Ces hommes poss\u00e9daient un talent politique tout \u00e0 fait particulier : le discernement des attentes de la masse vis-\u00e0-vis du pouvoir politique, dans un certain contexte. Dans ses transes, Hitler parvenait \u00e0 convoquer litt\u00e9ralement certains esprits de la politique qui fascinaient ses auditoires. De m\u00eame, Staline a gagn\u00e9 parce qu&rsquo;il \u00e9tait meilleur en politique que Trotski.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>En quoi votre approche se distingue-t-elle des \u00e9tudes de Hannah Arendt, de Raymond Aron ?<\/strong><br \/>\nUne grande partie de la litt\u00e9rature sur le totalitarisme vise \u00e0 \u00e9difier une sorte de typologie de ces r\u00e9gimes. Mais cette typologie a un inconv\u00e9nient majeur : elle leur conf\u00e8re une image immobiliste. Ce que j&rsquo;ai mis au centre de mon analyse, c&rsquo;est le mouvement. Hannah Arendt l&rsquo;a bien senti mais, \u00e0 mon sens, il s&rsquo;agit d&rsquo;une v\u00e9ritable dynamique dont le but est une radicalisation du principe totalitaire qui fait partie de son essence. Ce sont donc des ph\u00e9nom\u00e8nes que l&rsquo;on ne peut comprendre que dans leur trajectoire. C&rsquo;est celle-ci que j&rsquo;ai tent\u00e9 de clarifier, en caract\u00e9risant ces r\u00e9gimes et les grandes s\u00e9quences de leur histoire. La trajectoire bolchevique n&rsquo;est pas celle du fascisme qui n&rsquo;est pas celle du nazisme. Mais il y a des traits communs qui permettent de mettre en \u00e9vidence leur ressort dynamique. J&rsquo;ai ainsi tent\u00e9 de donner son sens plein \u00e0 une notion qui \u00e9merge d\u00e8s les ann\u00e9es 1930 : celle de religion s\u00e9culi\u00e8re.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #800000; font-size: medium;\"><em>\u201cLes totalitarismes r\u00e9inventent la soci\u00e9t\u00e9<br \/>\nreligieuse \u00e0 l&rsquo;ancienne \u00e0 partir d&rsquo;\u00e9l\u00e9ments<br \/>\nmodernes, ce qui leur donne un<br \/>\naspect tr\u00e8s \u00e9trange et diabolique.\u201d<\/em><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>De quoi s&rsquo;agit-il ?<\/strong><br \/>\nCes r\u00e9gimes totalitaires, officiellement, ne se r\u00e9clament d&rsquo;aucune doctrine religieuse : le bolchevisme pers\u00e9cute, le fascisme italien, lui, compose. Mais, en m\u00eame temps, ces r\u00e9gimes sont mus par une inspiration religieuse d&rsquo;un genre tr\u00e8s particulier. Il ne faut pas raisonner sur la religion au sens d&rsquo;une croyance classique, mais en termes beaucoup plus profonds, \u00e0 la lumi\u00e8re de ce qu&rsquo;avait \u00e9t\u00e9 la religion dans les anciennes soci\u00e9t\u00e9s, c&rsquo;est-\u00e0-dire non pas une conviction des acteurs mais une forme d&rsquo;organisation de la collectivit\u00e9. C&rsquo;est celle-ci que les totalitarismes essaient de r\u00e9inventer et de recycler par des moyens modernes. Ils ne refont pas une soci\u00e9t\u00e9 religieuse \u00e0 l&rsquo;ancienne : ils la r\u00e9inventent \u00e0 partir d&rsquo;\u00e9l\u00e9ments modernes, ce qui donne un aspect tr\u00e8s \u00e9trange et diabolique \u00e0 ces r\u00e9gimes.