{"id":1866,"date":"2015-03-14T11:35:31","date_gmt":"2015-03-14T09:35:31","guid":{"rendered":"http:\/\/www.ceppecs.eu\/?p=1866"},"modified":"2015-03-14T15:32:22","modified_gmt":"2015-03-14T13:32:22","slug":"la-debacle-de-la-pensee","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.ceppecs.eu\/?p=1866","title":{"rendered":"La d\u00e9b\u00e2cle de la pens\u00e9e"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: center;\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter size-medium wp-image-1867\" title=\"Pro J 13\" src=\"http:\/\/www.ceppecs.eu\/wp-content\/uploads\/2015\/03\/pj13_cover-233x300.jpg\" alt=\"\" width=\"233\" height=\"300\" srcset=\"https:\/\/www.ceppecs.eu\/wp-content\/uploads\/2015\/03\/pj13_cover-233x300.jpg 233w, https:\/\/www.ceppecs.eu\/wp-content\/uploads\/2015\/03\/pj13_cover.jpg 350w\" sizes=\"auto, (max-width: 233px) 100vw, 233px\" \/><\/p>\n<p><em>Article \u00e9crit par Jean-Marie Lacrosse et publi\u00e9 dans\u00a0<a href=\"http:\/\/www.projeunes.be\/pjs_PDF\/ProJ_revue\/ProJ_13_web.pdf\" target=\"_blank\">Pro J, n\u00b013, \u00a0mars 2015-mai 2015<\/a><\/em><br \/>\n<em>Version l\u00e9g\u00e8rement amend\u00e9e<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\" align=\"center\">En donnant un tel titre \u00e0 mon propos, je me fournis sans doute l\u2019occasion de tester d\u2019embl\u00e9e sa pertinence. \u00a0Le titre n\u2019est jamais sans importance pour un auteur, qu\u2019il le choisisse avant ou apr\u00e8s avoir r\u00e9dig\u00e9 l\u2019essentiel de son texte. Il y a et il y a toujours eu de bons et de mauvais titres, tout le monde en conviendra. Mais ce qui caract\u00e9rise la sc\u00e8ne contemporaine, c\u2019est particuli\u00e8rement vrai dans la sph\u00e8re m\u00e9diatique, c\u2019est le classement automatique de l\u2019auteur, \u00e0 partir du choix m\u00eame du titre, dans un camp ou dans l\u2019autre, droite ou gauche, progressiste ou r\u00e9actionnaire par exemple, ou dans un autre registre, antis\u00e9mite ou islamophobe. Pas besoin \u00e0 la limite de lire le livre o\u00f9 m\u00eame pas recommand\u00e9 de le lire s\u2019il s\u2019av\u00e8re \u00eatre du \u00ab\u00a0camp\u00a0\u00bb oppos\u00e9 au sien.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Voil\u00e0 bien, me semble-t-il, un sympt\u00f4me caract\u00e9ristique de la d\u00e9b\u00e2cle de la pens\u00e9e dans laquelle nous nous sommes plong\u00e9s aujourd\u2019hui. La r\u00e9ception de deux livres r\u00e9cents, qui ont tous deux \u00e9t\u00e9 de gros succ\u00e8s de librairie, vient spectaculairement d\u2019illustrer ce climat intellectuellement d\u00e9l\u00e9t\u00e8re\u00a0: il s\u2019agit de \u00ab\u00a0L\u2019identit\u00e9 malheureuse\u00a0\u00bb d\u2019Alain Finkielkraut et du \u00ab\u00a0Suicide fran\u00e7ais\u00a0\u00bb d\u2019Eric Zemmour.\u00a0 La d\u00e9b\u00e2cle de la pens\u00e9e \u00e9voquera donc ainsi, quasi automatiquement, \u00ab\u00a0La d\u00e9faite de la pens\u00e9e\u00a0\u00bb, un essai d\u2019Alain Finkielkraut datant de 1987, qui ne m\u2019avait pourtant lors de sa sortie pas inspir\u00e9 outre mesure. Je pensais \u00e0 l\u2019\u00e9poque, na\u00efvement peut-\u00eatre, qu\u2019une nouvelle \u00e8re de la pens\u00e9e, fond\u00e9e sur la remise en honneur du Politique, \u00e9tait en train de na\u00eetre, et que les sch\u00e9mas intellectuels, pour l\u2019essentiel nietzscheo-marxistes, qui avaient nourri mes \u00e9tudes de sociologie \u00e9taient arriv\u00e9s en bout de course. Il ne faudrait sans doute pas beaucoup plus qu\u2019une d\u00e9cennie, pensais-je, pour que cette n\u00e9cessaire refondation -le mot n\u2019\u00e9tait pas encore dans l\u2019air du temps- ait lieu. Illusion aliment\u00e9e par le fait que, dans ce court laps de temps, ce renouveau de la pens\u00e9e politique disposait en Belgique d\u2019une formidable courroie de transmission m\u00e9diatique en la personne de Jacques Baudoin et de son \u00e9mission du dimanche matin \u00ab\u00a0Arguments\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le feu de paille qu\u2019aura finalement \u00e9t\u00e9 ce court \u00e9pisode reste pour moi un des grands myst\u00e8res de ma propre trajectoire intellectuelle, entam\u00e9e au d\u00e9but des ann\u00e9es 1970, m\u00eame si, d\u00e8s le d\u00e9but des ann\u00e9es 1990, on pouvait percevoir chez nos contemporains une incapacit\u00e9 croissante \u00e0 saisir le sens \u00e9l\u00e9mentaire des choses.<!--more-->\u00a0C\u2019est ainsi qu\u2019en 1994, m\u2019interrogeant sur ce \u00ab\u00a0ph\u00e9nom\u00e8ne de soci\u00e9t\u00e9\u00a0\u00bb qu\u2019avait repr\u00e9sent\u00e9 en Belgique la sortie du film \u00ab\u00a0C\u2019est arriv\u00e9 pr\u00e8s de chez vous\u00a0\u00bb, j\u2019avais pu \u00e9crire\u00a0: <em>\u00ab\u00a0La question que l\u2019on peut se poser \u00e0 ce point de l\u2019enqu\u00eate ne laisse pas d\u2019inqui\u00e9ter\u00a0: existe-t-il encore une fonction critique\u00a0? Voil\u00e0 un objet culturel qui, tel un m\u00e9t\u00e9orite g\u00e9ant, vient s\u2019\u00e9craser sur notre sol, est unanimement c\u00e9l\u00e9br\u00e9 pour son aptitude \u00e0 provoquer la r\u00e9flexion, fascine toute la classe d\u2019\u00e2ge des 15-25 ans et semble, sur le plan intellectuel, r\u00e9sister \u00e0 toute compr\u00e9hension\u00a0\u00bb <\/em>(1)<em>.