{"id":161,"date":"2011-07-01T11:45:25","date_gmt":"2011-07-01T09:45:25","guid":{"rendered":"http:\/\/www.ceppecs.eu\/?p=161"},"modified":"2011-08-31T13:16:49","modified_gmt":"2011-08-31T11:16:49","slug":"lerreur-de-damasio","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.ceppecs.eu\/?p=161","title":{"rendered":"L&rsquo;erreur de Damasio"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: center;\"><a href=\"http:\/\/www.ceppecs.eu\/wp-content\/uploads\/2011\/07\/descarteserror1.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignnone size-medium wp-image-691\" title=\"descarteserror\" src=\"http:\/\/www.ceppecs.eu\/wp-content\/uploads\/2011\/07\/descarteserror1-225x300.jpg\" alt=\"\" width=\"225\" height=\"300\" srcset=\"https:\/\/www.ceppecs.eu\/wp-content\/uploads\/2011\/07\/descarteserror1-225x300.jpg 225w, https:\/\/www.ceppecs.eu\/wp-content\/uploads\/2011\/07\/descarteserror1.jpg 510w\" sizes=\"auto, (max-width: 225px) 100vw, 225px\" \/><\/a><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Note : Ce texte est une discussion critique de l&rsquo;entretien que nous a fait parvenir notre ami Claude Zylmans et que nous reprenons ci-dessous.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>D&rsquo;origine portugaise, Antonio R. Damasio est professeur de neurologie, de neurosciences et de psychologie. Il est directeur de l&rsquo;Institut pour l&rsquo;\u00e9tude neurologique de l&rsquo;\u00e9motion et de la cr\u00e9ativit\u00e9 de l&rsquo;Universit\u00e9 de Californie du Sud depuis 2005. Ses ouvrages, qui t\u00e9moignent avec clart\u00e9 de ses recherches, sont publi\u00e9s en fran\u00e7ais chez Odile Jacob; les deux plus importants, aux titres explicites, sont : \u00ab\u00a0L&rsquo;erreur de Descartes. La raison des \u00e9motions\u00a0\u00bb (1995) et \u00ab\u00a0Spinoza avait raison. Joie et tristesse, le cerveau des \u00e9motions\u00a0\u00bb (2003).\u00a0 Pour Damasio, qui n&rsquo;a rien d&rsquo;un r\u00e9ductionniste, c&rsquo;est, en effet, le Spinoza de \u00ab\u00a0L&rsquo;Ethique\u00a0\u00bb (et c&rsquo;est l\u00e0 qu&rsquo;il s&rsquo;arr\u00eate), qui pr\u00e9figure le mieux ce que doit \u00eatre la neurobiologie moderne de l&rsquo;\u00e9motion, du sentiment et du comportement social.\u00a0 L&rsquo;entretien qui suit introduit bien \u00e0 l&rsquo;univers de recherches de cet homme passionnant et cr\u00e9atif, aussi \u00e9loign\u00e9 des r\u00e9gressions comportementalistes et cognitivistes que des r\u00e9p\u00e9titions phraseuses psychanalytiques actuelles&#8230;<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><em><strong>Antonio Damasio : \u00ab L&rsquo;esprit est model\u00e9 par le corps \u00bb\u00a0 <\/strong><\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><em><strong>(in <\/strong><a href=\"http:\/\/www.larecherche.fr\/content\/recherche\/article?id=4528\"><strong>larecherche.fr<\/strong><\/a><strong>)<\/strong><\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Quand vous admirez La Joconde ou \u00e9coutez l&rsquo;une de vos oeuvres musicales pr\u00e9f\u00e9r\u00e9es, ce n&rsquo;est pas seulement votre cerveau qui est mobilis\u00e9, c&rsquo;est votre corps. \u00c9motions et sentiments, m\u00eame les plus complexes, refl\u00e8tent une dynamique que l&rsquo;on commence seulement \u00e0 explorer. Elle implique des cartes neurales qui traduisent l&rsquo;activit\u00e9 du corps, dans toutes ses dimensions.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">A RECHERCHE :\u00a0<em>Vous dites que la param\u00e9cie, avec son unique cellule, a des \u00e9motions. N&rsquo;est-ce pas aller un peu loin dans l&#8217;emploi de ce mot ?<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>A<\/em>NTONIO DAMASIO : Avec ses cils vibratiles, la param\u00e9cie per\u00e7oit imm\u00e9diatement un environnement favorable ou d\u00e9favorable, s&rsquo;\u00e9carte vivement d&rsquo;un contact que son unique cellule per\u00e7oit comme dangereux ou agressif, se rapproche de bact\u00e9ries app\u00e9tissantes. Ce faisant, elle exprime quelque chose comme le d\u00e9sir inconscient de rester en vie, de pr\u00e9server l&rsquo;\u00e9quilibre du profil chimique de ce que Claude Bernard appelait le milieu interne. Bien que la param\u00e9cie soit d\u00e9pourvue de tout syst\u00e8me nerveux, son comportement manifeste d\u00e9j\u00e0 l&rsquo;essence du processus \u00e9motionnel, il pr\u00e9figure le monde de nos \u00e9motions. Cela ne signifie pas pour autant qu&rsquo;elle ressente ces \u00e9motions. Elle n&rsquo;en a pas le sentiment.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><!--more--><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Diriez-vous que la mouche, qui a un cerveau, a le sentiment de ses \u00e9motions ?