{"id":180,"date":"2009-09-01T12:43:30","date_gmt":"2009-09-01T10:43:30","guid":{"rendered":"http:\/\/www.ceppecs.eu\/?p=180"},"modified":"2014-04-08T11:34:12","modified_gmt":"2014-04-08T09:34:12","slug":"phobie-scolaire-une-pathologie-de-la-confrontation-a-l%e2%80%99impersonnel","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.ceppecs.eu\/?p=180","title":{"rendered":"Phobie scolaire : une pathologie de la confrontation \u00e0 l\u2019impersonnel"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\"><em>Article \u00e9crit par Bruno Sedran et publi\u00e9 dans\u00a0<a href=\"http:\/\/projeunes.be\/pjs_PDF\/RJ_archives\/resolument_jeunes_28_web.pdf\" target=\"_blank\">R\u00e9solument jeunes, n\u00b028, septembre-novembre 2009<\/a>.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans une soci\u00e9t\u00e9 comme la n\u00f4tre o\u00f9 l\u2019\u00e9ducation rev\u00eat une importance primordiale, la phobie scolaire se pr\u00e9sente \u00e0 nous comme une v\u00e9ritable interrogation. Il y a eu de tous temps l\u2019\u00e9cole buissonni\u00e8re, les adolescents n\u2019aimant pas l\u2019\u00e9cole, etc&#8230; mais aujourd\u2019hui c\u2019est autre chose : de nombreuses institutions psycho-sociales ou d\u2019Aide \u00e0 la jeunesse sont constamment aux prises avec des enfants souffrant de leur rapport \u00e0 l\u2019\u00e9cole. Les intervenants sont dans une profonde perplexit\u00e9 quant \u00e0 la mani\u00e8re d\u2019aborder ce type de situation. Les familles de ces enfants sont demandeuses d\u2019un soutien \u00e9ducatif et psychologique mais en m\u00eame temps semblent vouloir se d\u00e9tacher de toute institution. En ce qui concerne les solutions, de nombreuses familles vantent le succ\u00e8s de l\u2019enseignement individualis\u00e9 ou de l\u2019enseignement \u00e0 domicile contr\u00f4l\u00e9 par un d\u00e9cret de la Communaut\u00e9 fran\u00e7aise de Belgique. Dans les lignes qui suivent, je vais tenter de proposer quelques bribes d\u2019analyse de la phobie scolaire pour comprendre ce qui se joue \u00e0 travers les attentes des parents et l\u2019angoisse des enfants. Afin de donner plus de chair aux observations r\u00e9alis\u00e9es, j\u2019assortirai l\u2019analyse de quelques cas cliniques.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>L\u2019enfant pr\u00e9sentant une phobie scolaire et sa famille<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La caract\u00e9ristique principale de la phobie scolaire est que l\u2019angoisse v\u00e9cue par l\u2019enfant est li\u00e9e \u00e0 l\u2019\u00e9cole. Elle survient soit lors du d\u00e9part soit une fois l\u2019enfant install\u00e9 en classe. L\u2019anxi\u00e9t\u00e9 ressentie progresse en intensit\u00e9. Elle peut s\u2019\u00e9tendre \u00e0 l\u2019ensemble des cours ou se d\u00e9clencher sur le trajet de l\u2019\u00e9cole. Lorsque les parents forcent l\u2019enfant, celui-ci s\u2019exprime par des cris, de l\u2019agressivit\u00e9, des fugues ou encore des menaces\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><!--more--><em>Ainsi pour Tom, les probl\u00e8mes ont \u00e9merg\u00e9 en maternelle, \u00e0 l\u2019\u00e2ge de 5 ans, avec de l\u00e9g\u00e8res crises d\u2019angoisse \u00e0 la maison. Il a aujourd\u2019hui 14 ans mais ce n\u2019est qu\u2019\u00e0 partir de la 4\u00e8me primaire que Tom n\u2019a plus voulu sortir de la maison car il avait peur qu\u2019il arrive quelque chose \u00e0 son fr\u00e8re ou \u00e0 sa m\u00e8re. En effet, l\u2019a\u00een\u00e9 a une maladie orpheline et un soir, Tom a sauv\u00e9 la vie de son fr\u00e8re. Jusqu\u2019\u00e0 8 ans, il dormait avec son fr\u00e8re sans le dire \u00e0 ses parents. Il pensait que c\u2019\u00e9tait sa responsabilit\u00e9 de veiller sur lui. Il ne dormait presque pas la nuit car il surveillait le respirateur.