{"id":1827,"date":"2014-12-31T11:00:45","date_gmt":"2014-12-31T09:00:45","guid":{"rendered":"http:\/\/www.ceppecs.eu\/?p=1827"},"modified":"2014-12-31T12:38:50","modified_gmt":"2014-12-31T10:38:50","slug":"la-sociologie-generale-racontee-aux-reginiens","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.ceppecs.eu\/?p=1827","title":{"rendered":"La sociologie g\u00e9n\u00e9rale racont\u00e9e aux r\u00e9giniens"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: center;\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter size-medium wp-image-1834\" title=\"pj12_cover\" src=\"http:\/\/www.ceppecs.eu\/wp-content\/uploads\/2014\/12\/pj12_cover2-233x300.jpg\" alt=\"\" width=\"233\" height=\"300\" srcset=\"https:\/\/www.ceppecs.eu\/wp-content\/uploads\/2014\/12\/pj12_cover2-233x300.jpg 233w, https:\/\/www.ceppecs.eu\/wp-content\/uploads\/2014\/12\/pj12_cover2.jpg 350w\" sizes=\"auto, (max-width: 233px) 100vw, 233px\" \/><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Article \u00e9crit par Jean-Marie Lacrosse et publi\u00e9 dans\u00a0<a href=\"http:\/\/www.projeunes.be\/pjs_PDF\/ProJ_revue\/ProJ_12_web.pdf\" target=\"_blank\">Pro J, n\u00b012, \u00a0d\u00e9cembre 2014-f\u00e9vrier 2015<\/a><\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0La sociologie ne couvre pas, loin de l\u00e0, le champ entier de la pens\u00e9e politique mais elle en a pris en charge, avec ses outils et ses m\u00e9thodes propres, un de ses probl\u00e8mes les plus \u00e9pineux et les plus myst\u00e9rieux (mais aussi les plus passionnants !) : l\u2019articulation, dans le ph\u00e9nom\u00e8ne humain, de l\u2019individuel et du collectif, deux niveaux de r\u00e9alit\u00e9 distincts, s\u00e9parables mais intimement li\u00e9s et tellement enchev\u00eatr\u00e9s l\u2019un dans l\u2019autre que leur distinction requiert une analyse syst\u00e9matique. Les humains ne sont en quelque sorte pr\u00e9sents \u00e0 eux-m\u00eames qu\u2019en \u00e9tant en m\u00eame temps pr\u00e9sents \u00e0 l\u2019ensemble dont ils font partie.<br \/>\nC\u2019est cela qui d\u00e9finit ce que l\u2019on appelait autrefois leur \u00ab \u00e2me \u00bb et qui donne \u00e0 l\u2019existence humaine ce cachet si particulier : ces gens ne vivent pas seulement \u00e0 c\u00f4t\u00e9 des autres ou avec les autres, leurs \u00ab \u00e2mes \u00bb communiquent, elles sont en quelque sorte perm\u00e9ables, poreuses les unes aux autres, il y a une tr\u00e8s remarquable comp\u00e9n\u00e9tration des \u00e2mes que le ph\u00e9nom\u00e8ne du langage, tel qu\u2019il se pr\u00e9sente chez eux, met particuli\u00e8rement bien en \u00e9vidence. D\u2019o\u00f9 par exemple ces ph\u00e9nom\u00e8nes \u00e9tranges : l\u2019id\u00e9e la plus impersonnelle peut les blesser voire les an\u00e9antir dans leur intimit\u00e9 la plus personnelle et, \u00e0 l\u2019inverse, ce qui leur appara\u00eet comme le plus personnel, leur truc bien \u00e0 eux, rien qu\u2019\u00e0 eux, se r\u00e9v\u00e8le au bout du compte hautement impersonnel et largement partag\u00e9 par leurs semblables (raison pour laquelle, entre nous soit dit, sociologues et psychologues devraient toujours \u00e9troitement collaborer tant, comme dans une pi\u00e8ce de monnaie, la face du r\u00e9el que per\u00e7oit le sp\u00e9cialiste de chacune de ces disciplines est ins\u00e9parable de l\u2019autre face mais qu\u2019il est quasiment impossible, comme une pi\u00e8ce de monnaie, de regarder les deux faces ensemble).\u00a0\u00bb (Jean-Marie Lacrosse)<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><!--more--><\/p>\n<div>\n<p style=\"text-align: center;\" align=\"center\"><strong>Pr\u00e9ambule<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" align=\"center\"><strong><\/strong><em style=\"font-size: 13px;\">En juin 2011, alors que je partais en retraite apr\u00e8s avoir enseign\u00e9 la sociologie g\u00e9n\u00e9rale pendant vingt-cinq ans, deux \u00e9tudiantes, qui avaient \u00e9chou\u00e9 en premi\u00e8re session, sont venues me trouver apr\u00e8s la d\u00e9lib\u00e9ration\u00a0:<\/em><br \/>\n<em>\u2013 \u00ab\u00a0Monsieur votre cours est difficile, c\u2019est trop abstrait\u2026\u00a0\u00bb. <\/em><br \/>\n<em>\u2013 \u00ab\u00a0Abstrait\u00a0? Mais non, il s\u2019agit d\u2019un r\u00e9cit qui porte sur l\u2019aventure humaine dans son ensemble, en insistant sur le fait qu\u2019elle n\u2019a d\u2019autre existence que sociale et politique\u2026 Chiche, pour la deuxi\u00e8me session, je vais r\u00e9\u00e9crire ce cours sous forme de roman\u00a0\u00bb. <\/em><br \/>\n<em>Les pages qui suivent repr\u00e9sentent l\u2019entr\u00e9e en mati\u00e8re de ce roman. Pour la petite histoire, les deux \u00e9tudiantes ont brillamment r\u00e9ussi en seconde session\u2026<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: center;\" align=\"center\"><strong style=\"text-align: center; font-size: 13px;\">La sociologie g\u00e9n\u00e9rale racont\u00e9e aux r\u00e9giniens<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 13px;\">Ce document peut \u00eatre dat\u00e9 de 2011. Il a \u00e9t\u00e9 r\u00e9dig\u00e9 par un explorateur de la plan\u00e8te Regina rentrant d\u2019un voyage sur la plan\u00e8te Terre, \u00e0 l\u2019autre bout de la galaxie, o\u00f9 il vient d\u2019effectuer une mission incognito. Le voyage retour durera quatre ans -comptabilis\u00e9s en temps terrestre- mais son message arrive \u00e0 destination instantan\u00e9ment parce que les r\u00e9giniens ont d\u00e9couvert la vitesse virtuelle absolue, la vitesse de l\u2019instantan\u00e9it\u00e9<\/span><em style=\"font-size: 13px;\">.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 13px;\">Salve, Regina,<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 13px;\">Voici le compte-rendu de ma mission sur la plan\u00e8te Terre. Nous pourrons en parler plus longuement lors de mon retour, d\u2019ici quatre ou cinq ans, mais ceci pourra nous servir d\u2019entr\u00e9e en mati\u00e8re. J\u2019ai donc pass\u00e9 deux ans sur cette plan\u00e8te que ses habitants, les \u00ab\u00a0terriens\u00a0\u00bb nomment bizarrement la \u00ab\u00a0Terre\u00a0\u00bb, comme si la mati\u00e8re dont elle est faite \u00e9tait unique dans l\u2019univers et propre \u00e0 cette plan\u00e8te. Ces gens sont plut\u00f4t sympathiques et intelligents mais d\u2019une intelligence bien diff\u00e9rente de la n\u00f4tre. Ce qui la caract\u00e9rise, c\u2019est son extr\u00eame affectivit\u00e9. Lorsqu\u2019ils essayent de raisonner logiquement, ils tombent tr\u00e8s facilement sous l\u2019empire de puissantes \u00e9motions qui an\u00e9antissent leurs capacit\u00e9s de r\u00e9flexion. Seulement voil\u00e0, le probl\u00e8me n\u2019est pas simple, c\u2019est aussi par les \u00e9motions qu\u2019ils acc\u00e8dent \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9, y compris \u00e0 leur r\u00e9alit\u00e9 propre. Ils ne peuvent donc pas simplement les ignorer, ils doivent s\u2019efforcer de les conna\u00eetre s\u2019ils veulent les tenir \u00e0 distance et ne pas en devenir les esclaves.