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Lorsque vous \u00e9voquez <\/strong><strong><em>\u00ab un appel de l&rsquo;ab\u00eeme \u00bb<\/em><\/strong><strong> qui aurait entra\u00een\u00e9 les soci\u00e9t\u00e9s europ\u00e9ennes dans la Premi\u00e8re Guerre mondiale, ou le <\/strong><strong><em>\u00ab r\u00eave imp\u00e9rial \u00bb<\/em><\/strong><strong> qui aurait inspir\u00e9 le bolchevisme, vous mettez en avant des facteurs subjectifs. D&rsquo;une certaine fa\u00e7on, vous semblez reprocher aux historiens de ne s&rsquo;en tenir qu&rsquo;aux faits.<\/strong><br \/>\nJe suis partisan d&rsquo;une r\u00e9conciliation de l&rsquo;histoire intellectuelle et de l&rsquo;histoire g\u00e9n\u00e9rale : int\u00e9grer dans un m\u00eame r\u00e9cit les id\u00e9ologies, les repr\u00e9sentations mobilisatrices et les faits. On ne peut rien comprendre \u00e0 L\u00e9nine ou \u00e0 Staline si on ne sait pas ce qu&rsquo;ils pensent. Il faut donc lire leurs \u00e9crits, comme ceux de Hitler. Il n&rsquo;est pas vrai qu&rsquo;il n&rsquo;y ait que des divagations sans queue ni t\u00eate dans <em>Mein Kampf. <\/em>Ces textes disent quelque chose qu&rsquo;il faut d\u00e9chiffrer et r\u00e9ins\u00e9rer dans le cours de l&rsquo;histoire. Par ailleurs, je m&rsquo;efforce d&rsquo;avancer dans l&rsquo;interpr\u00e9tation jusqu&rsquo;\u00e0 un niveau o\u00f9, par m\u00e9thode, les historiens s&rsquo;interdisent d&rsquo;aller. Par exemple, le r\u00f4le du mod\u00e8le imp\u00e9rial dans les totalitarismes rel\u00e8ve d&rsquo;une analyse philosophique des formes politiques et de leur persistance dans le temps. C&rsquo;est l&rsquo;analyse philosophique qui permet de mettre en \u00e9vidence certaines donn\u00e9es profondes. Mais elle n&rsquo;a de sens que si elle colle aux donn\u00e9es historiques.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>La p\u00e9riode de la Lib\u00e9ration, en 1945, qui r\u00e9habilite la d\u00e9mocratie sociale et politique, a \u00e9t\u00e9 celle d&rsquo;une \u00ab alchimie \u00bb dont on aurait oubli\u00e9 aujourd&rsquo;hui la formidable r\u00e9ussite. Amn\u00e9sie coupable selon vous ?<\/strong><br \/>\nCette p\u00e9riode est capitale pour la compr\u00e9hension de ce qui se passe aujourd&rsquo;hui. Beaucoup de nos incertitudes et flottements actuels tiennent au fait que la politique n&rsquo;est pas comprise. Elle est le plus souvent r\u00e9duite \u00e0 sa dimension \u00e9conomique. Le raisonnement est que l&rsquo;on avait alors trouv\u00e9 la martingale keyn\u00e9sienne \u2013 favoriser la consommation pour faire r\u00e9gner la prosp\u00e9rit\u00e9, cette prosp\u00e9rit\u00e9 ayant permis la redistribution. Mais maintenant qu&rsquo;il n&rsquo;y a plus de croissance, la redistribution n&rsquo;est plus possible. Nos responsables n&rsquo;osent pas trop le dire, mais ils le pensent tr\u00e8s fort. En fait, la prosp\u00e9rit\u00e9 est arriv\u00e9e par surcro\u00eet, dans le cadre de r\u00e9formes de structure beaucoup plus ambitieuses. L&rsquo;alternative d\u00e9mocratique aux r\u00e9gimes totalitaires ne fut pas simplement une r\u00e9volution technocratique consistant \u00e0 apporter des solutions techniques, mais une v\u00e9ritable r\u00e9volution philosophique. Il s&rsquo;est alors agi de trouver un troisi\u00e8me terme entre le vieux lib\u00e9ralisme, dont personne ne voulait plus parce qu&rsquo;il avait produit des r\u00e9sultats d\u00e9sastreux, et les