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>\u00c0 8 ans, il a commenc\u00e9 \u00e0 s\u2019automutiler et \u00e0 parler de suicide. De plus, lorsqu\u2019il sortait de la maison, il devenait subitement violent. C\u2019est suite \u00e0 cela que les parents ont emmen\u00e9 Tom chez une premi\u00e8re th\u00e9rapeute. Celle-ci a r\u00e9alis\u00e9 une s\u00e9rie de tests du QI (le WISC -Wechsler Intelligence Scale for Children &#8211; Echelle de Wechsler pour enfants et adolescents de 6 ans \u00e0 16 ans 11 mois) et a diagnostiqu\u00e9 un haut potentiel. Suite \u00e0 cela, Tom a eu un parcours scolaire en dents de scie, alternant maison et \u00e9cole. De plus, il a pris ses distances avec ses amis de primaire car il les trouvait stupides.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Vers 12 ans, il a fait un court s\u00e9jour au centre de l&rsquo;h\u00f4pital des enfants \u00e0 Bruxelles \u00e0 cause d\u2019une crise violente et d\u2019un chantage \u00e0 ses parents : \u00ab Si tu t\u00e9l\u00e9phones au CTHA (centre th\u00e9rapeutique pour adolescents, ndlr), je me tue ! Je me tire une balle ! \u00bb.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Apr\u00e8s ce s\u00e9jour, il est rentr\u00e9 en premi\u00e8re secondaire. Tout s\u2019est bien d\u00e9roul\u00e9 jusqu\u2019au week-end suivant la rentr\u00e9e scolaire. Ensuite les crises de phobie ont commenc\u00e9 et Tom n\u2019a plus voulu retourner \u00e0 l\u2019\u00e9cole. \u00c0 partir de ce moment, jusqu\u2019au mois d\u2019octobre, il n\u2019ira plus \u00e0 l\u2019\u00e9cole qu\u2019une \u00e0 deux fois par semaine et sera suivi par un p\u00e9dopsychiatre. Les trajets vers l\u2019\u00e9cole sont syst\u00e9matiquement \u00e9piques et remplis de menaces, de cris, de pleurs.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Lorsque l\u2019enfant arrive \u00e0 se laisser convaincre par les parents et se retrouve tout de m\u00eame en classe, la crise d\u2019angoisse et le besoin d\u2019\u00e9vitement se d\u00e9voilent \u00e0 l\u2019occasion d\u2019une altercation m\u00eame incons\u00e9quente entre l\u2019enfant et un autre \u00e9l\u00e8ve ou un enseignant. L\u2019enfant ne manquera jamais de donner des raisons \u00e0 ses angoisses et celles-ci porteront avant tout sur l\u2019incomp\u00e9tence des enseignants, la crainte des examens, un d\u00e9sint\u00e9r\u00eat \u00e0 l\u2019\u00e9gard des connaissances scolaires, une angoisse caus\u00e9e par la fr\u00e9quentation des autres enfants \u00e0 travers le sentiment d\u2019\u00eatre le bouc \u00e9missaire ou de ne pas \u00eatre compris par les autres.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>En classe, Tom attire la r\u00e9primande des autres \u00e9l\u00e8ves et lorsqu\u2019une remarque est faite \u00e0 un autre que lui, il la prend \u00e0 son compte. \u00c0 la maison, il se pla\u00eet bien et aime suivre les cours particuliers. M\u00eame s\u2019il a des difficult\u00e9s \u00e0 se concentrer, il apprend la mati\u00e8re d\u2019une semaine en deux heures. Mais si le professeur qui vient \u00e0 domicile ne lui convient pas, il demande d\u2019en changer et les parents s\u2019ex\u00e9cutent. Les parents font de m\u00eame en ce qui concerne les th\u00e9rapeutes ou les institutions ; d\u00e8s que ceux-ci semblent ne pas faire avancer les choses, ils