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Provisoirement, c\u2019est le fameux diagnostic de Lyotard qui semble l\u2019avoir emport\u00e9\u00a0: c\u2019en est fini, nous annon\u00e7ait-il en 1979, des grands r\u00e9cits qui pr\u00e9tendent englober la totalit\u00e9 de l\u2019histoire humaine (qu\u2019il appelle \u00e9galement des \u00ab\u00a0m\u00e9tar\u00e9cits\u00a0\u00bb). Le savoir a d\u00e9finitivement chang\u00e9 de statut, une affirmation qui se veut aussi p\u00e9remptoire que celle de la fin de l\u2019histoire chez Hegel ou de l\u2019entr\u00e9e dans l\u2019\u00e2ge positif chez Auguste Comte, bref un grand r\u00e9cit qui s\u2019ignore comme tel\u00a0: il y avait jadis de grands r\u00e9cits, aujourd\u2019hui il n\u2019y en a plus et ce sera ainsi jusqu\u2019\u00e0 la fin des temps. Dans ce qu\u2019il avait de vrai, l\u2019h\u00e9ritage nietzsch\u00e9en du n\u00e9cessaire \u00ab\u00a0perspectivisme\u00a0\u00bb de la pens\u00e9e, le diagnostic de Lyotard ne faisait au fond que prolonger l\u2019essentiel des conclusions de Max Weber dans sa c\u00e9l\u00e8bre conf\u00e9rence de 1919, sur le m\u00e9tier et la vocation de savant.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je les rappelle bri\u00e8vement. Weber partait des conditions institutionnelles, ext\u00e9rieures en quelque sorte, dans lesquelles est produit le savoir. Comment se fait-il qu\u2019un si grand nombre de m\u00e9diocres jouent incontestablement un r\u00f4le si consid\u00e9rable dans les universit\u00e9s\u00a0? Parce que <em>\u00ab\u00a0la vie universitaire est livr\u00e9e \u00e0 un hasard aveugle\u00a0\u00bb<\/em> r\u00e9pondait-il. Aux jeunes candidats \u00e0 la profession Max Weber recommandait de toujours se poser la question\u00a0: <em>\u00ab\u00a0Vous croyez-vous capables de supporter sans dommage ni amertume que, d\u2019ann\u00e9e en ann\u00e9e, on vous pr\u00e9f\u00e8re des m\u00e9diocres apr\u00e8s d\u2019autres m\u00e9diocres\u00a0?\u00a0\u00bb<\/em> Et il ajoutait\u00a0: <em>\u00ab\u00a0Je n\u2019ai connu que tr\u00e8s peu de candidats qui aient support\u00e9 cette situation sans dommage pour leur vie int\u00e9rieure\u00a0\u00bb.<\/em> De ce point de vue donc, la situation n\u2019a pas vraiment chang\u00e9. Et pourtant, l\u2019\u00e9poque de Max Weber s\u2019est caract\u00e9ris\u00e9e par une extraordinaire inventivit\u00e9 dans tous les domaines aussi bien des sciences humaines (linguistique, psychologie, sociologie, anthropologie, etc) que des sciences dites exactes.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La seconde condition, toujours ext\u00e9rieure, qu\u2019\u00e9nonce Max Weber ne s\u2019est, elle non plus, pas vraiment modifi\u00e9e\u00a0: la n\u00e9cessit\u00e9 pour celui qui ressent la vocation de savant de se sp\u00e9cialiser dans un domaine particulier. La \u00ab\u00a0science\u00a0\u00bb en r\u00e9alit\u00e9 ce sont \u00ab\u00a0les sciences\u00a0\u00bb. Voil\u00e0 ce dont on prend conscience en ce d\u00e9but de 20\u00e8me si\u00e8cle \u00e0 la suite de l\u2019\u00e9pisode positiviste o\u00f9 \u00ab\u00a0la science\u00a0\u00bb a \u00e9t\u00e9 ind\u00fbment per\u00e7ue comme substituant \u00e0 la religion et \u00e0 la philosophie des visions cosmiques du m\u00eame ordre, d\u00e9bouchant sur ce que l\u2019on peut rigoureusement appeler aujourd\u2019hui une \u00ab\u00a0religion de la science\u00a0\u00bb. Ce qui ne veut en aucun cas dire, ni pour Max Weber ni pour nous, que ce d\u00e9coupage voire cette fragmentation des connaissances en disciplines sp\u00e9cialis\u00e9es et en savoirs experts sont le dernier mot en la mati\u00e8re. Car, livr\u00e9es \u00e0 elles-m\u00eames et inscrites telles quelles dans le fonctionnement collectif, elles g\u00e9n\u00e8rent un sentiment d\u2019opacit\u00e9 et de d\u00e9sarroi quant aux fins et aux moyens peu compatible avec \u00a0notre id\u00e9al de \u00ab\u00a0soci\u00e9t\u00e9s de la connaissance\u00a0\u00bb, je vais y revenir.