{"id":1982,"date":"2017-12-02T12:56:05","date_gmt":"2017-12-02T10:56:05","guid":{"rendered":"http:\/\/www.ceppecs.eu\/?p=1982"},"modified":"2018-06-20T18:40:26","modified_gmt":"2018-06-20T16:40:26","slug":"refonder-la-psychiatrie","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.ceppecs.eu\/?p=1982","title":{"rendered":"Refonder la psychiatrie ?"},"content":{"rendered":"<p><a href=\"http:\/\/www.ceppecs.eu\/wp-content\/uploads\/2017\/12\/pinel.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter size-large wp-image-1990\" src=\"http:\/\/www.ceppecs.eu\/wp-content\/uploads\/2017\/12\/pinel-1024x695.jpg\" alt=\"pinel\" width=\"500\" height=\"339\" srcset=\"https:\/\/www.ceppecs.eu\/wp-content\/uploads\/2017\/12\/pinel-1024x695.jpg 1024w, https:\/\/www.ceppecs.eu\/wp-content\/uploads\/2017\/12\/pinel-300x204.jpg 300w, https:\/\/www.ceppecs.eu\/wp-content\/uploads\/2017\/12\/pinel.jpg 1280w\" sizes=\"auto, (max-width: 500px) 100vw, 500px\" \/><\/a><\/p>\n<p><em>Ce texte est la retranscription de l&rsquo;intervention donn\u00e9e par Jean-Marie Lacrosse au CHU\/UCL Namur-site Godinne (Yvoir) le 27 octobre 2017 dans le cadre de la journ\u00e9e d&rsquo;hommage au psychiatre Bernard Fourez.\u00a0<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Quand j\u2019ai rencontr\u00e9 Bernard Fourez, \u00e0 la fin du 20<sup>\u00e8me<\/sup> si\u00e8cle, nous avions l\u2019un et l\u2019autre, chacun s\u00e9par\u00e9ment, fait le constat d\u2019un changement de l\u2019objet m\u00eame de nos disciplines, la sociologie et la psychiatrie. Ce changement d\u2019objet produisait en nous depuis une dizaine d\u2019ann\u00e9es un sentiment croissant d\u2019irr\u00e9alit\u00e9 du monde. L\u2019objet ant\u00e9rieur\u00a0de nos disciplines c\u2019\u00e9tait bien s\u00fbr l\u2019individu mais l\u2019individu en soci\u00e9t\u00e9 selon le postulat de base, v\u00e9ritable b.a.-ba des sciences humaines\u00a0: pas de soci\u00e9t\u00e9 sans individu certes, mais aussi pas d\u2019individus sans soci\u00e9t\u00e9. Un postulat remplac\u00e9 depuis lors par un autre\u00a0: il n\u2019y a que des individus.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Vous avez bien s\u00fbr reconnu le postulat de l\u2019id\u00e9ologie dite n\u00e9olib\u00e9rale dont le r\u00e8gne tend \u00e0 s\u2019\u00e9tendre sur l\u2019ensemble de la plan\u00e8te. A quelques nuances pr\u00e8s cependant\u00a0: avant d\u2019\u00eatre une question d\u2019\u00e9conomie -la promotion du march\u00e9 au rang de seul r\u00e9gulateur des \u00e9changes \u00e9conomiques- l\u2019id\u00e9ologie n\u00e9olib\u00e9rale en question est un ph\u00e9nom\u00e8ne de connaissance, ph\u00e9nom\u00e8ne \u00e9pist\u00e9mique, donc enracin\u00e9 bien plus profond\u00e9ment que dans la seule organisation de l\u2019\u00e9conomie. Et l\u2019illusion individualiste qu\u2019il g\u00e9n\u00e8re est de part en part soutenue par l\u2019organisation m\u00eame de notre soci\u00e9t\u00e9 qui s\u2019attelle par tous ses rouages \u00e0 faire oublier aux individus que cette ind\u00e9pendance r\u00eav\u00e9e repose sur une d\u00e9pendance accrue vis-\u00e0-vis de l\u2019Etat et du politique. J\u2019y reviendrai.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><!--more-->Bernard constatait dans sa pratique th\u00e9rapeutique quotidienne les cons\u00e9quences de cette v\u00e9ritable illusion cognitive. Il s\u2019effor\u00e7ait de forger les concepts \u00e0 m\u00eame d\u2019en rendre compte, comme cette id\u00e9e d\u2019une \u00ab\u00a0personnalit\u00e9 psycho-soci\u00e9tale\u00a0\u00bb, bien plus d\u00e9terminante \u00e0 ses yeux dans la production des nouvelles pathologies que la \u00ab\u00a0personnalit\u00e9 psycho-familiale\u00a0\u00bb explor\u00e9e prioritairement par ses coll\u00e8gues psychanalystes ou syst\u00e9miciens.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">En 2001, nous avons mis sur pied \u00e0 Woluw\u00e9 un s\u00e9minaire mensuel de psychopathologie historique, alternant s\u00e9ances cliniques et s\u00e9ances th\u00e9oriques. Nous avons soigneusement \u00e9vit\u00e9, dans l\u2019intitul\u00e9 de ces s\u00e9minaires, les\u00a0termes qui se sont m\u00e9diatiquement impos\u00e9s, comme \u00ab\u00a0narcissisme\u00a0\u00bb ou \u00ab\u00a0personnalit\u00e9 narcissique\u00a0\u00bb, leur pr\u00e9f\u00e9rant le terme plus neutre de personnalit\u00e9 contemporaine. Termes selon nous inad\u00e9quats, non pas qu\u2019ils ne signifient rien \u00e0 nos yeux mais qu\u2019ils pr\u00e9sentent l\u2019inconv\u00e9nient de renvoyer \u00e0 la psychologie individuelle (ou \u00e9ventuellement \u00ab\u00a0psycho-familiale\u00a0\u00bb) un ph\u00e9nom\u00e8ne totalement in\u00e9dit dans l\u2019histoire collective de l\u2019humanit\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C\u2019est un bilan de ce travail en commun de plus de 15 ans -de 2001 \u00e0 2016- que je voudrais esquisser ici. Un travail largement inachev\u00e9 qui devrait d\u00e9boucher \u00e0 terme sur une refondation de la psychiatrie. Par refondation, j\u2019entends tout autre chose qu\u2019une rupture ou une r\u00e9volution dans l\u2019histoire de la psychiatrie. Si rupture il y a, elle ne surviendra qu\u2019au terme d\u2019une entreprise s\u2019attelant \u00e0 revisiter en profondeur son histoire, totalement obscurcie aujourd\u2019hui par l\u2019id\u00e9ologie en vigueur. Nous l\u2019avons maintenant clairement compris, au terme d\u2019un si\u00e8cle chaotique et barbare par sa pr\u00e9tention \u00e0 faire table rase du pass\u00e9, il n\u2019y a de vraie rupture ou r\u00e9volution dans l\u2019histoire humaine que longuement pr\u00e9par\u00e9e par l\u2019histoire qui la pr\u00e9c\u00e8de. A rebours de la posthistoire pr\u00e9sentiste vers laquelle nous pousse le mouvement actuel de fuite en avant, nous avons donc \u00e0 red\u00e9couvrir le temps de l\u2019histoire longue comme temps inh\u00e9rent \u00e0 la condition humaine elle-m\u00eame.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Une refondation de la psychiatrie exigerait id\u00e9alement de lancer trois chantiers distincts\u00a0: un chantier tourn\u00e9 vers le pass\u00e9, un vers le pr\u00e9sent et un vers le futur. Nous avons surtout avec Bernard mis en \u0153uvre le chantier du contemporain. Il me faut cependant dire un mot des deux autres car les trois domaines sont \u00e9troitement solidaires.