totalitarismes. Si l&rsquo;expression de \u00ab troisi\u00e8me voie \u00bb a eu du sens, c&rsquo;est bien \u00e0 cette p\u00e9riode-l\u00e0. Les d\u00e9mocraties occidentales ont r\u00e9ussi \u00e0 r\u00e9pondre \u00e0 la fois aux interpellations totalitaires et \u00e0 la crise des r\u00e9gimes lib\u00e9raux en pr\u00e9servant les libert\u00e9s fondamentales. C&rsquo;est cet effort-l\u00e0 dont nous devons retrouver le sens, si nous voulons bien conduire les r\u00e9formes nouvelles aujourd&rsquo;hui n\u00e9cessaires. Il est vrai que l&rsquo;Etat-providence a err\u00e9 et que le contexte a chang\u00e9. Mais la r\u00e9forme doit s&rsquo;appuyer sur une conscience claire des principes pour changer les formes techniques. Il faut renouer avec cette inspiration d&rsquo;origine.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"color: #800000; font-size: medium;\"><em>\u201cQu&rsquo;y a-t-il au bout de la poursuite<br \/>\npar chacun de son libre int\u00e9r\u00eat ?<br \/>\nDans un contexte de crise grave,<br \/>\ncela pourrait engendrer des<br \/>\nformes politiques explosives.\u201d<\/em><\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Crise sociale, \u00e9conomique, discr\u00e9dit du personnel politique : la d\u00e9socialisation peut engendrer de dangereux retours d&rsquo;id\u00e9ologies antid\u00e9mocratiques. Le cas Berlusconi n&rsquo;en est-il pas un exemple, et n&rsquo;est-ce pas aussi le sympt\u00f4me d&rsquo;un pays qui n&rsquo;aurait pas suffisamment pens\u00e9 son pass\u00e9 ?<\/strong><br \/>\nJe crois tr\u00e8s profond\u00e9ment que la possibilit\u00e9 qu&rsquo;il existe des Etats totalitaires est r\u00e9volue. Les ingr\u00e9dients ne sont plus l\u00e0, et c&rsquo;est rassurant. Mais nous sommes, en effet, expos\u00e9s \u00e0 de nouvelles formes de d\u00e9sagr\u00e9gation sociale et de barbarie politique. De ce point de vue, le XXIe si\u00e8cle ne s&rsquo;annonce pas particuli\u00e8rement enthousiasmant. Qu&rsquo;y a-t-il au bout de la poursuite par chacun de son libre int\u00e9r\u00eat ? Dans un contexte de crise grave, cela pourrait engendrer des formes politiques explosives. Toutes les soci\u00e9t\u00e9s europ\u00e9ennes traversent une esp\u00e8ce de crise d&rsquo;identit\u00e9 historique, sauf peut-\u00eatre l&rsquo;Allemagne, qui a d\u00fb se reconstruire compl\u00e8tement et qui a une plus grande s\u00e9r\u00e9nit\u00e9 sur les valeurs collectives. Mais la France, la Grande-Bretagne ou l&rsquo;Italie ressentent de grandes incertitudes sur leur collectif.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le cas de l&rsquo;Italie est particulier : les forces politiques qui ont invent\u00e9 l&rsquo;Italie d\u00e9mocratique apr\u00e8s 1945 sur les ruines du fascisme, c&rsquo;est-\u00e0-dire la D\u00e9mocratie chr\u00e9tienne et le Parti communiste, se sont effondr\u00e9es d&rsquo;une mani\u00e8re inintelligible et ont ouvert un vide politique effrayant. Plus de choix politique, plus d&rsquo;histoire : l&rsquo;\u00e9poque mussolinienne appara\u00eet alors comme \u00ab pas si inavouable \u00bb, puisque ceux qui la d\u00e9claraient inavouable sont eux-m\u00eames devenus inavouables. Mais ceux qui se r\u00e9clament de Mussolini ne savent pas ce qu&rsquo;\u00e9tait le fascisme. Il y a une amn\u00e9sie