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C\u2019est donc ailleurs que dans la science elle-m\u00eame qu\u2019il faut pour Max weber chercher la nouveaut\u00e9 radicale de notre condition moderne. Elle a une signification o\u00f9 certes <em>\u00ab\u00a0la science participe comme \u00e9l\u00e9ment et comme moteur\u00a0\u00bb<\/em> mais qui <em>\u00ab\u00a0d\u00e9passe cette pure pratique et cette pure technique\u00a0\u00bb<\/em>. Sur cette signification de la connaissance, \u00a0\u00e9norme est le contraste entre le pass\u00e9 et le pr\u00e9sent, insiste Weber qui \u00e9voque alors la merveilleuse all\u00e9gorie du d\u00e9but du septi\u00e8me livre de la R\u00e9publique de Platon, les prisonniers encha\u00een\u00e9s de la caverne. <em>\u00ab\u00a0Leur visage est tourn\u00e9 vers la paroi du rocher qui se dresse devant eux\u00a0; dans leur dos, la source de lumi\u00e8re qu\u2019ils ne peuvent pas voir\u00a0; ils sont condamn\u00e9s \u00e0 ne s\u2019occuper que des ombres que celle-ci projette sur la paroi sans autre possibilit\u00e9 que celle de scruter les relations qui existent entre ces ombres. Et puis l\u2019un deux r\u00e9ussit \u00e0 briser ses cha\u00eenes\u00a0; il se retourne et voit le soleil. Ebloui, il t\u00e2tonne, il va en tous sens et il balbutie \u00e0 la vue de ce qui se pr\u00e9sente \u00e0 lui. Ses compagnons le prennent pour un fou. Petit \u00e0 petit, il s\u2019habitue \u00e0 regarder la lumi\u00e8re. Cette exp\u00e9rience faite, son devoir est de redescendre parmi les prisonniers de la caverne afin de les conduire vers la lumi\u00e8re. Il est le philosophe et le soleil repr\u00e9sente la v\u00e9rit\u00e9 de la science dont le but n\u2019est pas seulement de conna\u00eetre les apparences et les ombres, mais aussi l\u2019\u00eatre v\u00e9ritable\u00bb.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L&rsquo;intellectualisation et la rationalisation croissantes ne signifient nullement une connaissance g\u00e9n\u00e9rale croissante des conditions dans lesquelles nous vivons<em>. \u00ab\u00a0Elles signifient bien plut\u00f4t que nous savons ou que nous croyons qu&rsquo;\u00e0 chaque instant nous pourrions, pourvu seulement que nous le voulions, nous prouver qu&rsquo;il n&rsquo;existe en principe aucune puissance myst\u00e9rieuse et impr\u00e9visible qui interf\u00e8re dans le cours de la vie; bref que nous pouvons ma\u00eetriser toute chose par la pr\u00e9vision. Mais cela revient \u00e0 d\u00e9senchanter le monde. Il ne s&rsquo;agit plus pour nous, comme pour le sauvage qui croit \u00e0 l&rsquo;existence de ces puissances, de faire appel \u00e0 des moyens magiques en vue de ma\u00eetriser les esprits ou de les implorer mais de recourir \u00e0 la technique et \u00e0 la pr\u00e9vision. Telle est la signification essentielle de l&rsquo;intellectualisation.\u00a0\u00bb<\/em>\u00a0 Le progr\u00e8s s\u2019accompagne donc d\u2019un certain \u00ab\u00a0d\u00e9senchantement du monde\u00a0\u00bb, une formule que Marcel Gauchet reprendra en 1985 pour en proposer une d\u00e9finition plus large et plus rigoureuse\u00a0: la sortie de la religion, ce n\u2019est pas seulement l\u2019expulsion des esprits dans l\u2019explication des ph\u00e9nom\u00e8nes, c\u2019est, plus globalement, <em>\u00ab\u00a0l\u2019\u00e9puisement du r\u00e8gne de l\u2019invisible\u00a0\u00bb<\/em>.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">De plus, poursuit Weber, l\u2019orientation vers l\u2019avenir des soci\u00e9t\u00e9s humaines instaure chez les hommes un sentiment in\u00e9dit de finitude qui n\u2019affectait pas l\u2019homme des soci\u00e9t\u00e9s traditionnelles. C\u2019est ce sentiment m\u00eame qui, comme Tolsto\u00ef l\u2019avait clairement entrevu, change en profondeur la signification de la mort pour l\u2019homme moderne\u00a0<em>: \u00ab\u00a0Abraham ou les paysans d&rsquo;autrefois sont morts \u00abvieux et combl\u00e9s par la vie \u00bb parce qu&rsquo;ils \u00e9taient install\u00e9s dans le cycle organique de la vie, parce que celle-ci leur avait apport\u00e9 au d\u00e9clin de leurs jours tout le sens qu&rsquo;elle pouvait leur offrir et parce qu&rsquo;il ne subsistait aucune \u00e9nigme qu&rsquo;ils auraient encore voulu r\u00e9soudre. Ils pouvaient donc se dire \u00ab satisfaits \u00bb de la vie. L&rsquo;homme civilis\u00e9 au contraire, plac\u00e9 dans le mouvement d&rsquo;une civilisation qui s&rsquo;enrichit continuellement de pens\u00e9es, de savoirs et de probl\u00e8mes, peut se sentir \u00ab las \u00bb de la vie et non pas \u00ab combl\u00e9 \u00bb par elle. En effet il ne peut jamais saisir qu&rsquo;une infime partie de tout ce que la vie de l&rsquo;esprit produit sans cesse de nouveau, il ne peut saisir que du provisoire et jamais du d\u00e9finitif. C&rsquo;est pourquoi la mort est \u00e0 ses yeux un \u00e9v\u00e9nement qui n&rsquo;a pas de sens. Et parce que la mort n&rsquo;a pas de sens, la vie du civilis\u00e9 comme telle n&rsquo;en a pas non plus, puisque du fait de sa \u00ab progressivit\u00e9 \u00bb d\u00e9nu\u00e9e de signification elle fait \u00e9galement de la vie un \u00e9v\u00e9nement sans signification. Dans les derni\u00e8res \u0153uvres de Tolsto\u00ef on trouve partout cette pens\u00e9e qui donne le ton \u00e0 son art\u00a0\u00bb.