<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">ANTONIO DAMASIO : Probablement pas. Une mouche en col\u00e8re a l&rsquo;\u00e9motion de la col\u00e8re, elle n&rsquo;en a sans doute pas le sentiment. Il y a un hiatus entre l&rsquo;ensemble de r\u00e9ponses r\u00e9flexes bien orchestr\u00e9es que constitue une \u00e9motion et le fait de former des repr\u00e9sentations c\u00e9r\u00e9brales au sujet de cette \u00e9motion. Pour que le sentiment d&rsquo;une \u00e9motion se cr\u00e9e, il faut un cerveau plus compliqu\u00e9. Celui d&rsquo;un chien ou d&rsquo;un chat, par exemple.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Cela veut-il dire qu&rsquo;un chat, ou un chien, a conscience de ses \u00e9motions ?<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">ANTONIO DAMASIO : Avoir le sentiment d&rsquo;une \u00e9motion n&rsquo;implique pas qu&rsquo;on en ait conscience, si par conscience on entend, dans ce cas, le fait de savoir qu&rsquo;on l&rsquo;\u00e9prouve. Pour autant que nous le sachions, un chien, ou un chat, est incapable de r\u00e9fl\u00e9chir sur les sentiments qu&rsquo;il \u00e9prouve.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Vous distinguez entre les \u00e9motions d&rsquo;arri\u00e8re-plan (un \u00e9tat d&rsquo;anxi\u00e9t\u00e9, par exemple) et les \u00e9motions primaires, comme le d\u00e9go\u00fbt ou la joie. Certaines de ces \u00e9motions sont-elles propres \u00e0 l&rsquo;homme ?<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">ANTONIO DAMASIO :\u00a0Non, je ne pense pas. Toutes les \u00e9motions d&rsquo;arri\u00e8re-plan et primaires que nous connaissons sont probablement \u00e9prouv\u00e9es aussi par un chien ou un chat, par exemple. C&rsquo;est m\u00eame vrai de nombre d&rsquo;\u00e9motions que je qualifie de sociales, comme la sympathie, la culpabilit\u00e9, la gratitude&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Donc, seules certaines \u00e9motions sociales sont le propre de l&rsquo;homme ? <\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">ANTONIO DAMASIO : Oui, et encore faut-il \u00eatre prudent, tant la vie des grands singes t\u00e9moigne d&rsquo;\u00e9motions sociales complexes, comme l&rsquo;admiration, l&rsquo;envie, la fiert\u00e9, l&rsquo;humiliation&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Vous n&rsquo;utilisez pas le mot \u00absensation\u00bb, alors qu&rsquo;il est couramment utilis\u00e9, en anglais comme en fran\u00e7ais, pour d\u00e9crire des effets psychophysiologiques \u00e9l\u00e9mentaires mais aussi des \u00e9motions complexes, telle la joie. Pourquoi ?<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">ANTONIO DAMASIO : Justement parce que c&rsquo;est un mot attrape-tout, qui brouille les pistes. L&rsquo;int\u00e9r\u00eat du mot \u00ab\u00e9motion\u00bb est qu&rsquo;il permet de distinguer clairement entre \u00e9motions et sentiments.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>N&rsquo;\u00eates-vous pas g\u00ean\u00e9 par l&rsquo;ambigu\u00eft\u00e9 du mot anglais feeling, qui d\u00e9signe pour vous un sentiment, alors que feeling est aussi utilis\u00e9 pour d\u00e9signer par exemple une sensation tactile ?<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">ANTONIO DAMASIO : Je contourne l&rsquo;obstacle en d\u00e9finissant clairement les mots \u00ab\u00e9motions\u00bb et \u00absentiments\u00bb (feelings) tels que je les emploie pour les besoins de la recherche. Une \u00e9motion est, face \u00e0 un stimulus, une collection compl\u00e8te de r\u00e9ponses chimiques et neurales automatiques formant une structure distinctive. Un sentiment est la transcription de cette \u00e9motion sur le th\u00e9\u00e2tre de l&rsquo;esprit \u00e0 l&rsquo;aide d&rsquo;un processus conduisant \u00e0 la production d&rsquo;images mentales. M\u00eame si la distinction nous semble difficile \u00e0 faire, nous \u00e9prouvons une \u00e9motion de tristesse avant d&rsquo;\u00e9prouver un sentiment de tristesse. Divers accidents c\u00e9r\u00e9braux et protocoles exp\u00e9rimentaux permettent au chercheur de distinguer clairement entre les deux ph\u00e9nom\u00e8nes.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Pour d\u00e9crire le processus par lequel le cerveau traduit une \u00e9motion en sentiment, vous utilisez la notion d&rsquo;encartage c\u00e9r\u00e9bral. Que signifie cette notion exactement ?<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">ANTONIO DAMASIO : L&rsquo;id\u00e9e avait d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 \u00e9mise, de mani\u00e8re un peu floue, par le grand psychologue William James, voil\u00e0 plus d&rsquo;un si\u00e8cle. Il disait que les sentiments sont une perception du corps modifi\u00e9e par l&rsquo;\u00e9motion. En r\u00e9alit\u00e9, la perception n&rsquo;est pas n\u00e9cessairement celle du corps lui-m\u00eame, mais celle des cartes neurales construites dans les r\u00e9gions du cerveau qui traitent les informations venues du corps. Ces cartes sont une sorte de thermostat sans cesse r\u00e9g\u00e9n\u00e9r\u00e9. Certaines parties du cerveau sont comme un champ de d\u00e9tecteurs, dont les \u00e9tats