pr\u00e9f\u00e8rent changer. <\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Suite aux nombreuses crises, l\u2019enfant va progressivement se retirer des activit\u00e9s de groupe et s\u2019isoler. Il va, dans le m\u00eame mouvement, se rapprocher de sa m\u00e8re de fa\u00e7on ambivalente et s\u2019enfermer dans le cocon familial. Il devient \u00e9galement beaucoup plus exigeant, susceptible, agressif, parfois un v\u00e9ritable \u00ab tyran \u00bb. De nombreuses crises de col\u00e8re et de rage prendront la m\u00e8re pour cible. Tant les familles que les psychologues posent le constat que les enfants phobiques ont des comportements tyranniques et r\u00e9alisent une forme d\u2019emprise sur la vie familiale ou exercent une autorit\u00e9 sur un parent. Ce terme d\u2019\u00ab enfant tyran \u00bb est d\u2019ailleurs de plus en plus repris dans la litt\u00e9rature dans laquelle on met g\u00e9n\u00e9ralement en avant le d\u00e9faut d\u2019autorit\u00e9 dont fait preuve la famille. De \u00ab roi \u00bb \u00e0 \u00ab tyran \u00bb, il semblerait que l\u2019enfant n\u2019ait fait qu\u2019un pas. Mais ce terme de tyran, avec ce qu\u2019il renvoie de pouvoir absolu de la part du roi sur ses sujets, masque les dynamiques relationnelles en jeu dans la famille. Si l\u2019enfant a ce type de comportement, c\u2019est parce qu\u2019un autre principe d\u2019autorit\u00e9 le rend possible. L\u2019autorit\u00e9 est donc bien pr\u00e9sente mais s\u2019effectue au nom de l\u2019\u00e9panouissement personnel et des droits de l\u2019enfant. Le principe qui fait autorit\u00e9 au sein de la famille est que l\u2019enfant est en tout point l\u2019\u00e9gal des parents. Il est un individu \u00e0 part enti\u00e8re qui ne doit souffrir aucune limitation \u00e0 son \u00e9panouissement personnel.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">On peut \u00e9galement observer que tous les enfants conservent un lien virtuel avec les autres par l\u2019entremise de messageries instantan\u00e9es (MSN,\u2026) ou en participant \u00e0 des jeux massivement multi-joueurs en ligne. Ces deux points nous am\u00e8nent au constat d\u2019un v\u00e9ritable trouble du rapport \u00e0 l\u2019autre. Il y a \u00e0 la fois une forme de peur des autres et un \u00e9loignement progressif des personnes qui ne reconnaissent pas la singularit\u00e9 de l\u2019enfant. Ces enfants souffrent d\u2019une v\u00e9ritable angoisse de se retrouver anonyme parmi d\u2019autres.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Jean est un adolescent de 16 ans qui ne va plus r\u00e9guli\u00e8rement \u00e0 l\u2019\u00e9cole depuis l\u2019\u00e2ge de 12 ans. Il confie que s\u2019il dort la journ\u00e9e c\u2019est parce qu\u2019il passe de nombreuses heures devant son ordinateur sur un jeu vid\u00e9o multi-joueurs en ligne : World of Warcraft. Il avoue une v\u00e9ritable passion pour ce jeu auquel il peut parfois jouer jusqu\u2019\u00e0 sept heures d\u2019affil\u00e9e. Si, dans le cadre d\u2019autres discussions, il se pr\u00e9sentait comme renferm\u00e9, lorsqu\u2019on \u00e9voque l\u2019univers du jeu il s\u2019\u00e9veille et ne tarit pas de paroles \u00e0 propos des r\u00e8gles, des qu\u00eates, des monstres, du troc, en bref de l\u2019univers fictionnel qui sert de base au jeu.