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">1<sup>er<\/sup> chantier\u00a0: la naissance de la psychiatrie. Il importe ici avant tout de proc\u00e9der \u00e0 une revalorisation et \u00e0 une r\u00e9habilitation de celle-ci \u00e0 rebours de la mauvaise r\u00e9putation faite \u00e0 l\u2019institution par le mouvement d\u2019antipsychiatrie. Trois livres publi\u00e9s la m\u00eame ann\u00e9e, 1961, vont concourir \u00e0 cette disqualification radicale des commencements\u00a0: \u00ab\u00a0Histoire de la folie \u00e0 l\u2019\u00e2ge classique\u00a0\u00bb de Michel Foucault en fran\u00e7ais, \u00ab\u00a0Asylums\u00a0\u00bb d\u2019Erving Goffman et \u00ab\u00a0The myth of mental illness\u00a0\u00bb de Thomas Szasz en anglais (entre parenth\u00e8ses, ces livres sont aujourd\u2019hui encore des best-sellers dans les facult\u00e9s de psychologie et de sciences sociales). Le th\u00e8me central de ces ouvrages et de toute la p\u00e9riode\u00a0: l\u2019exclusion du malade mental qui aurait d\u00e9but\u00e9 d\u00e8s l\u2019entr\u00e9e dans la modernit\u00e9 au 17<sup>\u00e8me<\/sup> si\u00e8cle, mettant brutalement fin \u00e0 ce paradis de la folie et des fous qu\u2019\u00e9taient cens\u00e9es \u00eatre les soci\u00e9t\u00e9s traditionnelles.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Eh bien, pas du tout. Je viens de relire pour pr\u00e9parer cet expos\u00e9 les deux livres fondateurs de la discipline, le \u00ab\u00a0Trait\u00e9 m\u00e9dico-philosophique sur l\u2019ali\u00e9nation mentale\u00a0\u00bb de Philippe Pinel et \u00ab\u00a0Des passions\u00a0consid\u00e9r\u00e9es comme causes, sympt\u00f4mes et moyens curatifs de la maladie mentale \u00bb d\u2019Etienne Esquirol. Ce qui s\u2019y d\u00e9voile, c\u2019est tout le contraire d\u2019une exclusion de la folie\u00a0: son inclusion m\u00e9taphysique et symbolique dans l\u2019humain. La r\u00e9volution fran\u00e7aise, nous a appris Tocqueville, est instauratrice d\u2019une \u00e9galit\u00e9 anthropologique -qu\u2019il appelle \u00e9galit\u00e9 des conditions- qui nous am\u00e8ne \u00e0 consid\u00e9rer tout \u00eatre humain, y compris le fou, sous le signe de la ressemblance et non plus, comme les anciens r\u00e9gimes, de sa dissemblance. C\u2019est le m\u00eame mouvement qui m\u00e8ne aujourd\u2019hui dans un autre domaine \u00e0 parler de <em>genre<\/em> plut\u00f4t que de <em>sexe<\/em>\u00a0: mettre en avant la ressemblance avant la diff\u00e9rence des sexes (qui subsiste bien s\u00fbr\u00a0!). C\u2019est cette ressemblance originaire qui se poursuit et est r\u00e9activ\u00e9e et r\u00e9affirm\u00e9e par l\u2019antipsychiatrie des ann\u00e9es 1960\u00a0: celle-ci n\u2019\u00e9tait en fait rien d\u2019autre qu\u2019une red\u00e9couverte de l\u2019acte de naissance de la psychiatrie.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C\u2019est \u00e9galement ce nouveau cadre anthropologique qui interdit de penser la folie comme dehors, perte ou sortie de la raison. Mais plut\u00f4t que de raison, il vaudrait sans doute mieux utiliser le concept qui vient juste, en 1781, d\u2019\u00eatre consacr\u00e9 par Kant dans la Critique de la raison pure\u00a0: le sujet. Le sujet de la connaissance se r\u00e9v\u00e8le \u00e9galement sujet de la folie, titre du livre de Gladys Swain dont, si j\u2019\u00e9tais ministre de la sant\u00e9, je ferais aussit\u00f4t une lecture impos\u00e9e pour tous les candidats \u00e0 la profession. Sujet de la folie\u00a0: il reste toujours du sujet dans la folie, avec son corollaire, il y a de la folie dans le sujet. 1800 signe le d\u00e9but du long parcours d\u2019int\u00e9gration de la folie dans le sujet, un parcours dont nous ne sommes qu\u2019au d\u00e9but et qui nous r\u00e9serve sans doute encore bien des surprises.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Incidemment, il faudrait montrer comment c\u2019est dans le m\u00eame mouvement que s\u2019invente la psychoth\u00e9rapie sous le nom initial de traitement moral, l\u2019int\u00e9gration de la folie dans le sujet laissant esp\u00e9rer la possibilit\u00e9 d\u2019un dialogue avec l\u2019insens\u00e9 et d\u2019une \u00e9ventuelle gu\u00e9rison par la parole. <em>Insens\u00e9<\/em> qui devient d\u2019ailleurs, d\u00e9placement s\u00e9mantique tr\u00e8s significatif, un <em>ali\u00e9n\u00e9<\/em>. En faisant de l\u2019entreprise freudienne une sorte de commencement absolu, la psychanalyse a d\u2019une certaine mani\u00e8re concouru \u00e0 la m\u00eame \u00e9poque que l\u2019antipsychiatrie, vers 1960, au rejet dans les t\u00e9n\u00e8bres de la premi\u00e8re psychiatrie accus\u00e9e d\u2019\u00eatre positiviste, taxinomiste, m\u00e9dicaliste, etc.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Nous avons en quelque sorte, vers 1960, jet\u00e9 le b\u00e9b\u00e9 avec l\u2019eau du bain. Car il est clair que l\u2019asile, que d\u00e9non\u00e7ait le mouvement antipsychiatrique, a bien exist\u00e9. Mais il a \u00e9t\u00e9 une r\u00e9action de second temps due largement au fait que les espoirs de gu\u00e9rison mis dans le traitement moral \u00e9taient largement d\u00e9\u00e7us. C\u2019est en quelque sorte pour compenser cet \u00e9chec que s\u2019est mise en place une institution pr\u00e9tendant gu\u00e9rir les malades par la resocialisation et l\u2019organisation rigide (donc suppos\u00e9e structurante) du temps et de l\u2019espace au d\u00e9triment du dialogue interindividuel.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">R\u00e9sumons donc en quelques propositions ce qu\u2019une refondation exigerait quant \u00e0 la naissance de l\u2019institution et de la discipline\u00a0:<\/p>\n<ol style=\"text-align: justify;\">\n<li>La psychiatrie apporte \u00e0 une philosophie du sujet<a href=\"#_ftn1\" name=\"_ftnref1\">[1]<\/a> (philosophie moderne par excellence, de Descartes \u00e0 Kant) une contribution irrempla\u00e7able. Elle met au jour dans le travail qu\u2019effectue le sujet sur lui-m\u00eame -de la r\u00e9flexivit\u00e9 si vous pr\u00e9f\u00e9rez- les d\u00e9faillances, les vacillations, les \u00e9clipses du sujet (et \u00e0 la limite extr\u00eame mais seulement \u00e0 la limite l\u2019abolition et l\u2019autodestruction totale de la subjectivit\u00e9).