d&rsquo;activit\u00e9 forment une carte. \u00c0 chaque instant, une collection de configurations neuronales cartographient l&rsquo;\u00e9tat de l&rsquo;organisme dans toutes ses dimensions. Face \u00e0 une menace physique, par exemple, le corps r\u00e9agit de mani\u00e8re involontaire : c&rsquo;est la peur, \u00e9motion qui mobilise les muscles lisses des visc\u00e8res. Ce faisant, un faisceau de signaux somatosensoriels est v\u00e9hicul\u00e9 par le syst\u00e8me nerveux, mais aussi par des mol\u00e9cules qui passent par la circulation sanguine. Cet ensemble de signaux modifie les myriades de cartes existant \u00e0 l&rsquo;instant pr\u00e9c\u00e9dent.. Ce m\u00e9canisme de cartographie est compl\u00e8tement inconscient, mais c&rsquo;est lui qui fournit le contenu des sentiments, traduction des \u00e9motions dans le domaine de l&rsquo;esprit. Et bien s\u00fbr, le contenu peut devenir conscient.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Vous parlez de traduction, mais le langage n&rsquo;est pas forc\u00e9ment impliqu\u00e9<\/em><em> ?<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">ANTONIO DAMASIO : Non. Je dis \u00abtraduction\u00bb au sens de \u00abversion\u00bb. Un chien, ou un chat, n&rsquo;a pas besoin du langage pour \u00e9prouver des sentiments. Cela me donne l&rsquo;occasion de revenir sur la notion de conscience. Elle recouvre plusieurs niveaux de r\u00e9alit\u00e9, dont le plus simple est une sorte de sentiment \u00e9l\u00e9mentaire du soi, ici et maintenant. Sentiment non r\u00e9flexif, mais qui est \u00e0 la base des niveaux de conscience plus complexes. Un chien, ou un chat, poss\u00e8de certainement ce niveau de conscience, et sans doute un peu plus.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Un t\u00e9trapl\u00e9gique \u00e9prouve des \u00e9motions et des sentiments. Peut-on m\u00eame en ce cas parler d&rsquo;encartage du corps ?<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">ANTONIO DAMASIO : Oui, parce que m\u00eame si la moelle \u00e9pini\u00e8re ne r\u00e9pond plus, il subsiste d&rsquo;autres voies de transmission de l&rsquo;information : le syst\u00e8me sanguin et le nerf vague, qui transmet des informations issues des visc\u00e8res, contourne la moelle et entre en contact direct avec le tronc c\u00e9r\u00e9bral. N&rsquo;oublions pas aussi que le corps comprend la t\u00eate, dont les circuits de captage et de traitement des informations ext\u00e9rieures sont intacts chez un t\u00e9trapl\u00e9gique.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Peut-on encore parler d&rsquo;encartage du corps quand les sentiments sont complexes, par exemple \u00e0 la lecture de L&rsquo;\u00c9thique de Spinoza ?<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">ANTONIO DAMASIO : Mon hypoth\u00e8se centrale est que tout ce que nous ressentons dans le domaine affectif, \u00e9motions et sentiments, est fond\u00e9 sur l&rsquo;activit\u00e9 des r\u00e9gions c\u00e9r\u00e9brales qui sont sensibles au corps. Notre exp\u00e9rience quotidienne remet sans cesse \u00e0 jour les cartes neurales charg\u00e9es de v\u00e9hiculer les informations en provenance du corps. Devant La Joconde ou \u00e0 la lecture de L&rsquo;\u00c9thique de Spinoza, certaines de nos cartes corporelles se modifient. En lisant L&rsquo;\u00c9thique, j&rsquo;\u00e9prouve de la joie \u00e0 comprendre un passage profond, ou au contraire un malaise d\u00fb \u00e0 une difficult\u00e9. Chaque fois, mon cerveau d\u00e9charge des mol\u00e9cules associ\u00e9es \u00e0 ces \u00e9motions, qui modifient sans que j&rsquo;en aie conscience les cartes neurales associ\u00e9es \u00e0 l&rsquo;\u00e9tat de mon corps. Parfois l&rsquo;\u00e9motion est telle que ces modifications deviennent sensibles : variations du pouls, de la respiration&#8230; Ces modifications de l&rsquo;\u00e9tat corporel et les cartes associ\u00e9es sont l&rsquo;objet g\u00e9n\u00e9rateur de mes sentiments. Bien entendu, ces sentiments interagissent \u00e0 leur tour avec le flot de nos pens\u00e9es.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Que sait-on r\u00e9ellement de l&rsquo;encartage c\u00e9r\u00e9bral de sentiments complexes ?<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">ANTONIO DAMASIO : Peu et beaucoup. D&rsquo;une certaine mani\u00e8re, nous en sommes au stade o\u00f9 en \u00e9taient les travaux de David Hubel et Torsten Wiesel quand ils men\u00e8rent les premi\u00e8res exp\u00e9riences sur les bases neurales de la vision, dans les ann\u00e9es cinquante. Malgr\u00e9 tout, les techniques d&rsquo;imagerie et l&rsquo;analyse des patients ayant subi certaines l\u00e9sions ou stimulations pr\u00e9cises du cerveau nous ont d\u00e9j\u00e0 fourni une moisson d&rsquo;enseignements convergents. La TEP nous a ainsi permis d&rsquo;identifier des aires mobilis\u00e9es par la production des sentiments en g\u00e9n\u00e9ral, et de certains sentiments en particulier. Si on