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><!--more--><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cette contradiction s\u2019est particuli\u00e8rement aggrav\u00e9e ces derniers temps. En effet, l\u2019\u00e9poque r\u00e9cente est toute enti\u00e8re vou\u00e9e \u00e0 la c\u00e9l\u00e9bration de \u00ab\u00a0l\u2019intelligence \u00e9motionnelle\u00a0\u00bb comme ils disent et leur environnement m\u00e9diatique en est satur\u00e9. Les anciens auteurs, comme Platon ou S\u00e9n\u00e8que, n\u2019ignoraient pas ce qu\u2019ils nommaient les passions bien s\u00fbr, mais ils se donnaient pour t\u00e2che de les soumettre \u00e0 la raison. Avec l\u2019av\u00e8nement des m\u00e9dias de masse, c\u2019est tout le contraire. La raison se noie dans des torrents d\u2019\u00e9motion. Et ce qui est plus pernicieux encore, c\u2019est quand ces \u00e9motions se pr\u00e9sentent elles-m\u00eames comme des raisonnements. Ils appellent cela l\u2019id\u00e9ologie et par les temps qui courent son r\u00e8gne est sans limite.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 13px;\">Autant dire qu\u2019ils n\u2019en auront probablement jamais fini avec ce probl\u00e8me qu\u2019un jeune math\u00e9maticien prodige du 17<\/span><sup>\u00e8me<\/sup><span style=\"font-size: 13px;\"> si\u00e8cle avait joliment formul\u00e9 sous le signe de l\u2019opposition du c\u0153ur et de la raison. Je t\u2019en recopie int\u00e9gralement une des pens\u00e9es les plus profondes, le fragment 142\u00a0:<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0<em>Nous connaissons la v\u00e9rit\u00e9, non seulement par la raison, mais encore par le c\u0153ur ; c&rsquo;est de cette derni\u00e8re sorte que nous connaissons les premiers principes, et c&rsquo;est en vain que le raisonnement, qui n&rsquo;y a point de part, essaye de les combattre. Les pyrrhoniens, qui n&rsquo;ont que cela pour objet, y travaillent inutilement. Nous savons que nous ne r\u00eavons point ; quelque impuissance o\u00f9 nous soyons de le prouver par raison, cette impuissance ne conclut autre chose que la faiblesse de notre raison, mais non pas l&rsquo;incertitude de toutes nos connaissances, comme ils le pr\u00e9tendent. <\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Car la connaissance des premiers principes, comme qu&rsquo;il y a espace, temps, mouvements, nombres, est aussi ferme qu&rsquo;aucune de celles que nos raisonnements nous donnent. Et c&rsquo;est sur ces connaissances du c\u0153ur et de l&rsquo;instinct qu&rsquo;il faut que la raison s&rsquo;appuie, et qu&rsquo;elle y fonde tout son discours. Le c\u0153ur sent qu&rsquo;il y a trois dimensions dans l&rsquo;espace et que les nombres sont infinis ; et la raison d\u00e9montre ensuite qu&rsquo;il n&rsquo;y a point deux nombres carr\u00e9s dont l&rsquo;un soit le double de l&rsquo;autre. Les principes se sentent, les propositions se concluent ; et le tout avec certitude, quoique par diff\u00e9rentes voies. Et il est aussi inutile que ridicule que la raison demande au c\u0153ur des preuves de ses premiers principes, pour vouloir y consentir, qu\u2019il serait ridicule que le c\u0153ur demand\u00e2t \u00e0 la raison un sentiment de toutes les propositions qu&rsquo;elle d\u00e9montre, pour vouloir les recevoir. <\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><em>Cette impuissance ne doit donc servir qu&rsquo;\u00e0 humilier la raison, qui voudrait juger de tout, mais non pas \u00e0 combattre notre certitude, comme s&rsquo;il n&rsquo;y avait que la raison capable de nous instruire. Pl\u00fbt \u00e0 Dieu que nous n\u2019en eussions au contraire jamais besoin et que nous connaissions toutes choses par instinct et par sentiment\u00a0! Mais la nature nous a refus\u00e9 ce bien, elle ne nous a au contraire donn\u00e9 que tr\u00e8s peu de connaissances de cette sorte. Toutes les autres ne peuvent \u00eatre acquises que par raisonnement.<\/em>\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 13px;\">A l\u2019\u00e9poque o\u00f9 j\u2019ai visit\u00e9 la Terre, le\u00a0\u00ab\u00a0connais-toi toi-m\u00eame\u00a0\u00bb dont des jeunes gens de cet acabit avaient entretenu la flamme depuis les temps les plus recul\u00e9s \u2013les sciences humaines \u00e9taient cens\u00e9es avoir pris le relais depuis un bon si\u00e8cle\u2013 \u00e9tait \u00e0 l\u2019agonie. Faute de s\u2019int\u00e9resser s\u00e9rieusement \u00e0 ces questions, les soci\u00e9t\u00e9s autoproclam\u00e9es de la connaissance faisaient plut\u00f4t penser \u00e0 des soci\u00e9t\u00e9s de l\u2019ignorance. L\u2019\u00e9poque ne brillait ni par sa clairvoyance ni par son courage. Dans les sciences humaines proprement dites, la plupart des chercheurs semblaient plus pr\u00e9occup\u00e9s de brouiller les pistes, de m\u00e9langer les faits et de faire diversion par rapport aux questions essentielles qui se posaient alors que de contribuer franchement \u00e0 la recherche de la v\u00e9rit\u00e9.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les humains \u00e9taient tr\u00e8s fiers des r\u00e9gimes qu\u2019ils avaient \u00e9difi\u00e9s depuis trois si\u00e8cles, des r\u00e9gimes cens\u00e9s assurer la souverainet\u00e9 du peuple et la participation de chacun aux d\u00e9cisions collectives. La d\u00e9mocratie devait permettre, pensaient-ils, que les vrais choix soient clairement d\u00e9finis, discut\u00e9s en connaissance de cause et tranch\u00e9s de fa\u00e7on concert\u00e9e. On \u00e9tait loin du compte. Les d\u00e9mocraties produisaient tout le contraire d\u2019une quelconque efficacit\u00e9 collective. Les hommes semblaient avoir perdu la capacit\u00e9 d\u2019identifier les probl\u00e8mes, d\u2019en discuter les tenants et aboutissants et d\u2019en d\u00e9gager des diagnostics cr\u00e9dibles. Quand un probl\u00e8me se pr\u00e9sentait et qu\u2019on commen\u00e7ait \u00e0 tenter d\u2019en pr\u00e9ciser les contours, il sombrait rapidement dans un indescriptible brouhaha pol\u00e9mique, et g\u00e9n\u00e9rait des querelles de fous. Impossible dans ces conditions, d\u2019arriver \u00e0 seulement formuler un diagnostic consistant. Si quelqu\u2019un s\u2019y essayait, on lui fermait rapidement le clapet\u00a0: \u00ab\u00a0Soyez positifs, arr\u00eatez de soulever des probl\u00e8mes, nous ce qu\u2019on veut, c\u2019est des solutions\u00a0\u00bb. Comment trouver des solutions en refusant d\u2019identifier les probl\u00e8mes, voil\u00e0 une question qui ne semblait pas tarauder outre mesure nos terriens, de plus en plus vou\u00e9s aux engueulades et aux vocif\u00e9rations.