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Si sa vie r\u00e9elle semble pauvre pour un regard ext\u00e9rieur, il avoue \u00eatre tr\u00e8s disciplin\u00e9 quant aux r\u00e8gles et aux horaires du jeu. Il fait partie d\u2019un collectif virtuel dans lequel il a une place d\u00e9finie. Son personnage, qu\u2019il a mis de longues heures \u00e0 cr\u00e9er, est une femme druide, une \u00ab elfe de la nuit \u00bb. Il a peu d\u2019amis dans le monde r\u00e9el, mais il pr\u00e9cise qu\u2019il en a 102 dans le cadre du jeu mais n\u2019en n\u2019a rencontr\u00e9 r\u00e9ellement que 5 car \u00ab les gens dans le jeu sont plus sympas que les gens \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur \u00bb. Il participe \u00e0 de nombreuses qu\u00eates avec des r\u00e8gles bien d\u00e9finies et dans lesquelles il a une place tout aussi d\u00e9finie par les qualit\u00e9s de son personnage : il doit soigner les bless\u00e9s pendant les combats. Il ne manque aucun rendez-vous dans le jeu car il ne peut pas abandonner ses co\u00e9quipiers.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Lorsqu\u2019il n\u2019y a pas de qu\u00eate, Jean se balade dans le monde virtuel du jeu et tente de gagner des pouvoirs ou de l\u2019argent pour s\u2019acheter des potions ou des objets divers. Il parle d\u2019une v\u00e9ritable vie sociale ou la place de son personnage est reconnue par d\u2019autres joueurs. Il avoue qu\u2019il ne peut pas se passer du jeu, car la vie virtuelle se d\u00e9roulerait sans lui. Il perdrait alors sa place qu\u2019il a mis tant de temps \u00e0 construire. En effet, il est au niveau 47 sur 60 ce qui repr\u00e9sente de nombreuses heures de jeu.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019inscription dans ces mondes virtuels d\u00e9finit une forme d\u2019existence par procuration. Ces enfants vivent une existence hors de leur propre existence \u00e0 travers un ensemble de situations fictionnelles. Ils peuvent se projeter dans l\u2019ensemble de ces espaces virtuels parce que ces espaces ne viennent en aucun cas imposer de contraintes. Il n\u2019y a dans ces espaces aucune contrainte dans le rapport aux autres par le fait de pouvoir \u00e0 tout moment se s\u00e9parer des autres, mais surtout il n\u2019y a aucune contrainte qui vient d\u00e9finir l\u2019identit\u00e9. En effet, ils peuvent se d\u00e9finir enti\u00e8rement par la construction d\u2019une identit\u00e9 virtuelle, que ce soit par le choix de ce que nous appellerons un nom de sc\u00e8ne comme par exemple le choix d\u2019un avatar (petite_loveuse@xxx.com, blackangel,\u2026) ou par la construction d\u2019un personnage fictif (troll, elfe, magicien,\u2026) dont ils peuvent choisir l\u2019ensemble des caract\u00e9ristiques (force, agilit\u00e9,\u2026)<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Un d\u00e9ni d\u2019\u00e9ducation<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Nous pouvons tirer le constat que, dans les familles observ\u00e9es, la scolarit\u00e9 n\u2019est plus vue comme le moyen d\u2019une ind\u00e9pendance au futur mais bien d\u2019un \u00e9panouissement individuel au pr\u00e9sent. Nous pouvons donc dire qu\u2019il y a un d\u00e9ni d\u2019\u00e9ducation au sens d\u2019un d\u00e9ni d\u2019inscription dans le monde. En effet, les parents s\u2019attachent avant tout au bien-\u00eatre imm\u00e9diat de leur enfant et abandonnent quasi-int\u00e9gralement le projet d\u2019\u00e9mancipation de l&rsquo;enfant. L\u2019enfant est d\u00e8s lors \u00e0 \u00e9duquer pour devenir lui-m\u00eame ind\u00e9pendamment d\u2019une culture qui le pr\u00e9c\u00e8de et le d\u00e9passe.