demande \u00e0 des volontaires de g\u00e9n\u00e9rer en eux un sentiment de tristesse, en se rappelant un \u00e9v\u00e9nement douloureux, on observe des d\u00e9sactivations dans les cortex pr\u00e9frontaux. Certains morceaux de musique vous donnent des frissons en bas du dos ; des chercheurs ont identifi\u00e9 deux r\u00e9gions du cerveau impliqu\u00e9es dans ce ph\u00e9nom\u00e8ne. L&rsquo;administration de naloxone supprime les frissons, ce qui semble impliquer qu&rsquo;ils sont li\u00e9s \u00e0 la lib\u00e9ration d&rsquo;opio\u00efdes endog\u00e8nes dans ces r\u00e9gions du cerveau. L&rsquo;\u00e9tude de personnes atteintes de l\u00e9sions du cortex somatosensoriel droit montre que cette r\u00e9gion joue un r\u00f4le dominant dans l&rsquo;encartage du corps. Celle d&rsquo;individus atteints de l\u00e9sions du cortex pr\u00e9frontal prouve que cette r\u00e9gion est indispensable \u00e0 la manifestation de la plupart des \u00e9motions sociales, comme l&#8217;empathie, l&#8217;embarras, la culpabilit\u00e9&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Les mod\u00e8les animaux sont-ils d&rsquo;une quelconque utilit\u00e9 pour l&rsquo;analyse des sentiments complexes ?<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">ANTONIO DAMASIO : Oui, dans la mesure o\u00f9 nous pouvons \u00e9tudier des comportements complexes qui, chez l&rsquo;homme, sont clairement associ\u00e9s \u00e0 des sentiments complexes. Par exemple, l&rsquo;attachement parental. Si l&rsquo;on bloque la s\u00e9cr\u00e9tion d&rsquo;une hormone, la vasopressine, chez le campagnol m\u00e2le, g\u00e9n\u00e9ralement tr\u00e8s fid\u00e8le, il ne se lie pas \u00e0 la femelle apr\u00e8s l&rsquo;accouplement et ne s&rsquo;occupe pas de sa prog\u00e9niture. On constate le m\u00eame ph\u00e9nom\u00e8ne chez la femelle, si on supprime la s\u00e9cr\u00e9tion d&rsquo;une autre hormone, l&rsquo;oxytocine.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Votre th\u00e9orie de l&rsquo;encartage est-elle plus qu&rsquo;une hypoth\u00e8se ?<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">ANTONIO DAMASIO : Elle me semble \u00eatre une hypoth\u00e8se scientifique forte. Elle est d\u00e9j\u00e0 \u00e9tay\u00e9e par un grand nombre de donn\u00e9es et peut \u00eatre enrichie et test\u00e9e \u00e0 mesure des progr\u00e8s exp\u00e9rimentaux. Elle me para\u00eet \u00e9clairer d&rsquo;un jour nouveau le vieux probl\u00e8me, d&rsquo;habitude mal pos\u00e9, des rapports entre le corps et l&rsquo;esprit. L&rsquo;esprit est d\u00e9sormais envisageable dans la perspective du corps, non plus seulement dans celle du cerveau. L&rsquo;esprit est meubl\u00e9 par le corps, il est habit\u00e9 par lui. Cela dit, il faut bien voir les limites de l&rsquo;hypoth\u00e8se. Elle ne rend pas compte de la mani\u00e8re dont les structures neurales deviennent des images mentales. C&rsquo;est un pas vers la solution du probl\u00e8me de la conscience, ce n&rsquo;est pas la solution.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Vous avez titr\u00e9 votre dernier ouvrage Spinoza avait raison. En quoi avait-il raison ?<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">ANTONIO DAMASIO : Sur deux points essentiels. D&rsquo;abord ce qu&rsquo;il appelait le conatus, mot latin par lequel il voulait \u00e9voquer un effort incessant et le vouloir-vivre. \u00ab Chaque chose, selon sa puissance d&rsquo;\u00eatre, s&rsquo;efforce de pers\u00e9v\u00e9rer dans son \u00eatre. \u00bb Cela est valable pour la param\u00e9cie comme pour l&rsquo;homme et, chez l&rsquo;homme, pour une cellule comme pour l&rsquo;organisme entier. En termes modernes, c&rsquo;est aussi dire que toutes les dispositions de nos circuits c\u00e9r\u00e9braux sont, sauf accident, programm\u00e9es pour rechercher \u00e0 la fois la survie et le bien-\u00eatre. Un concept proche du conatus spinoziste est celui d&rsquo;hom\u00e9ostasie : sous cet angle, les sentiments les plus complexes servent, au m\u00eame titre que les \u00e9motions les plus \u00e9l\u00e9mentaires, \u00e0 optimiser les conditions de survie. Mais le plus \u00e9tonnant est la vision que Spinoza avait du probl\u00e8me des relations entre le corps et l&rsquo;esprit. Aux antipodes du dualisme cart\u00e9sien, il \u00e9crivait des phrases que je pourrais reprendre \u00e0 mon compte mot pour mot. Ainsi : \u00ab\u00a0<em>L&rsquo;esprit ne se conna\u00eet lui-m\u00eame qu&rsquo;en tant qu&rsquo;il per\u00e7oit les id\u00e9es des affections du corps. <\/em>\u00bb Ou encore : \u00ab\u00a0<em>L&rsquo;esprit humain ne per\u00e7oit les corps ext\u00e9rieurs comme existant en acte que par les id\u00e9es des affections de son propre corps.<\/em> \u00bb Et ceci : \u00ab\u00a0<em>L&rsquo;objet de notre esprit est le corps existant, et rien d&rsquo;autre.<\/em> \u00bb Pour lui, le corps et l&rsquo;esprit sont les attributs de la m\u00eame substance. On le voit, les cartes neurales ne sont pas loin !