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Bref, le monde semblait fig\u00e9, paralys\u00e9, et comme p\u00e9trifi\u00e9 par une peur sourde de bouger ou de toucher \u00e0 quoi que ce soit. Impossible dans ce climat d\u00e9pressif de remettre les choses \u00e0 plat, de les r\u00e9examiner en profondeur, voire tout simplement de regarder la r\u00e9alit\u00e9 en face. M\u00eame les plus courageux et les plus lucides d\u2019entre eux \u00e9taient peu \u00e0 peu consum\u00e9s par ce spectacle accablant et s\u2019\u00e9vadaient eux aussi dans leurs r\u00eaveries, aliment\u00e9es par les s\u00e9ries t\u00e9l\u00e9vis\u00e9es diffus\u00e9es vingt-quatre heures sur vingt-quatre et aid\u00e9es par de puissantes drogues apaisantes et anxiolytiques. Les comp\u00e9titions sportives remplissaient le vide abyssal laiss\u00e9 par la politique et suscitaient des passions de plus en plus consid\u00e9rables. L\u00e0 au moins, chacun pouvait s\u2019y retrouver, les enjeux de ces joutes \u00e9piques \u00e9taient clairs pour tout le monde, sans hypocrisie ni dissimulation possible.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les derni\u00e8res ann\u00e9es de cette sombre \u00e9poque virent les places de toutes les grandes villes se remplir peu \u00e0 peu de jeunes gens valeureux aux sentiments nobles et g\u00e9n\u00e9reux. Indignez-vous, clamaient-ils, reprenant en ch\u0153ur le p\u00e9remptoire slogan d\u2019un tr\u00e8s vieux rescap\u00e9 des horribles guerres du vingti\u00e8me si\u00e8cle. Peu d\u2019entre eux auraient h\u00e9las \u00e9t\u00e9 capables de formuler clairement les cibles de cette vertueuse indignation au-del\u00e0 des formules convenues\u00a0: dans l\u2019ordre le capitalisme, les march\u00e9s financiers, les disparit\u00e9s nord-sud, etc. Aucun d\u2019entre eux n\u2019aurait song\u00e9 \u00e0 ranger le d\u00e9clin de l\u2019intelligence collective parmi les motifs d\u2019indignation. Il s\u2019agissait encore une fois de proclamer des valeurs et non de soulever des probl\u00e8mes. Et aucun d\u2019entre eux surtout n\u2019aurait daign\u00e9 consid\u00e9rer la contribution appr\u00e9ciable que leur id\u00e9ologie spontan\u00e9e, libertaire et anti-institutionnelle, apportait au susdit capitalisme.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 13px;\">Bref, si l\u2019on en restait aux apparences, il y avait de quoi s\u2019en remettre \u00e0 un autre fragment du jeune prodige que j\u2019ai cit\u00e9 plus haut\u00a0: \u00ab\u00a0<\/span><em style=\"font-size: 13px;\">L\u2019homme n\u2019est donc que d\u00e9guisement, que mensonge et hypocrisie, et en soi-m\u00eame et \u00e0 l\u2019\u00e9gard des autres. Il ne veut donc pas qu\u2019on lui dise la v\u00e9rit\u00e9. Il \u00e9vite de la dire aux autres. Et toutes ces dispositions, si \u00e9loign\u00e9es de la justice et de la raison, ont une racine naturelle dans son c\u0153ur<\/em><span style=\"font-size: 13px;\">\u00a0\u00bb (fragment 743).<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il faut cependant que tu saches, ch\u00e8re R\u00e9gine, que le jeune prodige en question \u00e9tait un chr\u00e9tien (je t\u2019expliquerai plus loin) convaincu que, hors la foi chr\u00e9tienne, l\u2019homme ne peut \u00e9chapper \u00e0 la vacuit\u00e9 et \u00e0 l\u2019inconsistance psychologique qui le caract\u00e9risent pour vivre un v\u00e9ritable destin et r\u00e9v\u00e9ler la \u00ab\u00a0grandeur de l\u2019\u00e2me humaine\u00a0\u00bb. Il y cherchait d\u2019ailleurs une justification de l\u2019existence de Dieu, la derni\u00e8re sans doute pour les modernes\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Entre parenth\u00e8ses, ce n\u2019est pas du tout le genre de propos que tient le plus grand philosophe vivant aujourd\u2019hui sur cette plan\u00e8te. C\u2019est un fran\u00e7ais, j\u2019ai oubli\u00e9 de noter son nom, il s\u2019appelle Marcel je crois, mais c\u2019est un pr\u00e9nom assez courant l\u00e0-bas. Il est fr\u00e9quemment interview\u00e9 par les journaux et les radios. Il professe quant \u00e0 lui un optimisme anthropologique inv\u00e9t\u00e9r\u00e9, r\u00e9p\u00e9tant sans cesse que c\u2019est loin d\u2019\u00eatre la fin du monde ni le dernier mot de l\u2019histoire de la d\u00e9mocratie, que c\u2019est juste un mauvais moment \u00e0 passer, une \u00e9tape de transition vers une nouvelle \u00e8re de l\u2019humanit\u00e9. H\u00e9las, peu de gens d\u00e9c\u00e8lent dans ses propos cet optimisme foncier tant il est sans concession ni complaisance concernant l\u2019\u00e9tat pr\u00e9sent des choses. En bref, il croit, et je pense qu\u2019il a raison, en la capacit\u00e9 d\u2019apprendre qu\u2019a cette esp\u00e8ce mais il pense aussi que le processus par lequel elle apprend est tr\u00e8s long, tr\u00e8s lent et tr\u00e8s fragile, de par la folie qui est constitutive de sa nature m\u00eame.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 13px;\">A l\u2019expos\u00e9 de ce tableau, je suis s\u00fbr, ma Reine, que tu te poses la question\u00a0: comment en sont-ils arriv\u00e9s l\u00e0\u00a0? Eh bien, la meilleure explication m\u2019a \u00e9t\u00e9 fournie par un vieux professeur en fin de carri\u00e8re. Il enseignait dans un petit pays du nord de l\u2019Europe o\u00f9 la maladie que je t\u2019ai d\u00e9crite avait pris des proportions extravagantes. Ses citoyens, dot\u00e9s d\u2019un bon sens l\u00e9gendaire, s\u2019\u00e9taient depuis longtemps d\u00e9sint\u00e9ress\u00e9s du spectacle p\u00e9nible de politiciens d\u00e9boussol\u00e9s que leur servaient quotidiennement des journalistes tout aussi d\u00e9boussol\u00e9s. Comme partout, la politique s\u2019\u00e9tait \u00e0 ce point pipolis\u00e9e que 70 \u00e0 80 % de l\u2019information concernait la vie intime et mondaine de ces \u00e9lites autoproclam\u00e9es. Il valait d\u2019ailleurs mieux que ces \u00e9lites d\u00e9tournent l\u2019attention des probl\u00e8mes qu\u2019ils \u00e9taient cens\u00e9s traiter. Depuis 30 ans, ils s\u2019\u00e9taient tromp\u00e9s \u00e0 peu pr\u00e8s sur tout, l\u2019\u00e9ducation \u00e9tant \u00e9videmment au premier rang de ces funestes erreurs. La question n\u2019\u00e9tait plus\u00a0: y a-t-il un pilote dans l\u2019avion\u00a0? Tout le monde le savait maintenant\u00a0: ici, le seul pilote en activit\u00e9, c\u2019est le pilote automatique et il n\u2019est pas programm\u00e9 pour atterrir\u00a0!