<\/li>\n<li>Elle est par l\u00e0-m\u00eame le principal vecteur d\u2019une anthropologie d\u00e9mocratique pour laquelle le pathologique devient la voie d\u2019acc\u00e8s principale, voire la seule possible, vers la normalit\u00e9, une fen\u00eatre ouvrant sur l\u2019ordre profond qui nous constitue en tant que sujets.<\/li>\n<li>C\u2019est d\u2019embl\u00e9e que la psychopathologie propose un tableau complet et exhaustif des modalit\u00e9s selon lesquelles se pr\u00e9sentent ces d\u00e9faillances subjectives\u00a0: obsession, phobie, hyst\u00e9rie, manie, m\u00e9lancolie, parano\u00efa, schizophr\u00e9nie. Ce n\u2019est qu\u2019apr\u00e8s un si\u00e8cle de d\u00e9cantation que s\u2019op\u00e9rera la diff\u00e9renciation des psychoses et des n\u00e9vroses, d\u00e9cantation qui s\u2019ach\u00e8ve avec Janet et Freud. Ran\u00e7on de cette entreprise, la question de la psychose dont la psychanalyse, soleil de la psychiatrie dynamique pendant pr\u00e8s d\u2019un si\u00e8cle, \u00e9choue \u00e0 rendre compte, \u00e9chappe ainsi durablement aux interrogations port\u00e9es par la clinique de l\u2019anthropologie. Le probl\u00e8me est \u00e0 reprendre de part en part car la question est fondamentale.<\/li>\n<li>D\u00e8s l\u2019origine, les ali\u00e9nistes d\u00e9tiennent un crit\u00e8re de gravit\u00e9 des troubles mentaux\u00a0: ce crit\u00e8re, c\u2019est la distance r\u00e9flexive qu\u2019est \u00e0 m\u00eame de conserver le malade vis-\u00e0-vis de sa folie. Le classement s\u2019op\u00e8re selon un axe qui va du moins vers le plus dans l\u2019atteinte \u00e0 la puissance personnelle, du plus superficiel au plus profond, du plus circonscrit au plus g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9.<\/li>\n<li>Enfin, \u00e0 partir de 1850, c\u2019est le caract\u00e8re temporel du trouble qui s\u2019inscrit dans la probl\u00e9matique psychiatrique et c\u2019est \u00e0 partir de la prise en compte du caract\u00e8re \u00e9volutif de la maladie que se formule l\u2019id\u00e9e d\u2019une chronicit\u00e9 de certains troubles puis, vers 1880, l\u2019id\u00e9e de troubles li\u00e9 \u00e0 la personnalit\u00e9.<\/li>\n<\/ol>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le 2<sup>\u00e8me<\/sup> chantier a \u00e9t\u00e9 g\u00e9n\u00e9ralement bien identifi\u00e9. L\u2019apparition de nouvelles pathologies a donn\u00e9 lieu \u00e0 de nombreux travaux aussi bien en sociologie qu\u2019en psychiatrie mais, comme je le disais \u00e0 l\u2019instant, celles-ci ont \u00e9t\u00e9 souvent mal nomm\u00e9es et donc mal comprises. Ayant beaucoup lu sur le sujet, je n\u2019ai rencontr\u00e9 qu\u2019un auteur qui \u00e9voquait directement le rapport au collectif\u00a0: Bernard Fourez. Prenons l\u2019exemple des fameux \u00e9tats-limites<a href=\"#_ftn2\" name=\"_ftnref2\">[2]<\/a>. Peu de gens, parmi les professionnels \u0153uvrant dans le secteur, contesteront que le champ psychopathologique soit engag\u00e9 aujourd\u2019hui dans un processus de compl\u00e8te red\u00e9finition. L\u2019apparition puis le d\u00e9veloppement des troubles de la personnalit\u00e9 \u00ab\u00a0borderline\u00a0\u00bb en est certainement un des traits les plus marquants. Citons ici le r\u00e9sum\u00e9 qu\u2019en proposent Bernard Granger et Daria Karaklic dans le petit livre qu\u2019ils lui ont consacr\u00e9 : \u00ab L\u2019histoire du trouble de la personnalit\u00e9 borderline est complexe, chaotique. Cependant, de grandes lignes se dessinent. Il s\u2019agit initialement d\u2019une pathologie ou de sympt\u00f4mes n\u2019entrant pas dans les cadres classiques de la typologie freudienne r\u00e9partissant les structures de la personnalit\u00e9 entre les structures psychotique, n\u00e9vrotique et perverse. A partir des travaux psychanalytiques, on a caract\u00e9ris\u00e9 un type de personnalit\u00e9 o\u00f9 \u00e9taient pr\u00e9sents des sympt\u00f4mes certes psychotiques, mais de tr\u00e8s courte dur\u00e9e et secondaires par rapport \u00e0 d\u2019autres tels que l\u2019impulsivit\u00e9, l\u2019instabilit\u00e9, la tendance \u00e0 la d\u00e9pression, la crainte de l\u2019abandon. Ce sont ces crit\u00e8res qui ont permis de d\u00e9finir le trouble de la personnalit\u00e9 borderline dans le DSM-III paru en 1980. Les tr\u00e8s nombreux travaux men\u00e9s depuis \u00e0 partir de ces crit\u00e8res ont montr\u00e9 la validit\u00e9 de ce concept, tout en permettant d\u2019en d\u00e9finir des sous-types et des facteurs de bon pronostic<a href=\"#_ftn3\" name=\"_ftnref3\">[3]<\/a>\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Au contraire de ces auteurs, je pense cependant que l\u2019apparition de ces nouvelles pathologies a concouru \u00e0 pr\u00e9cipiter dans le chaos le champ psychopathologique, comme s\u2019il n\u2019y avait d\u2019autre alternative que, soit de s\u2019accrocher d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment aux cadres anciens, balis\u00e9s par Freud et Lacan, qui se d\u00e9finissaient, rappelons-le, en termes de significations, soit de se soumettre aux diktats fonctionnalistes des DSM successifs.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La bonne m\u00e9thode pour sortir de ce dilemme infernal consiste selon nous, non pas \u00e0 se pr\u00e9cipiter pour d\u00e9limiter de nouvelles entit\u00e9s cliniques, comme le font par exemple ces auteurs, mais \u00e0 cerner pr\u00e9alablement une zone beaucoup plus large de nouveaux probl\u00e8mes et de nouvelles difficult\u00e9s existentielles \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de laquelle situer les nouvelles pathologies. C\u2019est d\u2019ailleurs de cette fa\u00e7on que s\u2019est historiquement constitu\u00e9e la cat\u00e9gorie centrale du freudisme\u00a0: la n\u00e9vrose. Les angoisses et les tourments qui d\u00e9finiront plus tard le n\u00e9vros\u00e9 touchent d\u2019abord les artistes modernes vers la moiti\u00e9 du 19<sup>\u00e8me<\/sup>\u00a0si\u00e8cle, atteints, selon l\u2019expression qu\u2019emploie Jean-Paul Sartre dans le troisi\u00e8me tome de son livre sur Flaubert, de \u00ab\u00a0n\u00e9vrose objective\u00a0\u00bb ou \u00ab\u00a0n\u00e9vrose professionnelle\u00a0\u00bb. Ce n\u2019est que plus tard, et en partie en fonction de ce mouvement culturel, qu\u2019elles se verront attribuer un nom en m\u00e9decine mentale. Preuve de plus que la m\u00e9decine mentale ne peut jamais se couper de la culture et de l\u2019histoire.