<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Propos recueillis par Olivier Postel-Vinay<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Antonio R. Damasio<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\">*<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cher Claude,<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Merci pour tes envois toujours tr\u00e8s instructifs. Je suis comme toi passionn\u00e9 par les fabuleuses d\u00e9couvertes de ces auteurs et par les reformulations de vieux probl\u00e8mes philosophiques (comme les rapports de l&rsquo;esprit et du corps) qu&rsquo;elles nous imposent. Mais avant de commencer \u00e0 en d\u00e9battre, une pr\u00e9cision. Pour que la discussion qui suit soit parfaitement claire pour nos lecteurs, je fais exclusivement r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 l&rsquo;interview repris ci-dessus. J&rsquo;y retiens, par exemple, cette phrase : \u00ab\u00a0<em>L&rsquo;esprit est d\u00e9sormais envisageable dans la perspective du corps, non plus seulement celle du cerveau. L&rsquo;esprit est meubl\u00e9 par le corps, il est habit\u00e9 par lui<\/em>\u00ab\u00a0. Voil\u00e0 une phrase qui \u00e9claire beaucoup de choses, notamment la difficult\u00e9 croissante de mener une discussion philosophique dans un monde comme le n\u00f4tre, domin\u00e9 par une conscience aussi aig\u00fce de l&rsquo;incarnation de l&rsquo;esprit, de son appartenance \u00e0 la chair. Car s&rsquo;il s&rsquo;av\u00e8re que la lecture, de Damasio, de Badiou, de Spinoza, de Descombes, de Marx, de Bernstein (pas Serge, Eduard, l&rsquo;auteur de Socialisme th\u00e9orique et social-d\u00e9mocrarie pratique), de Durkheim, de Hobbes, etc, comme certains morceaux de musique \u00ab\u00a0peuvent donner des frissons au bas du dos\u00a0\u00bb (mais on ne dit pas quels frissons, h\u00e9las!) autant qu&rsquo; une photo de Scarlett Johansson, autant, pour les frissons, se rabattre sur Scarlett comme le fait massivement notre \u00e9poque, sa silhouette fera l&rsquo;unanimit\u00e9 et suscitera moins de tensions avec ses amis ou coll\u00e8gues.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais venons-en au fond du probl\u00e8me. Je commence par une question d&rsquo;histoire de la philosophie, en apparence r\u00e9serv\u00e9e au milieu des philosophes professionnels mais malgr\u00e9 tout capitale \u00e0 mon sens. Comme je l&rsquo;ai annonc\u00e9 plus haut, je m&rsquo;en tiens strictement \u00e0 ce que dit Damasio dans l&rsquo;interview ci-dessus. La d\u00e9finition du fameux \u00ab\u00a0conatus\u00a0\u00bb comme volont\u00e9 de pers\u00e9v\u00e9rer dans son \u00eatre est au coeur de la philosophie de Hobbes, ant\u00e9rieur de plus de de 20 ans \u00e0 Spinoza et dont ce dernier est un lecteur assidu. Le probl\u00e8me est que cette d\u00e9finition n&rsquo;appara\u00eet pas au chap\u00eetre 11 du Leviathan, l\u00e0 o\u00f9 prennent place les fameuses formules sur le d\u00e9sir \u00ab\u00a0<em>allant d&rsquo;un objet \u00e0 un autre, de telle sorte que parvenir au premier n&rsquo;est jamais que la voie menant au second<\/em>\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0<em>je place au premier rang, \u00e0 titre de penchant universel de tout le genre humain, un d\u00e9sir inquiet d&rsquo;acqu\u00e9rir puissance apr\u00e8s puissance, d\u00e9sir qui ne cesse seulement qu&rsquo;\u00e0 la mort.<\/em>\u00a0\u00bb Ce n&rsquo;est qu&rsquo;au chap\u00eetre 14, o\u00f9 Hobbes s&rsquo;efforce de d\u00e9finir le contenu qu&rsquo;il donne au droit naturel et \u00e0 la loi naturelle, qu&rsquo;arrive l&rsquo;id\u00e9e du d\u00e9sir comme \u00ab\u00a0<em>pr\u00e9servation de sa propre nature, autrement dit de sa propre vie<span style=\"font-style: normal;\">\u00ab\u00a0, d\u00e9finition qu&rsquo;il reprend au d\u00e9but du chap\u00eetre 17, o\u00f9 il r\u00e9sume tout son raisonnement, \u00ab\u00a0La cause finale, fin ou but des humains (&#8230;) est la pr\u00e9voyance de ce qui assure leur propre pr\u00e9servation et plus de satisfaction dans la vie\u00a0\u00bb. Le d\u00e9sir de puissance qui engendre \u00ab\u00a0la guerre de tous contre tous\u00a0\u00bb n&rsquo;est donc pas naturel pour Hobbes. S&rsquo;il \u00e9tait seul, l&rsquo;homme chercherait seulement \u00e0 pers\u00e9v\u00e9rer dans son \u00eatre. Le d\u00e9sir de puissance est la cons\u00e9quence du caract\u00e8re temporel de l&rsquo;existence humaine et de la coexistence avec d&rsquo;autres d\u00e9sirs qui, eux aussi inquiets du futur, entrent dans une rivalit\u00e9 infinie, qui ne cesse qu&rsquo;\u00e0 la mort. De fait, cette id\u00e9e est largement absente de l&rsquo;oeuvre de Descartes qui, comme les anciens, assigne comme objet au d\u00e9sir humain l&rsquo;id\u00e9e de perfection. Mais il faut ici rendre a Hobbes et non \u00e0 Spinoza ce qui lui appartient : l&rsquo;inscription in\u00e9dite du d\u00e9sir humain dans l&rsquo;horizon de la subjectivit\u00e9.