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Force est de constater que ce centrage sur l\u2019\u00e9panouissement de l\u2019enfant renvoie directement au statut du savoir dans notre soci\u00e9t\u00e9. Le savoir n\u2019est plus ce qui est \u00e0 soi, qui nous mod\u00e8le de l\u2019int\u00e9rieur, il est ce qui est hors de soi. Si l\u2019id\u00e9al d\u2019\u00e9mancipation individuel se pr\u00e9sentait \u00e0 une \u00e9poque sous la forme d\u2019une acquisition des savoirs par et \u00e0 travers l\u2019individu, dor\u00e9navant il faut les laisser \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur en fournissant aux individus les moyens d\u2019y acc\u00e9der par eux-m\u00eames. Il n\u2019y a donc plus d\u2019obligation \u00e0 se soumettre \u00e0 une ext\u00e9riorit\u00e9 quelconque. Lors du passage \u00e0 l\u2019\u00e9cole, le choc en est d\u2019autant plus important car l\u2019enfant se confronte aux r\u00e8gles de la vie collective mais aussi \u00e0 l\u2019univers des normes \u00e0 la base de tout apprentissage.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Si l\u2019enfant doit \u00eatre \u00e9duqu\u00e9 c\u2019est tout d\u2019abord parce qu\u2019il vit dans une culture. Il ne peut y avoir une entr\u00e9e dans la vie que par la confrontation \u00e0 une pr\u00e9c\u00e9dence qu\u2019il faut int\u00e9grer. Cette int\u00e9gration se fait \u00e0 travers le rapport aux autres dont on d\u00e9pend car ces derniers sont en position de savoir ce qu\u2019on ignore. Mais il n\u2019y a pas que ce niveau. L\u2019enfant doit \u00eatre \u00e9duqu\u00e9 \u00e9galement afin qu\u2019il puisse apprendre \u00e0 se gouverner lui-m\u00eame et r\u00e9gler ses rapports aux autres en fonction d\u2019une loi commune. C\u2019est ce principe qui a fait pr\u00e9valoir l\u2019id\u00e9e r\u00e9publicaine selon laquelle l\u2019enseignement doit se r\u00e9aliser dans une institution qui n\u2019a pas de rapport avec le priv\u00e9 de la famille. La particularit\u00e9 de l\u2019institution scolaire est d\u2019\u00eatre \u00e0 la fois institutionnelle et personnelle. Elle n\u2019engage pas l\u2019intimit\u00e9 des personnes mais la pr\u00e9sence relationnelle. Elle se d\u00e9roule en groupe non seulement en vue d\u2019une socialisation mais aussi parce que l\u2019anonymat du groupe et de l\u2019institution offre la possibilit\u00e9 d\u2019une acquisition personnelle. L\u2019apprentissage rel\u00e8ve donc d\u2019une dialectique entre une mobilisation individuelle et une insertion dans un collectif. Il est n\u00e9cessaire d\u2019y \u00eatre en tant que soi particulier tout en conservant une identification aux autres.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ceci peut de prime abord para\u00eetre surprenant mais le d\u00e9ni qu\u2019op\u00e8rent les parents vis-\u00e0-vis de l\u2019institution scolaire doit \u00eatre mis en rapport notamment avec le ph\u00e9nom\u00e8ne d\u2019allongement de la vie \u00e0 travers l\u2019am\u00e9lioration des conditions d\u2019existence. En effet, entre 1900 et 2000 les individus ont gagn\u00e9 trente ans d\u2019esp\u00e9rance de vie \u00e0 la naissance. Cet allongement de la vie des individus suppose de s\u2019armer d\u2019un ensemble de ressources et de moyens en vue de traverser cette vie longue mais dont le contenu est ind\u00e9finissable. Il y a donc une obligation de se projeter dans un avenir dont on ne peut d\u2019aucune mani\u00e8re d\u00e9finir ce dont il sera fait. Dans ce cadre, il devient difficile de d\u00e9finir les moyens susceptibles de permettre d\u2019affronter des situations hypoth\u00e9tiques. L\u2019objectif n\u2019est plus de pr\u00e9parer l\u2019enfant \u00e0 s\u2019inscrire dans un ensemble dont les r\u00e8gles sont ext\u00e9rieures mais \u00e0 se pr\u00e9parer d\u00e8s l\u2019enfance \u00e0 se d\u00e9terminer soi-m\u00eame.