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il faut avoir \u00e0 l\u2019esprit ces donn\u00e9es historiques et sociales si l\u2019on veut comprendre de quoi est fait psychiquement ce nouvel individu hautement paradoxal. On a affaire \u00e0 un individu pr\u00e9sentant d\u2019un c\u00f4t\u00e9 un certain nombre de traits psychologiques de l\u2019individu de \u00ab\u00a0l\u2019\u00e9tat de nature\u00a0\u00bb cher aux philosophes du contrat social\u00a0: un individu totalement ind\u00e9pendant, libre de se conduire comme il l\u2019entend en fonction de ce droit ant\u00e9rieur et ext\u00e9rieur au lien de soci\u00e9t\u00e9. Mais, d\u2019un autre c\u00f4t\u00e9, un individu hyper socialis\u00e9 qui ne doute \u00e0 aucun moment de la solidit\u00e9 des collectifs dans lesquels il est inscrit jusqu\u2019au plus profond de lui-m\u00eame.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ainsi se dessine un nouveau type de conflit int\u00e9rieur tr\u00e8s diff\u00e9rent du conflit entre un \u00e7a et un surmoi qui caract\u00e9risait le n\u00e9vros\u00e9, un conflit entre une volont\u00e9 consciente d\u2019ind\u00e9pendance et une d\u00e9pendance inconsciente et impens\u00e9e envers la soci\u00e9t\u00e9. Je pr\u00e9cise qu\u2019il ne s\u2019agit pas ici de philosophie politique th\u00e9oricienne. Ce dilemme ind\u00e9pendance-d\u00e9pendance, nous l\u2019avons scrut\u00e9 et observ\u00e9 au microscope pendant plus de dix ans dans le s\u00e9minaire de psychopathologie historique de Louvain en Woluwe que j\u2019animais avec Bernard Fourez.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce nouveau dilemme permet de rendre compte de la centralit\u00e9 de l\u2019adolescence dans la probl\u00e9matique psychiatrique contemporaine tant l\u2019immaturit\u00e9 qui la caract\u00e9rise pourrait faire figure de paradigme du trouble mental en r\u00e9gime d\u2019hyper-modernit\u00e9. Il \u00e9tait certes typique de l\u2019adolescent \u00ab\u00a0classique\u00a0\u00bb, qui prend figure en 1900. Mais la ressemblance n\u2019est que de fa\u00e7ade. L\u2019adolescent \u00e9tait cet \u00eatre d\u00e9chir\u00e9 entre l\u2019injonction nouvelle faite aux jeunes de produire un avenir diff\u00e9rent, supposant l\u2019ind\u00e9pendance vis-\u00e0-vis de leurs parents, et la frustration li\u00e9e \u00e0 leur d\u00e9pendance prolong\u00e9e due principalement \u00e0 l\u2019allongement de la scolarit\u00e9. Ils \u00e9taient orient\u00e9s vers un monde \u00e0 produire, somm\u00e9s en quelque sorte d\u2019y prendre leur place au plus t\u00f4t, et on les emp\u00eachait d\u2019y entrer, sexuellement et politiquement. Mais, pour l\u2019adolescent, les deux termes du conflit, d\u00e9pendance et ind\u00e9pendance, \u00e9taient consciemment pos\u00e9s comme antagonistes et sources de violentes tensions. Rien de tel chez le nouvel adolescent (ou adulescent) chez qui d\u00e9pendance et ind\u00e9pendance semblent coexister sans probl\u00e8me, une structure psychique qu\u2019illustre avec brio le film Tanguy qui n\u2019a pas pour rien fait mouche d\u2019un seul coup et a d\u2019embl\u00e9e servi \u00e0 d\u00e9signer un \u00ab\u00a0ph\u00e9nom\u00e8ne de soci\u00e9t\u00e9\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Sauf que notre clinique nous a permis d\u2019observer cette nouvelle difficult\u00e9 \u00e0 tous les \u00e2ges de la vie, du berceau \u00e0 la mort. Le dilemme est pr\u00e9sent d\u00e8s les premi\u00e8res ann\u00e9es de la vie et red\u00e9finit en profondeur les conditions m\u00eames dans lesquelles s\u2019exerce l\u2019entreprise \u00e9ducative. Pour les \u00ab\u00a0nouveaux parents\u00a0\u00bb, tout doit \u00eatre fait d\u00e8s la naissance pour d\u00e9velopper au maximum une autonomie qui, par d\u00e9finition, n\u2019existe pas chez le nouveau-n\u00e9. Leur posture \u00e9ducative risque donc d\u2019osciller sans cesse entre le laissez-faire, suppos\u00e9 favoriser un d\u00e9veloppement maximal de cette autonomie pos\u00e9e comme un id\u00e9al, et des attitudes d\u2019hyper protection visant \u00e0 pr\u00e9server l\u2019enfant de tout ce qui pourrait brimer ou entraver cette autonomie. Quant aux enseignants, ils ont en face d\u2019eux des \u00eatres pr\u00e9cocement individualis\u00e9s qui ont \u00e9t\u00e9 d\u2019embl\u00e9e pos\u00e9s comme des individus (ils ont, par exemple, annonc\u00e9 eux-m\u00eames leur venue au monde dans des faire-part du type\u00a0: \u00ab\u00a0J\u2019arrive\u00a0\u00bb). Et, par l\u00e0-m\u00eame, ne pouvant voir dans l\u2019\u00e9ducation autre chose qu\u2019une auto \u00e9ducation qui d\u00e9valorise voire exclut toute inculcation et toute transmission de la part de l\u2019enseignant.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C\u2019est un dilemme du m\u00eame ordre que l\u2019on retrouve dans les pathologies addictives, en plein essor on le sait, auxquelles il conviendrait de consacrer une \u00e9tude \u00e0 part enti\u00e8re. Cet \u00eatre \u00e9pris d\u2019ind\u00e9pendance est aussi un \u00eatre qui adh\u00e8re tellement \u00e0 lui-m\u00eame qu\u2019il finit par tomber dans une curieuse d\u00e9pendance\u00a0: la d\u00e9pendance vis-\u00e0-vis de lui-m\u00eame, une sorte d\u2019auto-esclavage en sorte.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Au bout de ce type de socialisation, \u00e9merge ainsi une personnalit\u00e9 totalement in\u00e9dite que ramassent quelques lignes de L\u2019essai de psychologie contemporaine de Marcel Gauchet \u00a0: \u00ab\u00a0La caract\u00e9ristique fondamentale de la personnalit\u00e9 contemporaine serait l\u2019effacement de cette structuration par l\u2019appartenance. L\u2019individu contemporain aurait en propre d\u2019\u00eatre le premier individu \u00e0 vivre en ignorant qu\u2019il vit en soci\u00e9t\u00e9. Le premier individu \u00e0 pouvoir se permettre, de par l\u2019\u00e9volution m\u00eame de la soci\u00e9t\u00e9, d\u2019ignorer qu\u2019il est en soci\u00e9t\u00e9. Il ne l\u2019ignore pas, bien \u00e9videmment, au sens superficiel o\u00f9 il ne s\u2019en rendrait pas compte. Il l\u2019ignore en ceci qu\u2019il n\u2019est pas organis\u00e9 au plus profond de son \u00eatre par la pr\u00e9c\u00e9dence du social et par l\u2019englobement au sein d\u2019une collectivit\u00e9 avec ce que cela a voulu dire, mill\u00e9nairement durant, de sentiment