<\/span><\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em><span style=\"font-style: normal;\">Quant au deuxi\u00e8me point qui est cens\u00e9 d\u00e9finir \u00ab l&rsquo;erreur de Descartes \u00bb, je suis s\u00fbr que l&rsquo;on pourrait trouver chez Descartes -je le ferais si j&rsquo;avais le temps- des phrases au sens identique \u00e0 celui que rel\u00e8ve Damasio. En effet, si le dualisme cart\u00e9sien signifie la dissociation de l&rsquo;esprit et du monde, c&rsquo;est en fait pour renforcer son association au corps, d&rsquo;o\u00f9 viennent les passions qui produisent illusions et aveuglements (toute notre compr\u00e9hension moderne de l&rsquo;illusion, de l&rsquo;aveuglement et de l&rsquo;id\u00e9ologie comme unilat\u00e9ralit\u00e9 de la pens\u00e9e sort du Trait\u00e9 des passions de Descartes) vis-\u00e0-vis duquel d&rsquo;ailleurs, semble-t-il, Spinoza reconna\u00eet sa dette \u00ab\u00a0<\/span>Telle est, autant que je puis la comprendre, la doctrine de ce grand homme, et je m&rsquo;\u00e9tonnerais qu&rsquo;il l&rsquo;e\u00fbt propos\u00e9e si elle \u00e9tait moins ing\u00e9nieuse<span style=\"font-style: normal;\">\u00a0\u00bb (Ethique, pr\u00e9face de la partie V).<\/span><\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em><span style=\"font-style: normal;\">Mais venons maintenant au coeur de l&rsquo;affaire. Comment peut-on parler de l&rsquo;esprit, c&rsquo;est le mot utilis\u00e9 par l&rsquo;auteur, en faisant abstraction de la soci\u00e9t\u00e9 et de l&rsquo;histoire? C&rsquo;est le genre de peaux de bananes que nos coll\u00e8gues journalistes \u00e9vitent soigneusement de glisser sous les pas de ces talentueux auteurs qui utilisent des mots comme conscience, esprit, etc, sans jamais se donner la peine de les situer (o\u00f9 est l&rsquo;esprit, dedans ou dehors?), d&rsquo;en d\u00e9finir le cadre et le domaine exact (o\u00f9 sont les choses de l&rsquo;esprit?), bref, d&rsquo;en construire le concept. Je continue de croire que la philosophie est une chose trop simple pour \u00eatre laiss\u00e9e aux scientifiques et aux philosophes, qui, bien que travailleurs acharn\u00e9s dot\u00e9s d&rsquo;une intelligence sup\u00e9rieure, ne peuvent s&#8217;emp\u00eacher de surfer sur la vague des disciplines \u00e0 la mode (et Dieu sait si la vague des neurosciences est puissante) et de rechercher ainsi le bon coup m\u00e9diatique. Car enfin, quel scoop! Si Damasio avait raison contre Descartes, il aurait pris en d\u00e9faut quatre si\u00e8cles de philosophie occidentale comme philosophie du SUJET. De quoi acqu\u00e9rir d&rsquo;un seul coup une c\u00e9l\u00e9brit\u00e9 de m\u00eame rang que celui que l&rsquo;on vient de prendre en d\u00e9faut de dualisme et de monter ainsi soi-m\u00eame sur le pi\u00e9destal d&rsquo;o\u00f9 l&rsquo;on vient de le d\u00e9loger. Or c&rsquo;est bien ce que sugg\u00e8re ce titre grandiloquent \u00ab L&rsquo;erreur de Descartes \u00bb et c&rsquo;est bien ainsi sans doute qu&rsquo;il sera compris en ce moment n\u00e9o-scientiste o\u00f9 est disqualifi\u00e9e toute d\u00e9marche de connaissance qui ne rel\u00e8ve pas des proc\u00e9dures li\u00e9es aux sciences dites dures, l&rsquo;exp\u00e9rimentation, la formalisation, la math\u00e9matisation. Sur le plan m\u00eame des sciences, c&rsquo;est s\u00fbr, Descartes s&rsquo;est largement plant\u00e9. Il n&rsquo;\u00e9tait d&rsquo;ailleurs pas un tr\u00e8s bon scientifique m\u00eame en l&rsquo;\u00e9valuant \u00e0 l&rsquo;aune de son \u00e9poque. Mais ce que nous appelons philosophie, c&rsquo;est autre chose. C&rsquo;est une tentative de nommer rigoureusement les exp\u00e9riences que nous faisons, de les communiquer \u00e0 d&rsquo;autres, de les situer dans un espace commun et dans une histoire commune, compatible bien s\u00fbr avec ce que les sciences d\u00e9couvrent tout au long de leurs incessants progr\u00e8s. La philosophie moderne, \u00e0 partir du 17\u00e8me si\u00e8cle, est in\u00e9luctablement cart\u00e9sienne parce que, pouss\u00e9e dans le dos par des d\u00e9couvertes comme celles de Kepler ou de Galil\u00e9e, elle est amen\u00e9e \u00e0 se poser des questions que l&rsquo;on ne s&rsquo;\u00e9tait jamais pos\u00e9es jusque l\u00e0 avec autant d&rsquo;acuit\u00e9.