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La requ\u00eate \u00e9ducative des parents d\u2019enfants souffrant d\u2019une phobie scolaire prend un nouveau sens. Ce qui est attendu de l&rsquo;\u00e9cole, ce n&rsquo;est plus de permettre l\u2019inscription dans un collectif mais bien de procurer \u00e0 l\u2019enfant la possibilit\u00e9 de devenir individu par lui-m\u00eame. Face \u00e0 l\u2019individu, tout savoir impersonnel devient inad\u00e9quat. Les parents ont l\u2019intime sentiment que l\u2019institution scolaire ne s\u2019int\u00e9resse aucunement \u00e0 l\u2019individualit\u00e9 de leur enfant. C\u2019est pourquoi l\u2019enseignement individualis\u00e9 et \u00e0 domicile apporte tant de r\u00e9confort aux parents. Comme nous le confie un p\u00e8re : \u00ab\u00a0<em>\u00c0 l\u2019\u00e9cole et jusqu\u2019\u00e0 maintenant, c\u2019est un travail fort r\u00e9p\u00e9titif, sans beaucoup de sens donn\u00e9, expliqu\u00e9, sans construction de projet. Ce n\u2019est pas quelque chose qu\u2019elle peut construire, c\u2019est quelque chose qu\u2019elle doit subir. \u00c0 la maison, c\u2019est tout \u00e0 fait autre chose, elle trouve des choses \u00e0 d\u00e9couvrir pour elle-m\u00eame, elle s\u2019engage toujours dans des projets.<\/em>\u00bb, car, comme le pr\u00e9cise l\u2019enfant : \u00ab\u00a0<em>on n\u2019apprend pas \u00e0 l\u2019\u00e9cole, \u00e0 l\u2019\u00e9cole on fait des feuilles<\/em>\u00ab\u00a0.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cet enseignement individualis\u00e9 met effectivement les enfants dans une d\u00e9marche d\u2019\u00ab apprendre \u00e0 apprendre \u00bb. L\u2019enfant passe au centre d&rsquo;un processus d\u2019apprentissage dans lequel la m\u00e9thode, qui vise \u00e0 ce qu\u2019il s\u2019approprie par lui-m\u00eame un savoir qui l\u2019int\u00e9resse, prime sur le contenu, qui ne peut par d\u00e9finition qu&rsquo;\u00eatre impersonnel. C\u2019est pourquoi, il ne faut pas s\u2019\u00e9tonner d\u2019entendre une maman nous dire : \u00ab\u00a0<em>Une \u00e9cole id\u00e9ale, ce serait une \u00e9cole pour chaque enfant<\/em> \u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>L\u2019intime, rempart \u00e0 l\u2019impersonnel<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le rapport \u00e0 l\u2019enfant qu\u2019entretiennent les familles dont nous parlons doit \u00eatre compris \u00e0 travers une transformation sociale du d\u00e9sir d\u2019enfant (1). Il est issu du d\u00e9sir priv\u00e9 d\u2019une famille d\u00e9sinstitutionnalis\u00e9e o\u00f9 la venue de l\u2019enfant est v\u00e9cue comme \u00e9tant une exp\u00e9rience individuelle. Cet enfant du d\u00e9sir n\u2019est plus issu de la contrainte de perp\u00e9tuation de la soci\u00e9t\u00e9, il est le produit d\u2019un choix individuel et priv\u00e9 orient\u00e9 explicitement vers la naissance d\u2019un nouvel individu. Cet enfant n\u2019est d\u00e8s lors attendu que pour lui-m\u00eame, ce qui lui conf\u00e8re d&#8217;embl\u00e9e une individualit\u00e9 singuli\u00e8re. Cette individualit\u00e9 donn\u00e9e d\u2019embl\u00e9e l\u2019inscrit automatiquement dans un ensemble de relations intersubjectives et affectives.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>La m\u00e8re de Jean pense qu\u2019elle ne pourra jamais donner assez d\u2019amour \u00e0 son enfant. Lorsque ce dernier en pleurs ou en col\u00e8re la regarde, elle ne se sent pas la force de r\u00e9sister et donc ne le force pas \u00e0 aller \u00e0 l\u2019\u00e9cole. Pourtant, elle est consciente qu\u2019une m\u00e8re doit avoir de l\u2019autorit\u00e9. D\u2019un c\u00f4t\u00e9 elle se sent fatigu\u00e9e de la d\u00e9pendance de son enfant mais d\u2019un autre lorsque Jean essaie de s\u2019affirmer, elle ressent cela comme un affront \u00e0 son autorit\u00e9.