de l\u2019obligation et de sens de la dette. L\u2019individu contemporain, ce serait l\u2019individu d\u00e9connect\u00e9 symboliquement et cognitivement du point de vue du tout, l\u2019individu pour lequel il n\u2019y a plus de sens \u00e0 se placer au point de vue de l\u2019ensemble<a href=\"#_ftn4\" name=\"_ftnref4\">[4]<\/a>\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Une telle proposition, notons-le bien, exige de s\u00e9parer soigneusement deux niveaux de r\u00e9alit\u00e9 qui se sont compl\u00e8tement dissoci\u00e9s dans nos soci\u00e9t\u00e9s\u00a0: le niveau social proprement dit qui est pass\u00e9 dans l\u2019inconscient et le niveau interpersonnel, le rapport qu\u2019entretient l\u2019individu avec ceux que les sociologues am\u00e9ricains nomment les \u00ab\u00a0significant others\u00a0\u00bb, un rapport interpersonnel qui, \u00e0 l\u2019inverse du rapport social, est consciemment v\u00e9cu et activement travaill\u00e9, par exemple \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de ce que nous nommons des \u00ab\u00a0r\u00e9seaux sociaux\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans les deux cas, c\u2019est bien le conflit et le partage entre d\u00e9pendance et ind\u00e9pendance qui fait probl\u00e8me mais il se pr\u00e9sente tr\u00e8s diff\u00e9remment selon les deux registres. Au niveau du rapport social et vis-\u00e0-vis de la collectivit\u00e9, l\u2019individu contemporain est sans cesse divis\u00e9 entre une demande infinie et une affirmation sans limite de son ind\u00e9pendance qui lui fait percevoir les obligations collectives comme d\u2019aga\u00e7ants obstacles qui l\u2019emp\u00eachent d\u2019\u00eatre lui-m\u00eame, ce qui l\u2019am\u00e8ne \u00e0 endosser tr\u00e8s volontiers le r\u00f4le de victime. Dans ses rapports avec les autres, au niveau du rapport interpersonnel, l\u2019investissement affectif conscient est par contre \u00e9norme. Il est travaill\u00e9 par un besoin insatiable de reconnaissance de la part des autres. Car, c\u2019est le paradoxe, une singularit\u00e9 n\u2019existe que si elle est reconnue. Cette lutte pour la reconnaissance l\u2019am\u00e8ne \u00e0 osciller sans cesse entre une peur des autres, \u00e0 propos desquels il ne sait jamais quelles peuvent \u00eatre ses attentes, et une peur d\u2019abandon par les autres si indispensables \u00e0 son existence psychique d\u2019individu singulier.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Diff\u00e9rents dans leur principe et leurs manifestations, ces deux niveaux d\u2019existence se rejoignent cependant in fine. Ce qui les rassemble, c\u2019est l\u2019aversion de l\u2019impersonnel et de l\u2019anonymat de la soci\u00e9t\u00e9 qui nous fait exister comme \u00ab\u00a0un parmi d\u2019autres\u00a0\u00bb. Ce qui donne \u00e0 c\u00f4t\u00e9 du r\u00f4le tr\u00e8s convoit\u00e9 de victime, une autre figure de proue de la soci\u00e9t\u00e9 des individus\u00a0: les \u00ab\u00a0people\u00a0\u00bb, ces \u00eatres exceptionnels qui sont parvenus \u00e0 transfigurer l\u2019univers impersonnel de la soci\u00e9t\u00e9 en un domaine hautement personnel o\u00f9 ils sont \u00ab\u00a0reconnus\u00a0\u00bb au sens le plus \u00e9l\u00e9mentaire du terme.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Victimes et people sont d\u2019ores et d\u00e9j\u00e0 devenues les deux figures centrales du paysage audiovisuel et m\u00e9diatique contemporain. Mais c\u2019est \u00e0 la m\u00eame racine, on pourrait le montrer, que vont puiser d\u2019autres traits de notre monde, particuli\u00e8rement importants dans la clinique contemporaine\u00a0: ainsi l\u2019omnipr\u00e9sence des th\u00e8mes de la \u00ab\u00a0confiance en soi\u00a0\u00bb et de l\u2019\u00a0\u00ab\u00a0estime de soi\u00a0\u00bb. Pour avoir confiance en soi, il faut pouvoir faire confiance \u00e0 d\u2019autres que soi qui, en retour, vous accordent leur confiance. Quant \u00e0 l\u2019estime de soi, elle pourrait bien n\u2019\u00eatre qu\u2019une demande d\u00e9guis\u00e9e d\u2019estime des autres, nous extrayant du doute torturant qui taraude le monde des individus purs\u00a0: quelle est r\u00e9ellement la valeur que j\u2019ai aux yeux des autres\u00a0? C\u2019est la premi\u00e8re question que pose Bernard Fourez \u00e0 ses patients qui se plaignent de manquer de confiance en eux\u00a0: avez-vous d\u00e9j\u00e0 fait confiance \u00e0 quelqu\u2019un d\u2019autre que vous\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Lorsque l\u2019ensemble de ces traits sont mis bout \u00e0 bout, la ressemblance avec les tableaux cliniques que nous nommons borderline se pr\u00e9cise peu \u00e0 peu. R\u00e9p\u00e9tons-le encore une fois\u00a0: la m\u00e9thode de mise en miroir que nous proposons n\u2019efface nullement la diff\u00e9rence entre le normal et le pathologique. Ces difficult\u00e9s in\u00e9dites, que g\u00e9n\u00e8re la nouvelle articulation de l\u2019individuel et du collectif qui pr\u00e9vaut depuis trente ou quarante ans ne produisent pas, loin de l\u00e0, que des pathologies et des souffrances psychiques. M\u00eame s\u2019il faut bien le reconna\u00eetre, les enqu\u00eates \u00e9pid\u00e9miologiques dont nous disposons indiquent une lente mais inexorable mont\u00e9e en puissance du mal-\u00eatre, ind\u00e9pendamment d\u2019une sensibilit\u00e9 accrue \u00e0 ce mal-\u00eatre psychique qui est par ailleurs, c\u2019est vrai, tr\u00e8s largement devenu le code oblig\u00e9 et le langage commun aptes \u00e0 donner un visage \u00e0 la finitude humaine.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">En tout \u00e9tat de cause, il me semble difficile de lire le texte qui sert de quatri\u00e8me de couverture au livre d\u00e9j\u00e0 \u00e9voqu\u00e9 de Bernard Granger et Daria Klaric sans y reconna\u00eetre fut-ce un minimum les traits de personnalit\u00e9 propres au contemporain\u00a0: \u00ab\u00a0Une personnalit\u00e9 borderline, c\u2019est quelqu\u2019un qui est d\u2019humeur changeante, qui a des \u00e9motions intenses et excessives, une alt\u00e9ration de la perception et du raisonnement. Elle peut \u00e9prouver un sentiment d\u2019abandon, de pers\u00e9cution, voire de vide, s\u2019automutiler, et m\u00eame attenter \u00e0 sa vie\u00a0\u00bb.