<\/span><\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em><span style=\"font-style: normal;\">Et d&rsquo;abord la question primordiale entre toutes de la \u00ab denr\u00e9e mentale \u00bb, pour reprendre le titre du livre de Vincent Descombes. Quelle est la mati\u00e8re de l&rsquo;esprit? Quelle est la nature de la r\u00e9alit\u00e9 que nous visons quand nous parlons d&rsquo;esprit (et non de cerveau)? Eh bien, cette r\u00e9alit\u00e9, c&rsquo;est ce que nous nommons famili\u00e8rement le SENS. Et avant de se demander ce qui fait que les choses ont un sens, ou n&rsquo;en ont pas, ou n&rsquo;en ont plus, ou n&rsquo;en ont pas encore, il nous faut nous demander quelles sont les conditions de possibilit\u00e9 du sens. C&rsquo;est la question qui travaille les modernes depuis quatre si\u00e8cles, c&rsquo;est m\u00eame, pourrait-on dire, ce qui fait de nous des modernes, fils de Descartes et Hobbes, de Kant et Hegel, de Freud et de Durkheim, bien plus et bien autrement que de Platon et Aristote, d&rsquo; Augustin et de Thomas d&rsquo;Aquin. Si nous modernes sommes \u00ab dualistes \u00bb, encore qu&rsquo;il faudrait ici parler de dualit\u00e9 (ontologique) plut\u00f4t que de dualisme car bien s\u00fbr l&rsquo;esprit est incarn\u00e9 dans la chair, c&rsquo;est parce que nous savons justement qu&rsquo;il est impossible d&rsquo;identifier un \u00e9tat mental et un \u00e9tat c\u00e9r\u00e9bral et que cette impossibilit\u00e9 n&rsquo;est pas li\u00e9e \u00e0 certaines particularit\u00e9s du cerveau, elle tient d&rsquo;abord dans la diff\u00e9rence irr\u00e9ductible des significations du mot \u00ab \u00e9tat \u00bb que le langage et le sens commun postulent. La \u00ab simple \u00bb analyse du langage nous am\u00e8ne \u00e0 buter sur le fait de la dualit\u00e9, je dis bien le fait et non de vagues sp\u00e9culations. Quand je dis \u00ab ce livre \u00bb, je parle de deux choses radicalement diff\u00e9rentes selon que je d\u00e9signe par l\u00e0 un objet culturel, ou psychique, ou un objet naturel, ou disons physique, car tout livre est \u00e9videmment un produit artificiel. Ce livre, pos\u00e9 l\u00e0 devant moi, est physiquement unique, il est le seul, m\u00eame s&rsquo;il y en a des milliers d&rsquo;autres ailleurs mais, comme objet culturel, c&rsquo;est le m\u00eame livre qui existe en 100, 1.000 ou 100.000 exemplaires.<\/span><\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em><span style=\"font-style: normal;\">On peut se demander pourquoi il est devenu si difficile pour nos contemporains de reconna\u00eetre cette irr\u00e9ductible dualit\u00e9 du fait humain. Personne ne tentera de nier ou de r\u00e9duire le caract\u00e8re bi-facial d&rsquo;une pi\u00e8ce de monnaie par exemple : elle ne se donne \u00e0 voir que sous une face ou sous l&rsquo;autre, ou sur la tranche, mais alors il n&rsquo;y a plus grand chose \u00e0 voir. C&rsquo;est pourtant \u00e0 partir d&rsquo;une pratique intensive des sciences et de leurs fulgurantes avanc\u00e9es dans la seconde moiti\u00e9 du 19\u00e8me si\u00e8cle que la pens\u00e9e est finalement parvenue \u00e0 s&rsquo;extirper de l&rsquo;univers moniste des anciens, l&rsquo;univers du cosmos (dont le panth\u00e9isme de Spinoza n&rsquo;est en fait qu&rsquo;une version parmi d&rsquo;autres). C&rsquo;est la prise de conscience de cette dualit\u00e9 qui a \u00e9t\u00e9 \u00e0 l&rsquo;origine d&rsquo;une dissociation entre les dites sciences de l&rsquo;esprit et les sciences de la nature (Dilthey), dissociation dont Freud, isolant le domaine du psychique, et Durkheim, isolant le domaine du social, ont \u00e9t\u00e9 les principaux artisans. Ce domaine propre de l&rsquo;humain, domaine du social-psychique, est dot\u00e9 de propri\u00e9t\u00e9s tout \u00e0 fait remarquables que nous nommons commun\u00e9ment symboliques en un sens pr\u00e9cis : elles sont des significations qui communiquent toutes entre elles et s&rsquo;inscrivent dans un processus permanent de changement et d&rsquo;invention. Le livre de Vincent Descombes d\u00e9j\u00e0 \u00e9voqu\u00e9 a le m\u00e9rite de faire l&rsquo;inventaire de ces propri\u00e9t\u00e9s de la \u00ab denr\u00e9e mentale \u00bb : le mental est intentionnel, holiste et impersonnel.<\/span><\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em><span style=\"font-style: normal;\">Mais il y a plus! Les r\u00e9sultats auxquels parvient la philosophie de l&rsquo;esprit en utilisant les instruments logiques de la d\u00e9finition, de la conceptualisation et de l&rsquo;autor\u00e9flexion cad d&rsquo;une mise au clair de ce qui vous autorise \u00e0 \u00e0 avancer ce que vous avancez, sont en train d&rsquo;\u00eatre v\u00e9rifi\u00e9s par une nouvelle th\u00e9orie de l&rsquo;esprit qui, sur un point au moins, se rapproche des sciences dites \u00ab dures \u00bb, la possibilit\u00e9, via la clinique neuro-psychiatrique, de mettre en oeuvre une d\u00e9marche quasi-exp\u00e9rimentale en sciences humaines.<\/span><\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em><span style=\"font-style: normal;\">Nous aurons encore l&rsquo;occasion ult\u00e9rieurement, dans ce blog et au\u00a0<a href=\"http:\/\/www.ceppecs.eu\/\">CePPecs<\/a>, de revenir sur cette nouvelle th\u00e9orie qui nous a d\u00e9j\u00e0 beaucoup inspir\u00e9s. Je voudrais seulement ici recommander la lecture de l&rsquo;important dossier qui lui est consacr\u00e9 par la revue Le d\u00e9bat sous le titre : \u00ab <\/span>Une nouvelle th\u00e9orie de l&rsquo;esprit : la m\u00e9diation <span style=\"font-style: normal;\">\u00bb (le d\u00e9bat n\u00b0140, mai-ao\u00fbt 2006) dont j&rsquo;extrais le passage qui nous concerne le plus directement ici. Il est d\u00fb au regrett\u00e9 neurologue Olivier Sabouraud, qui fait ressortir l&rsquo;int\u00e9r\u00eat de la th\u00e9orie en question au regard des deux blocages dont souffrent actuellement les neurosciences, la question du dualisme corps-esprit qui nous occupe ici et celle de la diff\u00e9rence entre l&rsquo;homme et l&rsquo;animal.