incroyable. La seule chose qu&rsquo;ils comprennent, c&rsquo;est qu&rsquo;\u00e0 partir du moment o\u00f9 ceux qui le critiquaient sont disqualifi\u00e9s, il appara\u00eet sous une forme positive. Nous, en France, nous avons la chance \u2013 et quoi qu&rsquo;on pense de la fa\u00e7on dont le pr\u00e9sident Sarkozy l&rsquo;instrumentalise \u2013 d&rsquo;avoir la m\u00e9moire du g\u00e9n\u00e9ral de Gaulle. Et je pr\u00e9f\u00e8re la r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 de Gaulle que celle \u00e0 Charles Maurras.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Un aspect de votre oeuvre concerne la religion. Le d\u00e9clin du christianisme vous para\u00eet-il in\u00e9luctable ?<\/strong><br \/>\nRien n&rsquo;est in\u00e9luctable dans l&rsquo;histoire, et on ne compte plus les morts ressuscit\u00e9s qu&rsquo;on a enterr\u00e9s un peu pr\u00e9matur\u00e9ment. Ce qui a disparu dans les derni\u00e8res d\u00e9cennies, c&rsquo;est ce qu&rsquo;il restait du christianisme politique, c&rsquo;est-\u00e0-dire l&rsquo;ambition du pouvoir religieux d&rsquo;exercer un r\u00f4le d&rsquo;englobement normatif de la collectivit\u00e9. A disparu aussi le christianisme sociologique, \u00e0 l&rsquo;or\u00e9e des ann\u00e9es 1960 : le christianisme paroissial qui se vouait \u00e0 l&rsquo;encadrement des communaut\u00e9s et du cycle de vie. Mais il reste la vitalit\u00e9 de la foi chr\u00e9tienne. La nouveaut\u00e9, c&rsquo;est qu&rsquo;elle est minoritaire, alors qu&rsquo;avant elle \u00e9tait le cadre. Cela produit une situation intellectuelle totalement nouvelle : toutes les conditions dans lesquelles s&rsquo;est d\u00e9fini historiquement le christianisme, sur un plan th\u00e9ologique ou pastoral, ont chang\u00e9. Mais la place est ouverte pour une r\u00e9invention de la foi chr\u00e9tienne dans sa mani\u00e8re de s&rsquo;\u00e9noncer, dans les horizons qu&rsquo;elle donne \u00e0 ses pratiques, dans le r\u00f4le qu&rsquo;elle entend jouer dans la cit\u00e9. A beaucoup d&rsquo;\u00e9gards, tous les \u00e9l\u00e9ments sont r\u00e9unis dans nos soci\u00e9t\u00e9s pour une r\u00e9activation du religieux, dans de nouveaux r\u00f4les tr\u00e8s \u00e9loign\u00e9s de ceux du pass\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Mais quel sens rev\u00eat votre dialogue avec la religion ?<\/strong><br \/>\nLe christianisme est quand m\u00eame la matrice culturelle du monde dans lequel nous sommes, et si l&rsquo;on n&rsquo;a pas cette m\u00e9moire, je ne vois pas bien ce que l&rsquo;on peut y comprendre. Par ailleurs, le d\u00e9bat entre la\u00efcs et religieux est derri\u00e8re nous, sauf pour quelques acharn\u00e9s. La vraie ligne de clivage, aujourd&rsquo;hui, passe, au-del\u00e0 des familles politiques, entre ceux pour lesquels la r\u00e9flexion sur l&rsquo;aventure humaine est plus que jamais n\u00e9cessaire, et ceux qui la consid\u00e8rent d\u00e9pass\u00e9e, pour lesquels la prosp\u00e9rit\u00e9, l&rsquo;h\u00e9donisme ou une certaine libert\u00e9 apportent des r\u00e9ponses \u00e0 tout. Tout la\u00efc que je puisse \u00eatre, je me sens beaucoup plus proche de l&rsquo;esprit religieux que de beaucoup de la\u00efcs qui me semblent \u00e0 la d\u00e9rive dans une sorte d&rsquo;inhumanisme spontan\u00e9, cette pente de nos soci\u00e9t\u00e9s \u00e0 l&rsquo;incuriosit\u00e9, l&rsquo;inculture et \u00e0 la d\u00e9culturation. Beaucoup appellent \u00ab spirituel \u00bb le fait de continuer \u00e0 creuser le myst\u00e8re humain. C&rsquo;est un mot dans lequel je me reconnais tout \u00e0 fait.