\u00a0On peut assez ais\u00e9ment y d\u00e9chiffrer les trois noyaux de troubles susceptibles d\u2019affecter cet individu\u00a0\u00ab\u00a0d\u00e9connect\u00e9 symboliquement et cognitivement du point de vue du tout\u00a0\u00bb\u00a0: des troubles de l\u2019identit\u00e9, des troubles du rapport \u00e0 l\u2019autre, des troubles de l\u2019agir.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Comme le rappelait Bernard Fourez lors du s\u00e9minaire de Lausanne, si les analyses qui pr\u00e9c\u00e8dent ont une certaine pertinence, elles impliquent une inflexion majeure en mati\u00e8re d\u2019orientations th\u00e9rapeutiques. N\u00e9e \u00e0 la fin du 19<sup>\u00e8me<\/sup>\u00a0si\u00e8cle, la psychoth\u00e9rapie s\u2019est toujours inscrite et s\u2019est toujours comprise elle-m\u00eame comme partie prenante de la vaste entreprise d\u2019\u00e9mancipation des individus \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de laquelle elle s\u2019inscrivait. Mais c\u2019est un autre monde et d\u2019autres ab\u00eemes qui s\u2019ouvrent sous nos pas quand s\u2019ach\u00e8ve la phase de transition qui nous a fait passer en cinq si\u00e8cles de l\u2019h\u00e9t\u00e9ronomie \u00e0 l\u2019autonomie. Peut-\u00eatre les th\u00e9rapeutes d\u2019aujourd\u2019hui et de demain devraient-ils d\u00e8s maintenant contribuer \u00e0 leur mani\u00e8re \u00e0 cette nouvelle t\u00e2che\u00a0: faire red\u00e9couvrir \u00e0 l\u2019individu ces dimensions de l\u2019impersonnel, du public, du commun, du g\u00e9n\u00e9ral dont le naufrage programm\u00e9 ne peut qu\u2019anticiper le sien.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Reste alors, et c\u2019est l\u00e0 un troisi\u00e8me chantier, la question de la signification \u00e0 donner \u00e0 ces nouvelles pathologies lorsqu\u2019on prend en compte non pas cette chim\u00e8re qu\u2019est l\u2019individu pur mais l\u2019articulation de l\u2019individuel et du collectif. C\u2019est la question \u00e9pineuse par excellence, elle suppose une certaine forme de pari mais pas un pari aveugle\u00a0: un pari \u00e9clair\u00e9 par certaines donn\u00e9es disponibles au pr\u00e9sent. Le mien est que leur \u00e9lucidation passe par cette refondation de la psychiatrie.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Un d\u00e9tour par l\u2019histoire longue est seul \u00e0 m\u00eame de nous faire entrevoir que nous sommes entr\u00e9s l\u00e0 dans une nouvelle \u00e9tape de l\u2019histoire de la folie : je propose que nous l\u2019appelions la d\u00e9couverte de la folie normale ou, pour le dire encore autrement, la d\u00e9couverte de la folie comme constitutive de l\u2019humain, comme partie prenante de la subjectivit\u00e9 humaine.<br \/>\nIl y va en r\u00e9alit\u00e9 \u00e0 travers cette incorporation de la folie dans l\u2019humain d\u2019une v\u00e9ritable r\u00e9volution de notre id\u00e9e de l\u2019homme n\u00e9e il y a deux si\u00e8cles et appel\u00e9e \u00e0 se poursuivre au-del\u00e0 sans doute de tout ce que nous pouvons imaginer aujourd\u2019hui. Dans cette perspective de folie \u00ab normale \u00bb, les psychoses repr\u00e9sentent seulement des expressions pathologiques situ\u00e9es aux deux extr\u00e9mit\u00e9s d\u2019un spectre mais semblables dans leur teneur m\u00eame aux manifestations qu\u2019elles prennent chez chacun d\u2019entre nous. C\u2019est la structuration et l\u2019organisation m\u00eame de l\u2019exp\u00e9rience normale qui repose sur ce que renferme de folie virtuelle la moindre de nos activit\u00e9s mentales. J\u2019en donne deux exemples.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Notre perception normale du monde suppose que nous sommes pris en permanence entre une absence au monde dont nous nous extrayons : il est pos\u00e9 l\u00e0 devant moi, dans sa neutralit\u00e9 et son objectivit\u00e9, c\u2019est l\u00e0 ce qui nous permet de le consid\u00e9rer comme notre monde, un monde dans lequel je ne suis qu\u2019un parmi d\u2019autres. Mais en m\u00eame temps, \u00e0 l\u2019oppos\u00e9, pour percevoir le monde, il faut en quelque sorte nous percevoir nous-m\u00eames comme situ\u00e9s au centre du monde, comme l\u2019instance subjective par laquelle et pour laquelle seulement le monde prend une signification. Ce sont pr\u00e9cis\u00e9ment ces dispositions inh\u00e9rentes \u00e0 notre fonctionnement subjectif normal qui sont \u00e0 l\u2019\u0153uvre dans les psychoses schizophr\u00e9niques et parano\u00efaques.<br \/>\nAutre exemple qui concerne directement la question de la d\u00e9pression. Nous voyons bien qu\u2019en tant que sujets, nous sommes tout sauf un donn\u00e9, une chose d\u00e9finissable une fois pour toute. Non seulement nous sommes quotidiennement travers\u00e9s voire submerg\u00e9s par un flux chaotique d\u2019images, d\u2019id\u00e9es, d\u2019\u00e9motions mais de plus, nous sommes en permanence confront\u00e9s \u00e0 la question de notre \u00eatre, nous oscillons sans cesse entre \u00eatre-tout et \u00eatre-rien, entre euphorie et angoisse, entre exaltation et d\u00e9pression. Bref, nous sommes tous schizos, paranos, maniaques et d\u00e9pressifs.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Toute la question, me semble-t-il, est de faire de cette r\u00e9alit\u00e9 un v\u00e9ritable objet clinique, j\u2019entends par l\u00e0 un objet relevant d\u2019une clinique de l\u2019anthropologie bas\u00e9e sur le croisement de diff\u00e9rents regards, r\u00e9servant cependant \u00e0 la clinique psychiatrique une place centrale. Nous avons en quelque sorte \u00e0 rattraper par la pens\u00e9e ce que notre culture a bel et bien enregistr\u00e9 dans son fonctionnement quotidien. Pensons seulement \u00e0 l\u2019omnipr\u00e9sence des cat\u00e9gories psychiatriques dans la culture quotidienne de nos contemporains et plus particuli\u00e8rement des plus jeunes d\u2019entre nous : \u00ab il est d\u00e9prim\u00e9 \u00bb, \u00ab c\u2019est un parano \u00bb, \u00ab il est un peu schizo \u00bb, \u00ab un peu psycho le type \u00bb, \u00ab non mais, j\u2019hallucine \u00bb, \u00ab tu d\u00e9lires compl\u00e8tement \u00bb. Pensons, dans un autre registre, \u00e0 la quantit\u00e9 de films et de s\u00e9ries qui mettent en sc\u00e8ne la folie ordinaire et extraordinaire.