<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mon interlocuteur avait assist\u00e9 pendant de longues ann\u00e9es aux s\u00e9minaires du philosophe dont je viens de te parler et avait bien s\u00fbr lu ses innombrables travaux. Il partait en retraite le c\u0153ur l\u00e9ger. Ces derni\u00e8res ann\u00e9es plus particuli\u00e8rement, me disait-il, j\u2019avais vraiment l\u2019impression d\u2019enseigner \u00e0 des sourds-muets. Ils pr\u00e9tendaient ne rien entendre de ce que je leur expliquais, c\u2019\u00e9tait, me disaient-ils, bien trop abstrait, trop g\u00e9n\u00e9ral. H\u00e9las leur attitude variait tr\u00e8s peu quand il s\u2019agissait d\u2019aborder les questions les plus concr\u00e8tes pour eux comme leur propre exp\u00e9rience subjective, leur psychologie commune ou leurs rapports avec leurs semblables. Ils \u00e9taient tout juste pr\u00eats \u00e0 faire docilement ce qui \u00e9tait attendu d\u2019eux pour passer les \u00e9preuves et obtenir leur dipl\u00f4me final. Poser des questions, donner ne f\u00fbt-ce que des marques de curiosit\u00e9 ou d\u2019int\u00e9r\u00eat pour le probl\u00e8me abord\u00e9 au cours\u00a0? Il valait mieux ne rien attendre de tel de leur part. Bien s\u00fbr, il y avait bien chaque ann\u00e9e quelques exceptions, une petite minorit\u00e9 d\u2019\u00e9tudiants qui osait braver l\u2019interdit de \u00ab\u00a0se prendre la t\u00eate\u00a0\u00bb. Le danger pour le prof \u00e9tait alors de s\u2019attacher exag\u00e9r\u00e9ment \u00e0 ces rares sp\u00e9cimens comme un naufrag\u00e9 s\u2019agrippe \u00e0 sa bou\u00e9e de sauvetage.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 13px;\">La t\u00e2che se compliquait selon lui lorsqu\u2019il s\u2019agissait d\u2019enseigner la sociologie g\u00e9n\u00e9rale. L\u00e0, rien \u00e0 faire, il fallait d\u2019embl\u00e9e porter le fer dans la plaie, aller droit l\u00e0 o\u00f9 \u00e7a faisait mal si l\u2019on voulait sortir de l\u2019aimable bavardage qu\u2019\u00e9taient devenus la plupart des cours de sciences sociales. La sociologie, voulait-il me convaincre, devait commencer par poser clairement le probl\u00e8me du politique car, \u00e0 la source de tous les d\u00e9boires contemporains, il y avait un v\u00e9ritable refoulement ou, mieux encore, un d\u00e9ni du politique. Il \u00e9tait l\u00e0 plus que jamais mais tout le monde faisait comme s\u2019il avait disparu. Il fallait soigneusement distinguer, expliquait-il, <\/span><span style=\"text-decoration: underline;\">le<\/span><span style=\"font-size: 13px;\"> politique et <\/span><span style=\"text-decoration: underline;\">la<\/span><span style=\"font-size: 13px;\"> politique. De fait, quand j\u2019y repense, c\u2019est une distinction qui ne m\u2019\u00e9tait pas apparue clairement dans les propos de mes interlocuteurs pr\u00e9c\u00e9dents et pourtant elle me semblait particuli\u00e8rement \u00e9clairante. Dans les d\u00e9mocraties contemporaines, continuait-il, plus la politique gagnait en visibilit\u00e9, plus le politique devenait invisible et en apparence ind\u00e9chiffrable. Evidemment, la politique coup\u00e9e de sa face cach\u00e9e, le politique, d\u00e9p\u00e9rissait elle-m\u00eame peu \u00e0 peu et sombrait dans l\u2019insignifiance. Le probl\u00e8me du politique avait commenc\u00e9 \u00e0 se poser en Europe il y a \u00e0 peu pr\u00e8s cinq si\u00e8cles. Pour les anciens, la question ne se posait pas vraiment puisqu\u2019ils consid\u00e9raient l\u2019appartenance \u00e0 ce type d\u2019ensemble comme une donn\u00e9e naturelle du m\u00eame ordre en quelque sorte que les essaims d\u2019abeilles ou les troupeaux de bovid\u00e9s. L\u2019homme est un animal politique en avait-on retenu. \u00ab\u00a0<\/span><em style=\"font-size: 13px;\">L\u2019Etat est un fait de nature, l\u2019homme est naturellement un \u00eatre sociable. [\u2026] La nature pousse donc instinctivement les hommes \u00e0 l\u2019association politique<\/em><span style=\"font-size: 13px;\">\u00a0\u00bb pouvait-on lire dans l\u2019ouvrage de l\u2019un d\u2019entre eux, intitul\u00e9 pr\u00e9cis\u00e9ment \u00ab\u00a0Politique\u00a0\u00bb.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cette vision un peu na\u00efve \u00e9tait exactement \u00e0 l\u2019oppos\u00e9 de celle que professait la philosophie politique moderne. Au d\u00e9but du 16<sup>\u00e8me<\/sup> si\u00e8cle, un certain Machiavel avait consacr\u00e9 toute sa sagacit\u00e9 \u00e0 mettre en lumi\u00e8re la somme de ruses, de cruaut\u00e9s, de hasards, qui avaient depuis toujours pr\u00e9sid\u00e9s \u00e0 la constitution des unit\u00e9s politiques. Rien de naturel dans cette r\u00e9alit\u00e9 \u00e0 laquelle les modernes ont r\u00e9serv\u00e9 un autre mot, celui d\u2019institution. Eh bien la sociologie g\u00e9n\u00e9rale c\u2019\u00e9tait cela, selon son fondateur lui-m\u00eame, Emile Durkheim, la science des institutions. <em>\u00ab\u00a0Il y a un mot qui, pourvu toutefois qu\u2019on en \u00e9tende un peu l\u2019acception ordinaire, exprime assez bien cette mani\u00e8re d\u2019\u00eatre tr\u00e8s sp\u00e9ciale\u00a0; c\u2019est celui d\u2019institution. On peut en effet, sans d\u00e9naturer le sens de cette expression, appeler institutions toutes les croyances et tous les modes de conduite institu\u00e9s par la collectivit\u00e9.\u00a0La sociologie peut alors \u00eatre d\u00e9finie\u00a0: la science des institutions, de leur gen\u00e8se et de leur fonctionnement\u00a0\u00bb.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 13px;\">L\u2019observateur le plus candide de la r\u00e9alit\u00e9 humaine ne pouvait en effet qu\u2019\u00eatre frapp\u00e9 par le caract\u00e8re \u00ab\u00a0tr\u00e8s sp\u00e9cial\u00a0\u00bb, selon les mots m\u00eames du fondateur, de cette r\u00e9alit\u00e9. Ainsi, en premier lieu, ce fait \u00e9trange et tr\u00e8s paradoxal\u00a0: les soci\u00e9t\u00e9s humaines ne peuvent r\u00e9aliser leur unit\u00e9 qu\u2019en passant par ce qui en est en apparence le contraire, la division. Ces soci\u00e9t\u00e9s n\u2019existent qu\u2019\u00e0 partir d\u2019un point situ\u00e9 en dehors d\u2019elles, gr\u00e2ce auquel elles entrent en rapport avec elles-m\u00eames. C\u2019est par ce biais qu\u2019elles disposent d\u2019une propri\u00e9t\u00e9 tr\u00e8s remarquable\u00a0: la r\u00e9flexivit\u00e9. Ces soci\u00e9t\u00e9s ne sont en fait pas des choses \u00e0 proprement parler, elles n\u2019existent que sur ce mode r\u00e9flexif qui suppose n\u00e9cessairement une certaine ext\u00e9riorit\u00e9 \u00e0 soi.