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ici pr\u00e9cis\u00e9ment, on le voit, r\u00e9side ce qui s\u00e9pare Lyotard de Weber\u00a0: cette situation nouvelle o\u00f9 se trouve la vie de l\u2019esprit, et la vie tout court, disqualifie-t-elle toute tentative d\u2019orientation globale, tout effort et toute volont\u00e9 de compr\u00e9hension d\u2019ensemble du ph\u00e9nom\u00e8ne humain\u00a0? Auquel cas le d\u00e9senchantement du monde enfermerait la pens\u00e9e dans une prison bien plus obscure que la caverne de Platon. \u00a0A rebours d\u2019un monde qui s\u2019est voulu et \u00ab\u00a0pens\u00e9\u00a0\u00bb comme lib\u00e9ration dans tous les domaines, la pens\u00e9e devrait, elle et elle seule, accepter le triste sort qui lui est r\u00e9serv\u00e9, sans r\u00e9volte possible, alors qu\u2019elle est intrins\u00e8quement\u00a0 l\u2019activit\u00e9 libre par excellence et par d\u00e9finition. La r\u00e9ponse de Weber est \u00e9videmment n\u00e9gative, toute son \u0153uvre et toute sa vie en t\u00e9moignent\u00a0: il n\u2019a d\u2019autre pr\u00e9occupation que de tenter de formuler et de conceptualiser ce sens global pris par l\u2019aventure humaine. La r\u00e9ponse de Lyotard est une impasse dont nous avons \u00e0 nous extraire pour des raisons que je vais m\u2019efforcer de d\u00e9tailler.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">S\u2019il fallait proposer un seul concept pour rendre compte de cette grave crise de la pens\u00e9e, je choisirais volontiers celui de d\u00e9totalisation. On pourrait cependant prendre le probl\u00e8me \u00e0 l\u2019envers et parler de dispersion ou de fragmentation. Le tout, c\u2019est le cas de le dire, est de savoir si cette fragmentation est r\u00e9elle ou n\u2019est en fait qu\u2019un trompe l\u2019\u0153il qu\u2019une analyse minutieuse parvient ais\u00e9ment \u00e0 d\u00e9construire.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">On fera remarquer en premier lieu que la dispersion en question est totalement absente du domaine des valeurs. Celles-ci constituent un bloc monolithique d\u2019une solidit\u00e9 \u00e0 toute \u00e9preuve. C\u2019est le constat qui a amen\u00e9 un sociologue des religions, Yves Lambert, \u00e0 inverser la formule w\u00e9berienne de \u00ab\u00a0polyth\u00e9isme\u00a0 des valeurs\u00a0\u00bb en son contraire\u00a0:\u00a0\u00a0 ce qui caract\u00e9rise l\u2019histoire r\u00e9cente de nos soci\u00e9t\u00e9s, c\u2019est bien plut\u00f4t un \u00ab\u00a0monoth\u00e9isme des valeurs\u00a0\u00bb, jamais atteint sans doute\u00a0 depuis les d\u00e9buts de l\u2019\u00e8re d\u00e9mocratique. Il ne faut pas se lasser de le r\u00e9p\u00e9ter\u00a0: de ce point de vue nous vivons dans une coh\u00e9sion maximale. C\u2019est donc sur un autre plan que la divergence et la dispersion se manifestent\u00a0: celui des jugements et des \u00ab\u00a0ressentis\u00a0\u00bb. Mais l\u00e0 aussi, il faut faire la part des divergences qui rel\u00e8vent d\u2019antagonismes irr\u00e9ductibles et de celles qui proc\u00e8dent de l\u2019ignorance, de l\u2019irr\u00e9flexion ou de cette forme d\u2019ignorance volontaire qu\u2019est le d\u00e9ni.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">S\u2019il y a une part irr\u00e9ductible d\u2019antagonismes et de conflits dans nos jugements, c\u2019est que l\u2019esprit humain est constitutivement structur\u00e9 par des antinomies qui font de nous, soit dit en passant, des psychotiques en puissance, capables de d\u00e9velopper, le plus rationnellement du monde, des pens\u00e9es parano\u00efaques, schizophr\u00e8nes, maniaques ou d\u00e9pressives. Elie Bernard Weil a d\u2019ailleurs r\u00e9cemment propos\u00e9 une th\u00e9orie de cette structuration par l\u2019antinomie, \u00ab\u00a0La th\u00e9orie des syst\u00e8mes ago-antagonistes\u00a0\u00bb (2)\u00a0qui vise \u00e0 articuler l\u2019 \u00ab agonisme\u00a0\u00bb et l\u2019\u00a0\u00abantagonisme\u00a0\u00bb, autrement dit la coop\u00e9ration et l\u2019opposition des facteurs, isolant ainsi ce qui demeure de plus saillant du courant, un peu perdu de vue aujourd\u2019hui, d\u00e9sign\u00e9 comme syst\u00e9misme ou encore auto-organisation.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Prenons l\u2019id\u00e9e faussement simple d\u2019\u00e9galit\u00e9. Une analyse sommaire r\u00e9v\u00e8le qu\u2019elle se d\u00e9compose en deux ordres d\u2019exigences \u00e0 la fois oppos\u00e9s et solidaires. Une exigence d\u2019\u00e9gale reconnaissance de chacun dans sa singularit\u00e9 et une exigence tout aussi pressante de droit pour chacun d\u2019\u00eatre appr\u00e9ci\u00e9 et jug\u00e9 \u00e0 sa juste valeur dans une comp\u00e9tition de semblables men\u00e9e \u00e0 armes identiques et dans le respect des m\u00eames r\u00e8gles, dont le football est devenu le th\u00e9\u00e2tre par excellence. Allez donc essayer d\u2019expliquer au moindre supporter d\u2019un de nos deux clubs f\u00e9tiches que \u00ab\u00a0apr\u00e8s tout, le Standard, c\u2019est le Standard et Anderlecht, c\u2019est Anderlecht \u2026\u00a0\u00bb. Le syst\u00e9misme aura finalement \u00e9t\u00e9 un des p\u00f4les de r\u00e9sistance \u00e0 la d\u00e9totalisation, et le \u00ab\u00a0syst\u00e8me\u00a0\u00bb le nom provisoirement donn\u00e9 \u00e0 l\u2019id\u00e9e de totalit\u00e9 au moment o\u00f9 celle-ci \u00e9tait proscrite par l\u2019id\u00e9ologie