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La question que l\u2019on peut se poser \u00e0 ce stade de la r\u00e9flexion, c\u2019est : pourquoi seulement deux si\u00e8cles ? Et pourquoi 1800 ? L\u2019humanit\u00e9 existe depuis au moins 100000 ans. L\u2019humanit\u00e9 ancienne \u00e9tait-elle constitutivement diff\u00e9rente de la n\u00f4tre ? Je ne le pense pas. Mais elle existait dans un autre cadre m\u00e9taphysique que le n\u00f4tre, ce que d\u00e9signe pr\u00e9cis\u00e9ment le mot de religion ou celui d\u2019h\u00e9t\u00e9ronomie. L\u2019humanit\u00e9 ancienne n\u2019entrait en rapport avec elle-m\u00eame que via le d\u00e9tour d\u2019un dehors de l\u2019humain, que ce dehors prenne la figure des anc\u00eatres, de la nature, du cosmos, des dieux. Et c\u2019est dans ce vaste r\u00e9servoir de l\u2019invisible qu\u2019elle puisait les ressources lui permettant de conjurer sa folie constitutive. C\u2019est la culture, de part en part sous la d\u00e9pendance de cet autre monde, qui lui assurait la circulation entre ces polarit\u00e9s folles en l\u2019emp\u00eachant de s\u2019enfermer dans un de ces p\u00f4les antagonistes.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">En d\u2019autres mots, les cultures traditionnelles pr\u00e9sentaient sur le mode de la r\u00e9ponse ce que notre culture ne peut plus envisager que sur le mode du probl\u00e8me et de la question. Pourquoi est-ce sur moi, et sur moi seul, que ce malheur s\u2019est abattu ? Cela n\u2019arrive qu\u2019\u00e0 moi\u2026 Eh bien, dans le monde ancien, la parano\u00efa victimaire dont notre monde est aujourd\u2019hui le th\u00e9\u00e2tre \u00e9tait promptement conjur\u00e9e. L\u2019\u00e9preuve priv\u00e9e, inassimilable et litt\u00e9ralement priv\u00e9e de sens dans l\u2019ordre priv\u00e9, \u00e9tait d\u2019embl\u00e9e r\u00e9inscrite dans l\u2019ordre d\u2019une \u00e9preuve universelle : cela m\u2019arrive \u00e0 moi parce que les anc\u00eatres qui ont tout d\u00e9cid\u00e9 \u00e0 l\u2019origine l\u2019ont voulu ainsi, parce que l\u2019esprit d\u2019un mort que l\u2019on n\u2019\u00e9tait pas parvenu \u00e0 \u00e9carter est revenu hanter son ancienne demeure, parce que c\u2019est la volont\u00e9 de Dieu, \u2026 Je souligne le point. Ce n\u2019est pas la nature m\u00eame de l\u2019exp\u00e9rience qui diff\u00e8re, c\u2019est la possibilit\u00e9 de la resituer dans l\u2019ordre de l\u2019universel, de l\u2019objectif, de l\u2019impersonnel. Ce qui est pathog\u00e8ne, c\u2019est le sentiment de l\u2019incommensurable o\u00f9 se voit acculer l\u2019individu hypermoderne face \u00e0 de semblables \u00e9preuves.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans le m\u00eame ordre d\u2019id\u00e9es, comment ne pas faire remarquer le r\u00f4le conjuratoire qu\u2019exerce la scansion collective ritualis\u00e9e du temps par rapport aux \u00e9tats maniaques et m\u00e9lancoliques. C\u2019est une id\u00e9e souvent d\u00e9velopp\u00e9e par Durkheim dans ses travaux sur la religion. J\u2019en cite un court extrait : \u00ab En r\u00e9sum\u00e9, les deux p\u00f4les de la vie religieuse correspondent aux deux \u00e9tats oppos\u00e9s par lesquels passe toute vie sociale. Il y a entre le sacr\u00e9 faste et le sacr\u00e9 n\u00e9faste le m\u00eame contraste qu\u2019entre les \u00e9tats d\u2019euphorie et de dysphorie collective (\u2026). Les sentiments mis en commun varient de l\u2019extr\u00eame abattement \u00e0 l\u2019extr\u00eame all\u00e9gresse, de l\u2019irritation douloureuse \u00e0 l\u2019enthousiasme extatique mais, dans tous les cas, il y a communion des consciences et r\u00e9confort mutuel par suite de cette communion \u00bb. R\u00e9confort mutuel : on ne peut mieux d\u00e9finir, je pense, le r\u00f4le th\u00e9rapeutique, pr\u00e9ventif et je le r\u00e9p\u00e8te conjuratoire des cultures traditionnelles.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il revient \u00e0 Gladys Swain d\u2019avoir d\u00e8s 1974 dans sa th\u00e8se de doctorat \u00ab Le sujet de la folie \u00bb reconstitu\u00e9 minutieusement l\u2019\u00e9v\u00e9nement inaugural de cette r\u00e9volution dans l\u2019id\u00e9e de l\u2019homme. La naissance de la psychiatrie ne proc\u00e8de pas comme l\u2019avait \u00e9crit Michel Foucault dans sa magistrale \u00ab Histoire de la folie \u00e0 l\u2019\u00e2ge classique \u00bb d\u2019un geste d\u2019exclusion de la folie accompagnant la mont\u00e9e en puissance de la raison. Foucault s\u2019est content\u00e9 d\u2019une lecture superficielle des trait\u00e9s fondateurs de Pinel et de son disciple Esquirol et a ainsi magnifiquement rat\u00e9 la d\u00e9couverte \u00e0 partir de laquelle va se transformer de part en part notre image du fou. Elle proc\u00e8de de l\u2019observation de ce que l\u2019on appelait alors des \u00ab folies avec conscience \u00bb ou des \u00ab manies intermittentes \u00bb. Le ressort de la d\u00e9couverte est celui-ci : si tels patients sont atteints de manie pendant un mois et redeviennent normaux tout le reste de l\u2019ann\u00e9e, o\u00f9 donc \u00e9tait pass\u00e9e la raison pendant ces semaines de fureur ? On voit le r\u00f4le que joue la la\u00efcisation dans l\u2019affaire. Elle jette un interdit sur le recours \u00e0 une explication par l\u2019invisible surnaturel qui aurait fait l\u2019affaire jusque-l\u00e0 : c\u2019est un d\u00e9mon ou le D\u00e9mon qui s\u2019est empar\u00e9 de son \u00e2me. Le fou n\u2019a donc pas perdu la raison, elle s\u2019est peut-\u00eatre \u00e9clips\u00e9e mais elle n\u2019a pas pour autant disparu. On est sorti l\u00e0 du registre ancien de la d\u00e9raison pour entrer dans celui du clivage, de la division, de la contradiction dans la raison comme le formulera le plus grand philosophe de l\u2019\u00e9poque, Hegel, qui, tr\u00e8s clairvoyant sur l\u2019enjeu philosophique de l\u2019\u00e9v\u00e9nement, s\u2019int\u00e9resse \u00e0 cette affaire de tr\u00e8s pr\u00e8s.