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">En fait, ces m\u00e9diations constituantes du politique, en lesquelles se manifeste chaque fois le ph\u00e9nom\u00e8ne de la division et de l\u2019ext\u00e9riorit\u00e9 interne, semblent pouvoir \u00eatre ramen\u00e9es \u00e0 trois\u00a0: le pouvoir, le conflit, la norme. Mais ce n\u2019est l\u00e0 que la partie la plus visible de l\u2019iceberg. Le politique concerne aussi tous les processus irr\u00e9fl\u00e9chis par lesquels une soci\u00e9t\u00e9 humaine agit sur elle-m\u00eame, se connait et se reconnait elle-m\u00eame dans ses ressemblances et ses diff\u00e9rences avec les autres soci\u00e9t\u00e9s.\u00a0Il comprend aussi, bien s\u00fbr, les repr\u00e9sentations collectives, c\u2019est-\u00e0-dire les histoires que ces soci\u00e9t\u00e9s ne cessent de se raconter \u00e0 elles-m\u00eames comme si, pour exister, elles avaient besoin de se voir dans le gigantesque miroir qu\u2019elles se tendent et dans la contemplation duquel elles s\u2019ab\u00eement en permanence.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 13px;\">Je sais, ma Reine, que pour nous, ces choses sont difficiles \u00e0 comprendre parce que nous sommes constitu\u00e9s autrement qu\u2019eux mais les terriens eux avaient ressass\u00e9 ces id\u00e9es pendant plusieurs si\u00e8cles depuis Machiavel. Pour mon interlocuteur, cette difficult\u00e9 bien r\u00e9elle, qu\u2019il constatait chez tous ses \u00e9tudiants, n\u2019\u00e9tait qu\u2019un sympt\u00f4me de plus de la formidable r\u00e9gression naturaliste que connaissait alors la pens\u00e9e humaine. Cette esp\u00e8ce \u00e9tait devenue incapable de se comprendre elle-m\u00eame dans ce qu\u2019elle avait de plus original et de plus sp\u00e9cifique par rapport aux autres esp\u00e8ces animales. Selon ce professeur, c\u2019est d\u2019ailleurs autour de cette question que se livrerait la grande bataille intellectuelle du 21<\/span><sup>\u00e8me<\/sup><span style=\"font-size: 13px;\"> si\u00e8cle.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ainsi mise en perspective, la sociologie s\u2019inscrit dans le sillage de la pens\u00e9e politique moderne. Son av\u00e8nement au 19<sup>\u00e8me<\/sup> si\u00e8cle a \u00e9t\u00e9 longuement pr\u00e9par\u00e9 par des philosophes comme Hobbes, Locke, Montesquieu, Rousseau. Elle ne couvre pas, loin de l\u00e0, le champ entier de la pens\u00e9e politique mais elle en a pris en charge, avec ses outils et ses m\u00e9thodes propres, un de ses probl\u00e8mes les plus \u00e9pineux et les plus myst\u00e9rieux (mais aussi les plus passionnants\u00a0!)\u00a0: l\u2019articulation, dans le ph\u00e9nom\u00e8ne humain, de l\u2019individuel et du collectif, deux niveaux de r\u00e9alit\u00e9 distincts, s\u00e9parables mais intimement li\u00e9s et tellement enchev\u00eatr\u00e9s l\u2019un dans l\u2019autre que leur distinction requiert une analyse syst\u00e9matique. Les humains ne sont en quelque sorte pr\u00e9sents \u00e0 eux-m\u00eames qu\u2019en \u00e9tant en m\u00eame temps pr\u00e9sents \u00e0 l\u2019ensemble dont ils font partie.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C\u2019est cela qui d\u00e9finit ce que l\u2019on appelait autrefois leur \u00ab\u00a0\u00e2me\u00a0\u00bb et qui donne \u00e0 l\u2019existence humaine ce cachet si particulier\u00a0: ces gens ne vivent pas seulement \u00e0 c\u00f4t\u00e9 des autres ou avec les autres, leurs \u00ab\u00a0\u00e2mes\u00a0\u00bb communiquent, elles sont en quelque sorte perm\u00e9ables, poreuses les unes aux autres, il y a une tr\u00e8s remarquable comp\u00e9n\u00e9tration des \u00e2mes que le ph\u00e9nom\u00e8ne du langage, tel qu\u2019il se pr\u00e9sente chez eux, met particuli\u00e8rement bien en \u00e9vidence. D\u2019o\u00f9 par exemple ces ph\u00e9nom\u00e8nes \u00e9tranges\u00a0: l\u2019id\u00e9e la plus impersonnelle peut les blesser voire les an\u00e9antir dans leur intimit\u00e9 la plus personnelle et, \u00e0 l\u2019inverse, ce qui leur appara\u00eet comme le plus personnel, leur truc bien \u00e0 eux, rien qu\u2019\u00e0 eux, se r\u00e9v\u00e8le au bout du compte hautement impersonnel et largement partag\u00e9 par leurs semblables (raison pour laquelle, entre nous soit dit, sociologues et psychologues devraient toujours \u00e9troitement collaborer tant, comme dans une pi\u00e8ce de monnaie, la face du r\u00e9el que per\u00e7oit le sp\u00e9cialiste de chacune de ces disciplines est ins\u00e9parable de l\u2019autre face mais qu\u2019il est quasiment impossible, comme une pi\u00e8ce de monnaie, de regarder les deux faces ensemble).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C\u2019est l\u00e0 le c\u0153ur des ph\u00e9nom\u00e8nes qu\u2019\u00e9tudie la sociologie. Elle a ainsi h\u00e9rit\u00e9 de la meilleure part de la philosophie politique. Car, toujours selon mon interlocuteur, l\u2019autre partie de l\u2019h\u00e9ritage, la philosophie du droit, normative et prescriptive, bien que plus en vogue actuellement (celle qu\u2019illustrent par exemple les entreprises intellectuelles de Rawls et Habermas) est nettement moins int\u00e9ressante et trouve assez vite ses limites.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 13px;\">Pour faire appara\u00eetre mieux encore cette filiation, il faut introduire deux cha\u00eenons suppl\u00e9mentaires que je n\u2019ai pas encore \u00e9voqu\u00e9s, la d\u00e9couverte quasi simultan\u00e9e de l\u2019histoire et de la soci\u00e9t\u00e9 entre disons 1750 et 1850. L\u2019histoire ou mieux encore la capacit\u00e9 d\u2019histoire dont dispose l\u2019esp\u00e8ce rel\u00e8ve de cette r\u00e9flexivit\u00e9 en acte qui caract\u00e9rise le politique. Elle en sp\u00e9cifie en quelque sorte les traits fondamentaux\u00a0: la r\u00e9flexivit\u00e9 op\u00e8re dans l\u2019\u00e9l\u00e9ment du temps et fait de l\u2019humanit\u00e9 une esp\u00e8ce auto-productrice. L\u2019humanit\u00e9 se fait elle-m\u00eame dans le temps, c\u2019est la d\u00e9couverte que l\u2019on attribue g\u00e9n\u00e9ralement \u00e0 cet \u00e9trange personnage qu\u2019\u00e9tait Jean-Jacques Rousseau qui la formule de fa\u00e7on saisissante dans un petit ouvrage de 1754\u00a0: quittez l\u2019esp\u00e8ce humaine dit-il, revenez 1000 ans plus tard, elle aura tout chang\u00e9, elle-m\u00eame et tout son univers alors que l\u2019animal n\u2019aura rien chang\u00e9. Entre parenth\u00e8ses, voil\u00e0 un fait bien plus significatif que les laborieuses tentatives, aux maigres r\u00e9sultats, auxquelles se livrent aujourd\u2019hui de nombreux scientifiques pour apprendre aux chimpanz\u00e9s \u00e0 \u00ab\u00a0communiquer\u00a0\u00bb. Avec les moyens dont nous disposons, nous, les r\u00e9giniens, pourrions d\u2019ailleurs les prendre au mot\u00a0: revenir les visiter dans 1000 ans et voir o\u00f9 ils en sont avec eux-m\u00eames et avec leurs cousins g\u00e9n\u00e9tiques, chimpanz\u00e9s et bonobos (ceux-ci partagent, para\u00eet-il, 98 % de leur patrimoine g\u00e9n\u00e9tique avec les humains).