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans cette perspective, on comprend mieux que le soutien de la famille \u00e0 l\u2019enfant se paie d\u2019une difficult\u00e9 quasi insurmontable d\u2019accepter la r\u00e8gle de la vie sociale qui est l\u2019impersonnalit\u00e9. L\u2019incessante demande de reconnaissance de la singularit\u00e9 de l\u2019enfant ne peut qu\u2019alimenter le probl\u00e8me car la vie sociale est fond\u00e9e sur l\u2019indiff\u00e9rence vis-\u00e0-vis de ce que nous sommes en particulier. La famille, en mettant en avant cette reconnaissance de la singularit\u00e9 de l\u2019enfant, ne peut donc se positionner que comme un rempart vis-\u00e0-vis de l\u2019impersonnalit\u00e9 des relations sociales et, dans ce cadre, l\u2019\u00e9cole est le premier endroit o\u00f9 l\u2019enfant fait l\u2019exp\u00e9rience de cette impersonnalit\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Sur ce plan, l\u2019angoisse v\u00e9cue par Jean est une nouvelle fois tr\u00e8s parlante :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Il ne d\u00e9sire plus retourner dans une classe car il pense que toutes les remarques lui sont adress\u00e9es. Pourtant, il ne s\u2019est fait frapper par d\u2019autres \u00e9l\u00e8ves qu\u2019une seule fois et sans grande incidence. La vie \u00e0 l\u2019\u00e9cole est pour lui un calvaire car personne, ni dans les \u00e9l\u00e8ves, ni dans le corps enseignant, ne s\u2019int\u00e9resse vraiment \u00e0 lui ou \u00e0 ses hobbys. L\u2019ensemble des mati\u00e8res lui semble sans int\u00e9r\u00eat car il ne voit pas ce qu\u2019il pourrait en faire dans sa vie de tous les jours. En somme, sa vision de l\u2019\u00e9cole se r\u00e9sume \u00e0 ceci : c\u2019est un lieu o\u00f9 l\u2019on raconte des histoires sans int\u00e9r\u00eat aux \u00e9l\u00e8ves. De mani\u00e8re g\u00e9n\u00e9rale, il aimerait pouvoir refaire sa vie : \u00ab je me demande pourquoi j\u2019existe \u00bb, \u00ab je sers \u00e0 rien \u00bb.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pour les familles d\u2019enfants souffrant de phobie scolaire, l\u2019\u00e9cole ou toute autre institution ne doit en aucun cas venir jeter le trouble dans la sph\u00e8re familiale et doit principalement veiller au bien-\u00eatre pr\u00e9sent de l\u2019enfant. Ces familles mettent en avant le fait qu\u2019elles sont le lieu privil\u00e9gi\u00e9 des relations affectives et interpersonnelles tout en faisant rempart contre la vie sociale. Dans ces conditions, la reconnaissance pr\u00e9matur\u00e9e de la singularit\u00e9 contraint l\u2019enfant \u00e0 ne pouvoir s\u2019accomplir qu\u2019au sein de la famille et \u00e0 travers le regard du parent. Les enfants sont d\u00e8s lors d\u00e9pendants de ce d\u00e9sir qui les a fait venir au monde. D\u00e9pendance qu\u2019ils ne manquent pas de contester en orientant leur agressivit\u00e9 vers les parents mais aussi, et surtout, contre eux-m\u00eames. \u00c9tant dans la difficult\u00e9 d\u2019inscrire en eux un rapport \u00e0 l\u2019autre, ces enfants n\u2019ont aucun autre levier qu\u2019eux-m\u00eames. Ces moments de crise sont souvent per\u00e7us par les parents comme un manque de reconnaissance et d\u2019attention tant de leur part que de celle de l\u2019entourage.