de l\u2019individu pur. C\u2019est le refus de reconna\u00eetre l\u2019existence de ces antinomies qui g\u00e9n\u00e8re les confusions et les querelles de fous dont nous ne parvenons pas \u00e0 nous extraire. Comme si nous ne parvenions pas \u00e0 penser ensemble le tout et les parties, l\u2019unit\u00e9 et la division. Revenons-en \u00e0 la question de l\u2019\u00e9galit\u00e9, une question particuli\u00e8rement sensible dans le domaine de l\u2019\u00e9ducation. Ce n\u2019est qu\u2019en explicitant les deux ordres d\u2019exigences dont elle rel\u00e8ve, et non en passant de l\u2019une \u00e0 l\u2019autre dans la m\u00e9connaissance confusionniste de leur opposition que l\u2019on peut d\u00e9gager des compromis, n\u00e9cessairement instables, dans le cadre dynamique et mouvant qui caract\u00e9rise nos institutions.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le m\u00eame principe ago-antagoniste, exigeant donc de passer par le tout pour d\u00e9finir les parties, vaut pour les grandes id\u00e9ologies qui se sont impos\u00e9es \u00e0 notre monde depuis 1800\u00a0: conservatisme, lib\u00e9ralisme, socialisme. La tol\u00e9rance, que nous parons aujourd\u2019hui de toutes les vertus, s\u2019enracine d\u2019ailleurs largement dans la prise de conscience du caract\u00e8re \u00e0 la fois solidaire et oppos\u00e9 des principes qui les gouvernent\u00a0: pas de futur ni de pr\u00e9sent sans pass\u00e9, pas de justice sans ordre ni sans libert\u00e9, pas de droit sans Politique, etc. Ce sont l\u00e0 des \u00e9vidences criantes que seule l\u2019unilat\u00e9ralit\u00e9 born\u00e9e de notre esprit, encourag\u00e9e par l\u2019irr\u00e9flexion et la paresse ambiante, nous font ignorer.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C\u2019est un point qui n\u2019est pas clairement explicit\u00e9 par Max Weber -peut-\u00eatre parce qu\u2019il reste fortement marqu\u00e9 par la pens\u00e9e de Nietzsche chez qui la confusion est totale- la modernit\u00e9 ne consiste pas\u00a0 \u00e0 sortir de l\u2019id\u00e9e de totalit\u00e9 mais \u00e0 passer d\u2019une id\u00e9e du tout \u00e0 une autre. L\u2019id\u00e9e de totalit\u00e9 est assimilable pour les anciens \u00e0 celle de cosmos\u00a0: ce qui est vis\u00e9, c\u2019est la totalit\u00e9 de l\u2019\u00eatre. Pour les modernes, penser selon le tout, dans une perspective holiste comme dirait Louis Dumont, c\u2019est ob\u00e9ir \u00e0 une contrainte ind\u00e9passable de notre esprit. Il a fallu trois si\u00e8cles, de 1600 \u00e0 1900, pour que soit d\u00e9finitivement conquise cette s\u00e9paration de l\u2019\u00eatre qui, comme ensemble, est hors de port\u00e9e de toute appr\u00e9hension, et du mental qui en d\u00e9finitive ne se laisse appr\u00e9hender qu\u2019en totalit\u00e9. C\u2019est le ph\u00e9nom\u00e8ne du langage qui vers 1900 a servi de paradigme pour rendre compte de cette configuration in\u00e9dite\u00a0: le langage nous projette d\u2019embl\u00e9e dans une totalit\u00e9 signifiante, que nous connaissions tous les mots d\u2019une langue ou seulement une petite partie d\u2019entre eux, peu importe.\u00a0 La m\u00e9taphore de la carte et du territoire peut nous \u00e9clairer sur cette question. La pens\u00e9e est en quelque sorte la carte de l\u2019esprit. Le territoire \u00e0 cartographier est le m\u00eame pour tous mais il peut \u00eatre appr\u00e9hend\u00e9 sous diff\u00e9rents angles de vue (d\u2019o\u00f9 le n\u00e9cessaire perspectivisme) et en se situant \u00e0 diff\u00e9rentes distances, en utilisant en quelque sorte, de mani\u00e8re altern\u00e9e, le t\u00e9lescope et le microscope.\u00a0 On suppose cependant toujours, en g\u00e9ographie, une compatibilit\u00e9 entre ces cartes d\u2019\u00e9chelles diff\u00e9rentes\u00a0: une carte au 10.000i\u00e8me est faite pour s\u2019embo\u00eeter dans une carte au 50.000i\u00e8me, au 100.000i\u00e8me et ainsi de suite. Et bien s\u00fbr, on peut d\u00e9battre longuement de l\u2019exactitude et de la pr\u00e9cision de telle carte d\u2019autant plus que la conscience historique, \u00e0 la diff\u00e9rence de la g\u00e9ographie, nous propulse dans un monde en transformation permanente. Mais, dans la pathologie postmoderne qui est la n\u00f4tre aujourd\u2019hui, ce n\u2019est plus du tout de cela qu\u2019il s\u2019agit.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Passons sur le fait que certaines cartes semblent avant tout destin\u00e9es \u00e0 brouiller les pistes, \u00e0 m\u00e9langer les faits, \u00e0 cr\u00e9er la confusion, l\u2019essentiel semblant \u00eatre non pas de s\u2019orienter mais de d\u00e9sorienter ceux qui sont cens\u00e9s appartenir au\u00a0 \u00ab\u00a0camp\u00a0\u00bb adverse. On en a eu quelques exemples saisissants \u00e0 l\u2019occasion de ce que l\u2019on a appel\u00e9 \u00ab\u00a0l\u2019affaire Gauchet\u00a0\u00bb (3).