<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 13px;\">Ce n\u2019est pourtant qu\u2019au 19<\/span><sup>\u00e8me<\/sup><span style=\"font-size: 13px;\"> si\u00e8cle, et en Allemagne, que cette \u00ab\u00a0historicit\u00e9\u00a0\u00bb va s\u2019\u00e9panouir conceptuellement et trouver ses penseurs, Hegel et son disciple critique, Marx. Pour r\u00e9sumer leur apport de fa\u00e7on tr\u00e8s grossi\u00e8re, on pourrait dire ceci. Ce que Rousseau d\u00e9signe comme perfectibilit\u00e9, c\u2019est-\u00e0-dire la facult\u00e9 qu\u2019a l\u2019esp\u00e8ce de se perfectionner, rel\u00e8ve plus de l\u2019id\u00e9e de progr\u00e8s que de l\u2019id\u00e9e d\u2019histoire proprement dite. Dans l\u2019id\u00e9e de progr\u00e8s, on retient essentiellement ce qui vient s\u2019ajouter pour l\u2019am\u00e9liorer \u00e0 une r\u00e9alit\u00e9 encore elle-m\u00eame envisag\u00e9e comme une chose stable. Alors que l\u2019histoire, c\u2019est l\u2019id\u00e9e selon laquelle la totalit\u00e9 elle-m\u00eame n\u2019existe qu\u2019en mouvement. La r\u00e9alit\u00e9 dont elle est faite ne peut \u00eatre saisie que dans ce mouvement m\u00eame et comme ce mouvement m\u00eame qui la caract\u00e9rise\u00a0!<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">D\u2019o\u00f9 un rapport tr\u00e8s diff\u00e9rent au pass\u00e9. Si l\u2019on raisonne seulement selon le progr\u00e8s, on peut \u00e0 la limite l\u2019oublier ou le rejeter en ne retenant que ce qui est nouveau et vient rompre avec ce pass\u00e9. Quand on raisonne selon l\u2019histoire au contraire, le pass\u00e9 reprend autant d\u2019importance que dans les soci\u00e9t\u00e9s traditionnelles, plus d\u2019importance m\u00eame puisque les soci\u00e9t\u00e9s de l\u2019histoire cherchent \u00e0 s\u2019en procurer une image exacte et rigoureuse l\u00e0 o\u00f9 les soci\u00e9t\u00e9s traditionnelles se contentaient de r\u00e9cits l\u00e9gendaires de leurs origines. Pour les modernes, le pr\u00e9sent ne peut se comprendre que comme une \u00e9tape dans un parcours ou un chemin dont chacune des \u00e9tapes pr\u00e9c\u00e9dentes et leur succession rev\u00eatent une importance d\u00e9cisive.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C\u2019est encore plus vrai depuis une trentaine d\u2019ann\u00e9es. Jusque-l\u00e0, dans le sillage de ses penseurs initiaux, Hegel et Marx, les hommes envisageaient l\u2019histoire comme une marche certes, mais une marche qui allait les conduire vers un but ultime, une fin de l\u2019histoire, apocalyptique et r\u00e9volutionnaire dans la version marxiste, o\u00f9 l\u2019humanit\u00e9, enfin r\u00e9concili\u00e9e avec elle-m\u00eame, disposerait d\u2019une compr\u00e9hension int\u00e9grale d\u2019elle-m\u00eame. \u00ab\u00a0<em>Le communisme est l\u2019\u00e9nigme de l\u2019histoire r\u00e9solue et il sait qu\u2019il est la solution<\/em>\u00a0\u00bb, \u00e9crivait Marx en 1844. C\u2019est sur cette illusion d\u2019une fin de l\u2019histoire que, pour leur malheur, se sont \u00e9difi\u00e9s les r\u00e9gimes totalitaires au 20<sup>\u00e8me<\/sup> si\u00e8cle, anticommunistes aussi bien que communistes.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais en ce d\u00e9but de 21<sup>\u00e8me<\/sup> si\u00e8cle, c\u2019est \u00e0 la mont\u00e9e d\u2019un autre type de barbarie que nous sommes en train d\u2019assister\u00a0: l\u2019oubli et\/ou le rejet du pass\u00e9 sont en passe de se charger d\u2019une virulence in\u00e9dite, particuli\u00e8rement en Europe. Les europ\u00e9ens vivent de plus en plus dans la honte et le rejet de leur pass\u00e9 qui ne leur appara\u00eet plus que comme un interminable cort\u00e8ge de cruaut\u00e9s et d\u2019inhumanit\u00e9s incompr\u00e9hensibles, avec lequel il faut rompre dans sa totalit\u00e9\u00a0: domination masculine, croisades, colonisation, esclavage, guerres fratricides, etc. Brrr\u00a0! Ce nouvel obscurantisme ne laisse rien pr\u00e9sager de bien r\u00e9jouissant \u00e0 court terme.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 13px;\">L\u2019id\u00e9e d\u2019histoire est ins\u00e9parable de l\u2019id\u00e9e de soci\u00e9t\u00e9 dont le sens actuel se cristallise \u00e0 la m\u00eame \u00e9poque. On pourrait penser que le tour est jou\u00e9 avec la R\u00e9volution fran\u00e7aise qui \u00e9carte toute vell\u00e9it\u00e9 d\u2019absolutisme et fait du Peuple (ou de la Nation) la source de toute l\u00e9gitimit\u00e9. \u00ab\u00a0<\/span><em style=\"font-size: 13px;\">Le principe de toute souverainet\u00e9 r\u00e9side essentiellement dans la Nation. Nul corps, nul individu ne peut exercer d\u2019autorit\u00e9 qui n\u2019en \u00e9mane express\u00e9ment<\/em><span style=\"font-size: 13px;\">\u00a0\u00bb proclame ainsi l\u2019article 3 de la D\u00e9claration des droits de l\u2019homme et du citoyen (en fait le premier acte pos\u00e9 par les r\u00e9volutionnaires fran\u00e7ais en ao\u00fbt 1789). En r\u00e9alit\u00e9, il faudra un bon demi-si\u00e8cle pour que la notion se pr\u00e9cise sous le nom de soci\u00e9t\u00e9 civile d\u2019abord puis de soci\u00e9t\u00e9 tout court ensuite.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019id\u00e9e de soci\u00e9t\u00e9 suppose donc deux conditions indissociables\u00a0: d\u2019une part la libert\u00e9 et l\u2019\u00e9galit\u00e9 en droit de tous les individus qui la composent. Et d\u2019autre part une certaine id\u00e9e de l\u2019humanit\u00e9 comme cet \u00eatre capable de se vouloir et de se faire elle-m\u00eame. C\u2019est ce basculement dans les orientations collectives, cette d\u00e9termination \u00e0 partir de l\u2019avenir et non plus du pass\u00e9 qui imprime sa marque au 19<sup>\u00e8me<\/sup> si\u00e8cle tout entier. Il est tr\u00e8s r\u00e9ducteur, comme le font encore beaucoup d\u2019historiens aujourd\u2019hui, de parler \u00e0 ce propos de r\u00e9volution industrielle. C\u2019est prendre la partie pour le tout. En r\u00e9alit\u00e9, c\u2019est dans tous les domaines de la r\u00e9alit\u00e9 humaine que le basculement op\u00e8re.