<\/p>\n<\/div>\n<div class=\"clear\" style=\"text-align: justify;\"><em><span style=\"font-size: 1em;\">Propos recueillis par Gilles Heur\u00e9 et Olivier Pascal-Moussellard<\/span><\/em><\/div>\n<h5 class=\"v2008\" style=\"text-align: justify;\"><em style=\"font-size: 13px;\">(1) Les deux premiers volumes, <em>\u201cLa R\u00e9volution moderne\u201d<\/em> (XVIe-XIXe si\u00e8cle) et <em>\u201cLa Crise du lib\u00e9ralisme\u201d<\/em> (1880-1914), sont parus en 2007 chez Gallimard (lire <em>T\u00e9l\u00e9rama<\/em> no 3019).<\/em><em style=\"font-size: 13px;\"><strong>A lire<\/strong><\/em><\/h5>\n<div class=\"texte-v2008\" style=\"text-align: justify;\"><em> <strong>L&rsquo;Av\u00e8nement de la d\u00e9mocratie, tome III : A l&rsquo;\u00e9preuve des totalitarismes (1914-1974),<\/strong> \u00e9d. Gallimard, 662 p., 24 \u20ac.<\/em><\/div>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"http:\/\/www.telerama.fr\/idees\/marcel-gauchet-je-crois-que-la-possibilite-d-etats-totalitaires-est-revolue,63443.php\">Marcel Gauchet : \u201cJe crois tr\u00e8s profond\u00e9ment que la possibilit\u00e9 d\u2019Etats totalitaires est r\u00e9volue\u201d &#8211; Le fil id\u00e9es &#8211; T\u00e9l\u00e9rama.fr<\/a>.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Entretien avec Marcel Gauchet publi\u00e9 le 13 d\u00e9cembre 2010 dans T\u00e9l\u00e9rama n\u00b03178. Propos recueillis par Gilles Heur\u00e9 et Olivier Pascal-Moussellard. Marcel Gauchet : \u201cJe crois tr\u00e8s profond\u00e9ment que la possibilit\u00e9 d\u2019Etats totalitaires est r\u00e9volue\u201d Si les dictatures existent toujours et &hellip; <a href=\"https:\/\/www.ceppecs.eu\/?p=1525\">Lire la suite <span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[7],"tags":[],"class_list":["post-1525","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-blog"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.ceppecs.eu\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1525","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.ceppecs.eu\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.ceppecs.eu\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.ceppecs.eu\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.ceppecs.eu\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=1525"}],"version-history":[{"count":3,"href":"https:\/\/www.ceppecs.eu\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1525\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":1527,"href":"https:\/\/www.ceppecs.eu\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1525\/revisions\/1527"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.ceppecs.eu\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=1525"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.ceppecs.eu\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=1525"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.ceppecs.eu\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=1525"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}