\u00a0De fa\u00e7on beaucoup plus banale, et la plupart du temps en toute bonne foi, la sc\u00e8ne contemporaine, c\u2019est particuli\u00e8rement vrai des fameux r\u00e9seaux sociaux, s\u2019apparente \u00e0 un congr\u00e8s de g\u00e9ographes o\u00f9 chacun viendrait proposer sa carte personnelle, en se d\u00e9sint\u00e9ressant totalement du probl\u00e8me auquel est cens\u00e9e s\u2019adresser cette activit\u00e9 collective\u00a0: O\u00f9 en sommes-nous\u00a0? D\u2019o\u00f9 venons-nous\u00a0? O\u00f9 allons-nous\u00a0? Mais aussi\u00a0: Comment en sommes-nous arriv\u00e9s l\u00e0\u00a0? De quoi est fait ce pass\u00e9 qui nous a faits\u00a0? De quoi est faite cette histoire que nous faisons\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">A travers ces \u00e9volutions, c\u2019est l\u2019id\u00e9e m\u00eame de Raison qui a chang\u00e9 de sens sans que nous paraissions nous en apercevoir\u00a0: la raison moderne telle qu\u2019elle s\u2019impose \u00e0 la fin du 17<sup>i\u00e8me<\/sup> si\u00e8cle \u00e9tait suppos\u00e9e r\u00e9aliser l\u2019union des esprits tout en assurant le libre consentement des individus l\u00e0 o\u00f9 la religion imposait par la force des croyances communes. C\u2019\u00e9tait le fondement m\u00eame de l\u2019id\u00e9e de contrat social\u00a0: pour Rousseau, par exemple, le lien social moderne \u00e9tait d\u2019autant plus solide qu\u2019il conservait l\u2019ind\u00e9pendance compl\u00e8te de ceux qui y adh\u00e9raient. Les contractants \u00e9taient en quelque sorte parfaitement li\u00e9s tout en restant parfaitement d\u00e9li\u00e9s. Les totalitarismes ont certes repr\u00e9sent\u00e9 une version pervertie et d\u00e9voy\u00e9e de ce r\u00eave d\u2019unit\u00e9 totale assorti d\u2019un consentement tout aussi total, fond\u00e9 sur la raison et la volont\u00e9. Mais en nous extrayant de cette forme pathologique d\u2019unit\u00e9 collective nous avons rompu sans nous en rendre compte avec ce qui a \u00e9t\u00e9 un pr\u00e9suppos\u00e9 fondamental de l\u2019aventure humaine depuis ses origines\u00a0: l\u2019obligation pour les individus de rechercher une union en pens\u00e9e avec leurs pareils. L\u2019individualisation, dans sa forme contemporaine, repr\u00e9sente une formidable d\u00e9liaison intellectuelle entre les \u00eatres\u00a0: la pens\u00e9e \u00e9tait par excellence ce qui assurait l\u2019union des \u00eatres. Elle est devenue d\u2019un seul coup ce qui les s\u00e9pare et les distingue dans leur singularit\u00e9. Telle est bien la face cach\u00e9e et obscure de la tol\u00e9rance que nous avons port\u00e9e au rang de valeur cardinale\u00a0: elle jette une suspicion \u00e0 priori sur toute forme de consensus et d\u2019unanimit\u00e9 qui en viennent \u00e0 appara\u00eetre, \u00e0 priori toujours, comme le produit d\u2019une manipulation complotiste.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Comment comprendre ce renversement abrupt de ce qui unissait en ce qui d\u00e9sunit\u00a0et cr\u00e9e ainsi cet \u00e9trange climat de guerre civile en plein milieu d\u2019un apaisement sans pr\u00e9c\u00e9dent ? En premier lieu, remarquons que le monoth\u00e9isme des valeurs relev\u00e9 par Yves Lambert, que j\u2019ai \u00e9voqu\u00e9 plus haut, homog\u00e9n\u00e9ise \u00e0 un tel point l\u2019espace intellectuel et id\u00e9ologique que nous pouvons nous permettre une cacophonie et un brouhaha intellectuel sans pr\u00e9c\u00e9dent dans l\u2019histoire. Il faut cependant aller plus loin. Dans ses travaux r\u00e9cents, Marcel Gauchet a mis en lumi\u00e8re la r\u00e9volution du lien social qu\u2019 a repr\u00e9sent\u00e9 pour nous, depuis 40 ans, le passage du politique dans l\u2019infrastructure, produisant ainsi une forme totalement in\u00e9dite de coh\u00e9sion sociale, qui fait proprement et simplement l\u2019\u00e9conomie des id\u00e9es. Elles ne servent plus \u00e0 rien dans la fabrique du collectif. On peut s\u2019en passer. Transform\u00e9es en une sorte de vaste \u00ab\u00a0self-service\u00a0\u00bb, elles sont \u00e0 la libre disposition des individus qui peuvent donc aussi bien d\u00e9cider de s\u2019en passer.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C\u2019est le paradoxe central des soci\u00e9t\u00e9s dites de la connaissance. Dans leur fonctionnement m\u00eame, elles excluent toute compr\u00e9hension d\u2019ensemble du monde o\u00f9 nous sommes plong\u00e9s. Voil\u00e0 bien, me semble-t-il, la raison la plus profonde de l\u2019insignifiance et de l\u2019ab\u00eatissement collectif qui les caract\u00e9rise. L\u2019envers m\u00eame des connaissances op\u00e9ratoires (\u00e9conomie, finance, droit, psychologie comportementale, communication) dont elles ont besoin pour faire fonctionner efficacement ces machines soci\u00e9tales automatis\u00e9es (enfin, plus ou moins efficacement, car, apr\u00e8s la crise de 2008, elles nous r\u00e9servent sans doute encore quelques surprises de taille), c\u2019est l\u2019ignorance de ce qu\u2019elles sont comme soci\u00e9t\u00e9s c&rsquo;est-\u00e0-dire comme totalit\u00e9s inscrites dans le mouvement de l\u2019histoire. La libert\u00e9 individuelle se paie finalement tr\u00e8s cher quand elle d\u00e9bouche, comme c\u2019est le cas aujourd\u2019hui, sur l\u2019insignifiance et l\u2019impuissance.