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019id\u00e9e de soci\u00e9t\u00e9 ne peut se comprendre qu\u2019\u00e0 partir de ce basculement\u00a0: la primaut\u00e9 temporelle accord\u00e9e \u00e0 l\u2019avenir implique une primaut\u00e9 spatiale de la soci\u00e9t\u00e9, une forme collective enti\u00e8rement in\u00e9dite qui inverse le rapport pouvoir-soci\u00e9t\u00e9. Le pouvoir passe au second rang. Jusqu\u2019alors il \u00e9tait cens\u00e9 pr\u00e9c\u00e9der la soci\u00e9t\u00e9, d\u00e9sormais il vient apr\u00e8s. C\u2019est logique, si l\u2019humanit\u00e9 s\u2019invente elle-m\u00eame dans le temps, o\u00f9 pourrait se trouver ailleurs que dans la soci\u00e9t\u00e9 le foyer de cette invention\u00a0? Le gouvernement vient apr\u00e8s, il est repr\u00e9sentatif, mais que repr\u00e9sente-t-il et que doit-il repr\u00e9senter\u00a0? Ce n\u2019est pas une mince affaire que de le d\u00e9finir et de l\u2019objectiver sans parti pris et c\u2019est \u00e0 cette t\u00e2che, infinie, que participent \u00e0 plein temps les sociologues.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 13px;\">Dans cette esp\u00e8ce, ch\u00e8re R\u00e9gine, les illusions sont toujours le produit de raisonnements justes et ancr\u00e9s dans la r\u00e9alit\u00e9 collective mais qui, h\u00e9las, c\u2019est in\u00e9luctable, emport\u00e9s par les torrents de passions qu\u2019ils charrient en leur sein finissent par s\u2019\u00e9garer compl\u00e8tement et se d\u00e9tourner de la r\u00e9alit\u00e9 dont ils sont cens\u00e9s rendre compte. C\u2019est ce qui est arriv\u00e9 aujourd\u2019hui \u00e0 la sociologie. Elle est devenue un des fers de lance de l\u2019oubli du politique que j\u2019ai \u00e9voqu\u00e9 plus haut. Les d\u00e9mentis que leur apporte la r\u00e9alit\u00e9 pr\u00e9sente ne semblent \u00e9mouvoir ni les sociologues ni leurs \u00e9l\u00e8ves\u00a0: ils ne voient et ne veulent voir que les acteurs sociaux, les mouvements sociaux, la soci\u00e9t\u00e9, l\u2019\u00e9conomie et la politique r\u00e9duite d\u2019ailleurs au th\u00e9\u00e2tre des \u00ab\u00a0Guignols de l\u2019info\u00a0\u00bb qui jouent leur propre r\u00f4le au service de forces occultes dont ils sont cens\u00e9s servir les int\u00e9r\u00eats.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce qui laisse b\u00e9ante la question suivante\u00a0: comment rendre compte de l\u2019erreur radicale de pronostic contenue dans le diagnostic lib\u00e9ral du 19<sup>\u00e8me<\/sup> si\u00e8cle\u00a0? Tous pr\u00e9voyaient, et Marx en premier, un Etat r\u00e9duit \u00e0 la portion congrue voire ult\u00e9rieurement appel\u00e9 \u00e0 d\u00e9p\u00e9rir et carr\u00e9ment dispara\u00eetre. Et c\u2019est le contraire qui s\u2019est produit\u00a0: l\u2019Etat, loin de d\u00e9p\u00e9rir n\u2019a fait que cro\u00eetre et embellir et le mouvement se poursuit aujourd\u2019hui. Etatisation et lib\u00e9ralisation continuent de marcher main dans la main sans que personne ne semble s\u2019en apercevoir.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Voici de quoi te donner une id\u00e9e de cette m\u00e9connaissance structurelle. En 2008, le monde a connu une grave crise financi\u00e8re dont je pourrai t\u2019expliquer les d\u00e9tails plus tard. Les Etats europ\u00e9ens ont d\u00fb d\u00e9bourser des sommes d\u2019argent ph\u00e9nom\u00e9nales pour sauver leurs banques. Et que lisait-on \u00e0 cette occasion \u00e0 peu pr\u00e8s partout dans la presse\u00a0: le retour de l\u2019Etat. Comme si, pendant toutes ces ann\u00e9es, l\u2019Etat \u00e9tait r\u00e9ellement \u00ab\u00a0parti\u00a0\u00bb. Mais parti o\u00f9, franchement on ne le saura jamais\u00a0!<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><span style=\"font-size: 13px;\">Sans doute, ma Reine, saisis-tu mieux maintenant les immenses bouleversements qui ont affect\u00e9 cette esp\u00e8ce dans les derniers si\u00e8cles. Et mesures-tu mieux d\u00e8s lors l\u2019\u00e9tendue de la crise cognitive et intellectuelle qui l\u2019affecte. Je les r\u00e9sume ici avant d\u2019aborder la question qui me para\u00eet cruciale et qui constitue le fond du fond de tous leurs probl\u00e8mes, la question de la religion.<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il y a d\u2019abord une extraordinaire m\u00e9connaissance de la nature m\u00eame de l\u2019ind\u00e9pendance des individus li\u00e9e au ph\u00e9nom\u00e8ne de l\u2019individualisation. Cette ind\u00e9pendance est en un sens bien r\u00e9elle. Dans leur t\u00eate, ces individus se sentent vraiment libres, d\u00e9lest\u00e9s du fatras d\u2019obligations que leur imposaient les anciennes soci\u00e9t\u00e9s, capables de s\u2019adapter sans douleur \u00e0 des situations nouvelles avec souplesse et d\u00e9tachement. Le probl\u00e8me, c\u2019est qu\u2019ils tendent \u00e0 ignorer les conditions m\u00eames de leur ind\u00e9pendance, et en premier lieu le r\u00f4le de l\u2019Etat dans cette affaire. Cons\u00e9quence\u00a0: ils n\u2019ont de cesse de scier la branche sur laquelle ils se sont hiss\u00e9s. Mais en plus le relatif bonheur que leur procure cette ind\u00e9pendance largement imaginaire secr\u00e8te un malheur in\u00e9dit, tellement discret qu\u2019il peut quasiment passer inaper\u00e7u et pourtant tr\u00e8s profond. Car quand on pense ne plus rien devoir \u00e0 la collectivit\u00e9, on finit par croire qu\u2019elle vous doit tout et que vous \u00eates en droit de tout attendre d\u2019elle sans rien lui donner en retour. On devient une victime. C\u2019est la sc\u00e8ne \u00e9tonnante que pr\u00e9sentait cette esp\u00e8ce quand je l\u2019ai quitt\u00e9e. Un monde de victimes soucieuses avant tout de faire expier les responsables suppos\u00e9s de leur inextinguible malheur\u00a0: l\u2019Etat, l\u2019histoire, la soci\u00e9t\u00e9, les multinationales et tout simplement les autres.