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La phobie scolaire prend dans ce cadre toute sa signification. Les enfants de ces familles vivent l\u2019angoisse de se retrouver anonymes au sein d\u2019une institution qui ne les reconna\u00eet pas pour ce qu\u2019ils sont. Ils ne peuvent d\u00e8s lors se sentir eux-m\u00eames qu\u2019au sein d\u2019une famille qui veille \u00e0 l\u2019expression de leur singularit\u00e9 ou, dans certaines tentatives, en se cr\u00e9ant une identit\u00e9 dans des mondes virtuels. Ces enfants souffrent de ne pas avoir acquis par l&rsquo;interm\u00e9diaire de leurs parents la pr\u00e9sence et la distance que suppose toute relation sociale, et en m\u00eame temps de l\u2019angoisse de devoir s\u2019inscrire dans un monde qui ne les a pas attendus et qui leur est indiff\u00e9rent. Il me semble donc important en conclusion de signifier \u00e0 nouveau aux parents que l\u2019enfant ne leur appartient pas totalement. Il est, d\u00e8s l\u2019enfance, un membre \u00e0 part enti\u00e8re de la soci\u00e9t\u00e9 mais un membre dont l&rsquo;appartenance ne peut s&rsquo;exercer que par la m\u00e9diation de la fonction parentale et, d\u00e8s l\u2019adolescence, un candidat \u00e0 l\u2019entr\u00e9e dans cette soci\u00e9t\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: right;\">Bruno Sedran<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">(1) Lire \u00e0 ce propos l\u2019article de Marcel Gauchet,\u00a0<em>L\u2019enfant du d\u00e9sir<\/em> in\u00a0<em>Le D\u00e9bat<\/em>, 132, pp. 98-121<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Article \u00e9crit par Bruno Sedran et publi\u00e9 dans\u00a0R\u00e9solument jeunes, n\u00b028, septembre-novembre 2009. Dans une soci\u00e9t\u00e9 comme la n\u00f4tre o\u00f9 l\u2019\u00e9ducation rev\u00eat une importance primordiale, la phobie scolaire se pr\u00e9sente \u00e0 nous comme une v\u00e9ritable interrogation. Il y a eu de &hellip; <a href=\"https:\/\/www.ceppecs.eu\/?p=180\">Lire la suite <span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":165,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[6,44,31],"tags":[],"class_list":["post-180","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-medias","category-revue-resolument-jeunes","category-textes"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.ceppecs.eu\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/180","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.ceppecs.eu\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.ceppecs.eu\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.ceppecs.eu\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.ceppecs.eu\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=180"}],"version-history":[{"count":6,"href":"https:\/\/www.ceppecs.eu\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/180\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":665,"href":"https:\/\/www.ceppecs.eu\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/180\/revisions\/665"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.ceppecs.eu\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/165"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.ceppecs.eu\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=180"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.ceppecs.eu\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=180"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.ceppecs.eu\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=180"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}