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je voudrais pour terminer prendre un exemple de cette d\u00e9b\u00e2cle cognitive dans l\u2019actualit\u00e9 r\u00e9cente. C\u2019est d\u2019ailleurs \u00e0 partir de cette actualit\u00e9 que j\u2019ai \u00e9t\u00e9 amen\u00e9 \u00e0 d\u00e9velopper les r\u00e9flexions que l\u2019on vient de lire et plus pr\u00e9cis\u00e9ment \u00e0 partir d\u2019un entretien avec Elisabeth Badinter publi\u00e9 par l\u2019hebdomadaire Marianne du 3 f\u00e9vrier 2015, avec pour titre \u00ab\u00a0 Je ne pardonne pas \u00e0 la gauche d\u2019avoir abandonn\u00e9 la la\u00efcit\u00e9\u00a0\u00bb. Il s\u2019agit, de la part d\u2019Elisabeth Badinter d\u2019une prise de position, plus que d\u2019une analyse proprement dite. Mais par la mani\u00e8re m\u00eame dont elle est formul\u00e9e, elle t\u00e9moigne du climat d\u2019amn\u00e9sie o\u00f9 sont plong\u00e9s nos espaces publics m\u00e9diatiques, ind\u00e9pendamment donc de la personnalit\u00e9 et des prises de position de l\u2019auteure. La m\u00eame observation pourrait d\u2019ailleurs s\u2019appliquer \u00e0 l\u2019entente implicite du fait religieux dans son ensemble r\u00e9v\u00e9l\u00e9e par la r\u00e9action majoritaire aux attentats de janvier.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans un cas comme dans l\u2019autre on semblait \u00ab\u00a0d\u00e9battre\u00a0\u00bb de la religion et de la la\u00efcit\u00e9 comme si aucune avanc\u00e9e significative dans la compr\u00e9hension de ces ph\u00e9nom\u00e8nes n\u2019avait eu lieu, parfois depuis le 19<span style=\"font-size: 10.8333330154419px;\">\u00e8me<\/span>\u00a0si\u00e8cle. Dans ces \u00ab\u00a0d\u00e9bats\u00a0\u00bb aussi, on avait enterr\u00e9 un c\u00e9l\u00e8bre caricaturiste, Gustave Flaubert et sa caricature (Madame Bovary) du la\u00efcard b\u00eate et m\u00e9chant que personnifiait l\u2019autrefois c\u00e9l\u00e8bre pharmacien Homais. Cet exemple t\u00e9moignait \u00e9galement non seulement des ravages du pr\u00e9sentisme -forme particuli\u00e8rement pernicieuse de la d\u00e9totalisation puisqu\u2019\u00a0elle\u00a0 s\u2019en prend \u00e0 la totalisation du temps que la condition historique avait fait surgir comme un ingr\u00e9dient central de cette condition- mais aussi de la totalisation paradoxale sur laquelle elle d\u00e9bouche\u00a0: un bouclage total du pr\u00e9sent et de l\u2019actualit\u00e9 sur elle-m\u00eame qui est aujourd\u2019hui notre vraie prison mentale.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je passe sur l\u2019histoire non pas de la religion mais du concept de religion qui de Marx \u00e0 Gauchet, en passant par Durkheim, Weber, Troeltsch, Eliade, etc \u2026\u00a0 aurait d\u00fb au minimum quelque peu percoler dans la conscience collective. Eh bien, non, c\u2019est comme si tout \u00e9tait \u00e0 recommencer. Comme si nos contemporains circulaient, hagards et effar\u00e9s, dans un espace sans carte, ni boussole, ni GPS, et sans rien comprendre \u00e0 ce qui leur arrivait.\u00a0 Quant \u00e0 la la\u00efcit\u00e9 son concept avait \u00e9t\u00e9 abondamment enrichi \u00e0 la fin du 20<span style=\"font-size: 10.8333330154419px;\">\u00e8me<\/span>\u00a0si\u00e8cle par une s\u00e9rie de travaux d\u00e9cisifs. Le noyau central en avait \u00e9t\u00e9 isol\u00e9\u00a0: la la\u00efcit\u00e9, c\u2019est la forme neutre n\u00e9cessairement associ\u00e9e \u00e0 la religion dans la d\u00e9mocratie. Telle \u00e9tait, avait-on pu montrer, l\u2019\u00e9tape finale o\u00f9 se retrouvaient toutes les nations\u00a0 europ\u00e9ennes apr\u00e8s avoir chemin\u00e9 pendant cent ans en empruntant des parcours tr\u00e8s divers. On avait ainsi pu distinguer un parcours propre aux pays protestants, relevant plut\u00f4t de la s\u00e9cularisation et un parcours propre aux pays catholiques relevant plut\u00f4t de la la\u00efcisation. J\u2019avais personnellement tent\u00e9 d\u2019apporter ma contribution \u00e0 l\u2019entreprise en faisant remarquer le caract\u00e8re assez particulier du \u00ab\u00a0cas\u00a0\u00bb belge, un cas r\u00e9sultant curieusement de l\u2019amalgame d\u2019\u00e9l\u00e9ments issus pour les uns de la s\u00e9cularisation et pour les autres de la la\u00efcisation.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Tous ces travaux comparatifs permettaient ainsi de saisir \u00e0 la fois le caract\u00e8re g\u00e9n\u00e9ral de l\u2019id\u00e9e de la\u00efcit\u00e9 d\u2019une part, la sp\u00e9cificit\u00e9 de la la\u00efcit\u00e9 \u00e0 la fran\u00e7aise d\u2019autre part. Dans un livre bilan de 1998, La religion dans la d\u00e9mocratie, Marcel Gauchet avait pos\u00e9 le probl\u00e8me avec une acuit\u00e9 sans pr\u00e9c\u00e9dent. Si en France, d\u00e9montrait-il, la question la\u00efque a occup\u00e9 la premi\u00e8re place et a jou\u00e9 un r\u00f4le matriciel c\u2019est que <em>\u00ab\u00a0La tension s\u00e9paratrice avec l\u2019Eglise a \u00e9t\u00e9 le levier qui a le plus contribu\u00e9 \u00e0 \u00e9lever l\u2019Etat sur le pavois. Le partage n\u2019a \u00e9t\u00e9 possible, en effet, que moyennant l\u2019attribution \u00e0 la puissance temporelle d\u2019un principe de supr\u00e9matie spirituelle\u00a0\u00bb.