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La deuxi\u00e8me source de m\u00e9connaissance r\u00e9sidait dans l\u2019oubli quasi-total des formidables avanc\u00e9es r\u00e9alis\u00e9es par les sciences humaines aux alentours de 1900, quand elles \u00e9taient parvenues contre le naturalisme du psychique d\u2019une part, le biologisme du social de l\u2019autre, \u00e0 d\u00e9finir ce \u00ab\u00a0mode d\u2019\u00eatre tr\u00e8s sp\u00e9cial\u00a0\u00bb (Durkheim), cet ordre de r\u00e9alit\u00e9 propre rendant caduc, en tout cas provisoirement, un syst\u00e8me g\u00e9n\u00e9ral des sciences allant sans aucune solution de continuit\u00e9 de l\u2019astronomie \u00e0 la sociologie en passant par la math\u00e9matique, la physique et la biologie. En ce d\u00e9but du 21<sup>\u00e8me<\/sup> si\u00e8cle, il ne restait presque rien du partage op\u00e9r\u00e9 au d\u00e9but du 20<sup>\u00e8me<\/sup> entre sciences de la nature et sciences de l\u2019esprit. Aucune des disciplines constitu\u00e9es alors, sociologie, psychologie, psychanalyse, linguistique, anthropologie, n\u2019avait r\u00e9sist\u00e9 \u00e0 ce qu\u2019il fallait bien consid\u00e9rer comme un nouvel \u00e9pisode de l\u2019imp\u00e9rialisme des sciences exactes. Celles-ci avaient d\u2019ailleurs install\u00e9 leur cheval de Troie au beau milieu du domaine propre des sciences humaines\u00a0: les neurosciences d\u2019un c\u00f4t\u00e9, l\u2019\u00e9conomie de l\u2019autre. Voil\u00e0 le l\u00e9ger bagage qui demeurait indispensable aux jeunes gens pour traverser la vie humaine\u00a0: bien conna\u00eetre le fonctionnement du cerveau d\u2019un c\u00f4t\u00e9, des syst\u00e8mes financiers de l\u2019autre. Et, si l\u2019on voulait \u00eatre s\u00fbr de \u00ab\u00a0r\u00e9ussir sa vie\u00a0\u00bb, quelques vagues notions de philosophie morale, seule apte pensait-on \u00e0 \u00e9lever l\u2019\u00e2me humaine et \u00e0 se soustraire \u00e0 ce grossier mat\u00e9rialisme.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Enfin, last but not least, la question du caract\u00e8re\u00a0\u00ab\u00a0symbolique\u00a0\u00bb de l\u2019action humaine s\u2019\u00e9tait \u00e0 cette \u00e9poque consid\u00e9rablement obscurcie. La notion de symbolique, avec bien entendu comme toujours, des contresens et des malentendus, avait eu un r\u00f4le f\u00e9d\u00e9rateur dans les ann\u00e9es 1950 et 1960\u00a0: elle assurait un terrain d\u2019entente \u00e0 la sociologie, la psychologie, la linguistique, l\u2019anthropologie. Elle avait m\u00eame op\u00e9r\u00e9 quelques perc\u00e9es du c\u00f4t\u00e9 de l\u2019\u00e9conomie et du droit. Le mot de symbolique est ambigu et dangereux parce qu\u2019il oriente l\u2019esprit vers l\u2019id\u00e9e de \u00ab\u00a0symbole\u00a0\u00bb alors que sa v\u00e9ritable cible devrait \u00eatre l\u2019id\u00e9e de signification. C\u2019est ainsi qu\u2019il permet d\u2019opposer la pens\u00e9e symbolique proc\u00e9dant par images et analogies et la pens\u00e9e logique, une opposition qui continue de faire des d\u00e9g\u00e2ts consid\u00e9rables dans le champ des th\u00e9ories de la communication par exemple.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">D\u2019ailleurs, le paradigme qui avait promu la notion de symbolique dans les ann\u00e9es 1950 et 1960 ne se d\u00e9signait pas comme symbolique mais comme structuraliste. On \u00e9tait toujours bien l\u00e0 au c\u0153ur du probl\u00e8me pos\u00e9 en 1900 par la sociologie\u00a0: l\u2019articulation de l\u2019individuel et du collectif, le langage exemplifiant ce probl\u00e8me au plus haut point. En tant qu\u2019\u00eatre parlant, je suis au plus haut point d\u00e9pendant d\u2019une ext\u00e9riorit\u00e9 symbolique et ce n\u2019est qu\u2019en int\u00e9riorisant ces significations symboliques partag\u00e9es que je peux devenir une personne en m\u2019individuant. Les anciens avaient une conscience aig\u00fce du probl\u00e8me et avaient m\u00eame tendance \u00e0 l\u2019amplifier\u00a0: ils pratiquaient une sorte de socialisation absolue leur garantissant une identit\u00e9 stable et une place assur\u00e9e dans l\u2019ordre collectif. La modernit\u00e9 autorisait en quelque sorte les hommes \u00e0 ignorer les significations symboliques pr\u00e9existantes pour se poser \u00e0 la source de nouvelles significations. Mieux m\u00eame, elle encourageait les individus \u00e0 se concevoir comme enti\u00e8rement d\u00e9tach\u00e9s de leur culture. Pour les modernes, l\u2019existence humaine comportait n\u00e9cessairement une double face l\u00e0 o\u00f9 l\u2019existence des anciens, totalement immerg\u00e9e dans les significations collectives, n\u2019en comptait qu\u2019une. Mais depuis le d\u00e9but des ann\u00e9es 1970, les modernes tendaient de plus en plus \u00e0 n\u2019en retenir qu\u2019une seule, la face individuelle. Le sens de leurs actions, envisag\u00e9 du point de vue de l\u2019ensemble, avait sombr\u00e9 dans l\u2019inconscient. S\u2019il y avait pour eux une certitude absolue au milieu d\u2019un oc\u00e9an d\u2019incertitude, c\u2019\u00e9tait bien celle que professait alors l\u2019id\u00e9ologie r\u00e9gnante\u00a0: il n\u2019y a que des individus. (<em>\u00e0 suivre<\/em>\u2026)<span style=\"font-size: 13px;\">\u00a0<\/span><\/p>\n<p style=\"text-align: right;\" align=\"right\">Jean-Marie Lacrosse<\/p>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Article \u00e9crit par Jean-Marie Lacrosse et publi\u00e9 dans\u00a0Pro J, n\u00b012, \u00a0d\u00e9cembre 2014-f\u00e9vrier 2015 \u00ab\u00a0La sociologie ne couvre pas, loin de l\u00e0, le champ entier de la pens\u00e9e politique mais elle en a pris en charge, avec ses outils et ses &hellip; <a href=\"https:\/\/www.ceppecs.eu\/?p=1827\">Lire la suite <span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[7,31],"tags":[],"class_list":["post-1827","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-blog","category-textes"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.ceppecs.eu\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1827","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.ceppecs.eu\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.ceppecs.eu\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.ceppecs.eu\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.ceppecs.eu\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=1827"}],"version-history":[{"count":9,"href":"https:\/\/www.ceppecs.eu\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1827\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":1830,"href":"https:\/\/www.ceppecs.eu\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1827\/revisions\/1830"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.ceppecs.eu\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=1827"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.ceppecs.eu\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=1827"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.ceppecs.eu\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=1827"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}