<\/span><\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em><span style=\"font-style: normal;\">Voici ce passage, assez long mais impossible \u00e0 d\u00e9couper si l&rsquo;on veut en conserver le sens : \u00ab <\/span>Tout le monde rencontre le dualisme; la ph\u00e9nom\u00e9nologie est dualiste. Depuis l&rsquo;origine, les neurologues y sont confront\u00e9s, eux \u00e0 qui l&rsquo;on a enseign\u00e9 les voies de la motricit\u00e9\u00a0volontaire, la dissociation automatico-volontaire, ou la localisation de la sensibilit\u00e9 proprioceptive consciente.\u00a0La volont\u00e9 et la conscience n&rsquo;ont aucune d\u00e9finition physiologique possible; elles appartiennent \u00e0 un registre de la connaissance sans passage ni communication avec celui de la physiologie. Et dans sa pratique le neurologue, quand il examine un aphasique, doit s&rsquo;accommoder par n\u00e9cessit\u00e9 de cet hiatus \u00e9pist\u00e9mologique, puisqu&rsquo;il a affaire \u00e0 des l\u00e9sions dans un organe, l&rsquo;h\u00e9misph\u00e8re gauche, et \u00e0 des sympt\u00f4mes dans une production de l&rsquo;esprit humain, le langage. Les praticiens se d\u00e9brouillent avec une sorte de th\u00e9orie floue, qui postule une \u00ab correspondance \u00bb entre une certaine capacit\u00e9 de l&rsquo;ordre humain, et le travail \u00ab sous-jacent \u00bb de quelques populations de neurones anatomiquement d\u00e9finies. <\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Dans la recherche, tout le monde \u00e9lude plus ou moins ce probl\u00e8me (en attendant que le \u00ab progr\u00e8s de la science \u00bb l&rsquo;\u00e9limine, un jour, n&rsquo;en doutez pas). On l&rsquo;\u00e9lude ou on le nie, quand, par exemple, on accepte que les concepts de conscience, de volont\u00e9 ou de langage soient \u00ab intuitifs \u00bb (et qu&rsquo;il n&rsquo;y ait donc pas lieu de les d\u00e9finir); ou quand on fait du corps et de l&rsquo;esprit deux \u00ab perspectives \u00bb sur une m\u00eame nature de l&rsquo;homme (c&rsquo;est la r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 Spinoza, actuellement bien cot\u00e9e dans les neurosciences, voir Antonio Damasio, Spinoza avait raison, Odile Jacob, 2003) : l&rsquo;esprit n&rsquo;a pour fonction que de \u00ab penser le corps \u00bb, d&rsquo;exprimer dans ses termes propres, dans sa \u00ab perspective \u00bb, les activit\u00e9s et fonctionnement du corps, qui seuls comptent pour la science authentique. Une autre \u00e9chappatoire consiste en une sorte de mat\u00e9rialisme : un \u00e9tat mental n&rsquo;est rien d&rsquo;autre qu&rsquo;un instantan\u00e9 de l&rsquo;\u00e9tat du cerveau, en se gardant bien de d\u00e9finir un \u00e9tat mental par rapport \u00e0 un autre qui ne l&rsquo;est pas; le mental est alors trait\u00e9 comme un \u00ab \u00e9piph\u00e9nom\u00e8ne \u00bb et l&rsquo;on ne s&rsquo;occupe en fait que de l&rsquo;organe; cela n&rsquo;est possible qu&rsquo;en \u00e9vacuant syst\u00e9matiquement de l&rsquo;objet de recherche sa sp\u00e9cificit\u00e9 (par exemple en r\u00e9duisant le langage \u00e0 un ph\u00e9nom\u00e8ne g\u00e9n\u00e9ral en biologie, la communication).\u00a0\u00bb (O<\/em>livier Sabouraud:<em> En qu\u00eate d&rsquo;une th\u00e9orie de l&rsquo;humain, Le d\u00e9bat <\/em>n\u00b0140, mai-ao\u00fbt 2006, pp. 68-85)<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Concluons provisoirement cette longue r\u00e9futation de Damasio : on ne d\u00e9passera valablement le dualisme de l&rsquo;esprit et du corps, pr\u00e9alable \u00e0 une possible r\u00e9articulation, qu&rsquo;en reconnaissant pleinement le pluralisme ontologique, cad l&rsquo;existence de niveaux de r\u00e9alit\u00e9 qui ne peuvent se recomposer en un ensemble homog\u00e8ne. Ce n&rsquo;est qu&rsquo;au prix d&rsquo;une \u00ab d\u00e9sorganicisation \u00bb du social et d&rsquo;une \u00ab d\u00e9naturalisation \u00bb du psychisme, instaur\u00e9es une premi\u00e8re fois vers 1900 respectivement par Durkheim et par Freud, qu&rsquo;ont une chance de rena\u00eetre, pour de nouvelles \u00e9pousailles, une sociologie et une psychologie dignes de ce nom.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Jean-Marie Lacrosse<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Note : Ce texte est une discussion critique de l&rsquo;entretien que nous a fait parvenir notre ami Claude Zylmans et que nous reprenons ci-dessous. D&rsquo;origine portugaise, Antonio R. Damasio est professeur de neurologie, de neurosciences et de psychologie. 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