<\/em> Ajoutons \u00e0 quel point, par ricochet, cette analyse \u00e9clairait aussi notre histoire nationale\u00a0: au moment o\u00f9 la R\u00e9publique s\u2019affirmait en France comme principe d\u2019unit\u00e9 collective, notre histoire d\u00e9bouchait sur les fameux \u00ab\u00a0piliers\u00a0\u00bb dont nous sommes encore loin d\u2019\u00eatre sortis m\u00eame s\u2019ils semblent, eux aussi, s\u2019\u00eatre quelque peu perdus dans l\u2019oubli.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il faudrait encore montrer, mais ce sera l\u2019objet d\u2019un autre article, \u00e0 quel point et le livre r\u00e9cent d\u2019\u00c9ric Zemmour et la r\u00e9ception qui a accompagn\u00e9 sa sortie s\u2019inscrivent dans cette absolutisation du pr\u00e9sent. Mais on n\u2019est plus ici dans un cercle restreint de chercheurs dont les ouvrages se diffusent \u00e0 quelques milliers, au mieux quelques dizaine de milliers d\u2019exemplaires. C\u2019est \u00e0 plusieurs centaines de milliers d\u2019exemplaires que l\u2019ouvrage s\u2019est vendu. Ind\u00e9pendamment de l\u2019orientation id\u00e9ologique de l\u2019auteur, dont on per\u00e7oit mal ce qu\u2019on peut lui reprocher, sinon qu\u2019elle n\u2019est pas celle que l\u2019on partage, reproche donc sans beaucoup de consistance \u00e0 l\u2019\u00e2ge de la tol\u00e9rance vis-\u00e0-vis des opinions adverses, ce qui m\u2019a frapp\u00e9 dans l\u2019ouvrage c\u2019est l\u2019absence totale dans ce livre de tout ce que nous avons appris en deux cents ans sur la fa\u00e7on dont s\u2019\u00e9crit l\u2019histoire, et ce n\u2019est pas rien. Bref, c\u2019est comme si avec Zemmour, et plus g\u00e9n\u00e9ralement avec le journalisme pr\u00e9sentiste \u00e0 la barre de notre navire, nous \u00e9tions revenus au temps des chroniques m\u00e9di\u00e9vales. L\u2019inqui\u00e9tude profonde de la population, dont t\u00e9moigne \u00e0 lui seul le succ\u00e8s du livre, trouve ainsi une r\u00e9ponse tout aussi inqui\u00e9tante. Peut-\u00eatre apr\u00e8s tout sommes-nous r\u00e9ellement devenus \u00ab\u00a0post-modernes\u00a0\u00bb, ou peut-\u00eatre, comme le pr\u00e9conisent les utopies transhumanistes,\u00a0 \u00ab\u00a0post-humains\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: right;\">\u00a0Jean-Marie Lacrosse<\/p>\n<div>\n<hr align=\"left\" size=\"1\" width=\"33%\" \/>\n<div>\n<p>(1)\u00a0Enqu\u00eate sur un crime symbolique in Recherches en communication, num\u00e9ro 2, 1994.<\/p>\n<p>(2)\u00a0Voir son expos\u00e9 dans Le d\u00e9bat n\u00b0104, septembre-octobre 1999<\/p>\n<\/div>\n<div>\n<p>(3)\u00a0Il faut lire \u00e0 ce propos le texte de Ludivine Bantigny , Conformisme et tradition sur Mediapart du 7 octobre 2014. On peut y mesurer jusqu\u2019o\u00f9 peut aller la mauvaise foi et l\u2019aveuglement volontaire.<\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Article \u00e9crit par Jean-Marie Lacrosse et publi\u00e9 dans\u00a0Pro J, n\u00b013, \u00a0mars 2015-mai 2015 Version l\u00e9g\u00e8rement amend\u00e9e En donnant un tel titre \u00e0 mon propos, je me fournis sans doute l\u2019occasion de tester d\u2019embl\u00e9e sa pertinence. \u00a0Le titre n\u2019est jamais sans &hellip; <a href=\"https:\/\/www.ceppecs.eu\/?p=1866\">Lire la suite <span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[7],"tags":[],"class_list":["post-1866","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-blog"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.ceppecs.eu\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1866","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.ceppecs.eu\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.ceppecs.eu\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.ceppecs.eu\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.ceppecs.eu\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=1866"}],"version-history":[{"count":7,"href":"https:\/\/www.ceppecs.eu\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1866\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":1871,"href":"https:\/\/www.ceppecs.eu\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1866\/revisions\/1871"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.ceppecs.eu\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=1866"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.ceppecs.eu\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=1866"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.ceppecs.eu\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=1866"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}