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il faudra un si\u00e8cle pour que ce nouveau sch\u00e8me arrive \u00e0 maturit\u00e9. Je ne peux retracer ici les \u00e9tapes de ce parcours qui va de Pinel \u00e0 Freud. Je vous renvoie au livre de Gladys Swain et plus particuli\u00e8rement \u00e0 la longue pr\u00e9face r\u00e9dig\u00e9e par Marcel Gauchet \u00e0 l\u2019occasion de la sortie de la seconde \u00e9dition du livre en 1997, 4 ans apr\u00e8s la mort de Gladys Swain. En un mot : si la dissociation, le clivage, la division, le conflit sont plus que jamais en 1900 au c\u0153ur de la compr\u00e9hension de l\u2019\u00e2me humaine qui se forge \u00e0 partir de la pathologie, c\u2019est le lieu m\u00eame o\u00f9 se d\u00e9roulent ces op\u00e9rations qui a chang\u00e9. Exit donc la raison des philosophes, le travail r\u00e9flexif de l\u2019\u00e2me sur elle-m\u00eame s\u2019effectue dans une ignorance fonci\u00e8re et structurelle d\u2019elle-m\u00eame, en dehors de la conscience et de la volont\u00e9. Il op\u00e8re, le mot ne nous a plus l\u00e2ch\u00e9s depuis lors, dans l\u2019inconscient. Un inconscient qui ne peut \u00e9videmment se concevoir autrement que situ\u00e9 \u00e0 l\u2019articulation de l\u2019individuel et du collectif que le mouvement d\u2019individualisation radicale de nos soci\u00e9t\u00e9s a totalement recouvert.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Sociologie et psychiatrie sont ainsi pr\u00e9destin\u00e9es \u00e0 conclure une alliance solide et durable. Le livre inaugural de la sociologie, \u00ab Le suicide \u00bb d\u2019Emile Durkheim (1897), peut se lire comme un essai relevant d\u2019une clinique de l\u2019anthropologie et reposant sur les m\u00eames bases \u00e9pist\u00e9mologiques que la psychiatrie. Le suicide est un acte extr\u00eame et en tant que tel peu susceptible de variations quantitatives importantes, exactement comme les psychoses. Mais les types de suicide observ\u00e9s et les variations, m\u00eame l\u00e9g\u00e8res, des taux de suicide, signalent des forces culturelles inconscientes, des \u00ab\u00a0courants suicidog\u00e8nes\u00a0\u00bb, \u00e0 l\u2019\u0153uvre de mani\u00e8re diffuse dans une soci\u00e9t\u00e9 donn\u00e9e. Ils contribuent \u00e0 \u00e9clairer puissamment ces courants sous peine d\u2019en devenir les jouets.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">De m\u00eame la clinique psychiatrique, et la clinique des psychoses en particulier, est un point d\u2019appui indispensable et peut-\u00eatre le point d\u2019appui principal pour reprendre sur de nouvelles bases le probl\u00e8me de l\u2019articulation individuel-collectif. Car si la psychanalyse, comme th\u00e9orie de la personne, et de l\u2019acc\u00e8s \u00e0 la personne, repr\u00e9sente un apport crucial sur cette question, en montrant comment le fonctionnement individuel ne se con\u00e7oit qu\u2019en soci\u00e9t\u00e9, elle ne rend pas compte du fonctionnement m\u00eame des collectivit\u00e9s humaines, de leur consistance et de leur mode d\u2019\u00eatre propre. Celui-ci rel\u00e8ve du politique, c\u2019est-\u00e0-dire des structures par lesquelles s\u2019exerce la r\u00e9flexivit\u00e9 sociale qui met les soci\u00e9t\u00e9s humaines en rapport avec elles-m\u00eames.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pour conclure, disons-le brutalement sous r\u00e9serve de d\u00e9veloppements ult\u00e9rieurs, il est totalement suicidaire et proprement aberrant d\u2019\u00e9carter la question du politique de notre r\u00e9flexion sur les pathologies mentales. Je repars de mon exp\u00e9rience personnelle. \u00a0J\u2019ai \u00e9t\u00e9 enseignant pendant 25 ans et je sais de l\u2019int\u00e9rieur que la d\u00e9pression des enseignants a surtout \u00e0 voir avec la faillite actuelle des institutions \u00e9ducatives, sur le plan symbolique bien s\u00fbr, je ne parle pas d\u2019\u00e9conomie. Les sondages, disons sur \u00ab\u00a0l\u2019air du temps\u00a0\u00bb, r\u00e9alis\u00e9s en France ces derni\u00e8res d\u00e9cennies invitent aux m\u00eames conclusions\u00a0: les participants \u00e9tablissent clairement une diff\u00e9rence entre leur situation personnelle qu\u2019ils jugent g\u00e9n\u00e9ralement plut\u00f4t satisfaisante et la situation de l\u2019\u00eatre-ensemble, la France, qu\u2019ils envisagent avec inqui\u00e9tude et pessimisme. Comme s\u2019ils voulaient dire\u00a0: \u00ab\u00a0moi\u00a0\u00bb \u00e7a va mais \u00ab\u00a0nous\u00a0\u00bb \u00e7a ne va pas\u00a0! Ce sont des questions \u00e0 propos desquelles ni les recherches sur le cerveau ni une psychogen\u00e8se de type freudien ou lacanien ne sont susceptibles de nous sortir du brouillard.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Si les psychoses sont ici privil\u00e9gi\u00e9es, c\u2019est en tant qu\u2019elles mettent en jeu directement, dans le fonctionnement de l\u2019\u00eatre-soi individuel, les principaux \u00e9l\u00e9ments du politique. Elles sont en quelque sorte les r\u00e9pondants psychologiques de l\u2019\u00eatre-ensemble politique. Elles mettent en pleine lumi\u00e8re ce qui est devenu pour nous le probl\u00e8me le plus myst\u00e9rieux, l\u2019\u00e9nigme par excellence \u00e0 tenter de percer : l\u2019ancrage de la soci\u00e9t\u00e9 au plus intime de notre \u00eatre individuel. Comme Marcel Gauchet qui m\u2019a mis sur cette voie, je pense que l\u2019avenir est l\u00e0. Il est dans le croisement \u00e0 op\u00e9rer entre l\u2019entr\u00e9e clinique par la psychose et l\u2019entr\u00e9e th\u00e9orique par le politique.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Qu\u2019est-ce qui pour l\u2019essentiel constitue le politique ? Trois ingr\u00e9dients primordiaux : le pouvoir, le conflit, la norme. Correctement d\u00e9finis -ils rel\u00e8vent du lien politique, non de la relation entre individus- ces trois \u00e9l\u00e9ments circonscrivent les principales conditions de possibilit\u00e9 de l\u2019\u00eatre-ensemble. Ils sont d\u2019ordre transcendantal. Ils repr\u00e9sentent les trois dimensions irr\u00e9ductibles et sp\u00e9cifiques qui font que les soci\u00e9t\u00e9s humaines, \u00e0 la diff\u00e9rence des soci\u00e9t\u00e9s animales, disposent d\u2019elles-m\u00eames, se r\u00e9fl\u00e9chissent en acte et se gouvernent. A travers le pouvoir se manifeste l\u2019ext\u00e9riorit\u00e9 d\u2019un seul appel\u00e9 \u00e0 parler pour tous ; \u00e0 travers le conflit, la mise en question de ce qui vaut pour tous ; \u00e0 travers la norme, le devoir \u00eatre qui s\u2019impose identiquement \u00e0 tous et cr\u00e9e ainsi un monde commun.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Or nous pouvons rapporter terme \u00e0 terme chacune des psychoses \u00e0 un des \u00e9l\u00e9ments du politique. Il n\u2019y aurait pas de parano\u00efaques s\u2019il n\u2019y avait pas de pouvoir. Il n\u2019y aurait pas de schizophr\u00e8nes si nous vivions dans un univers sans conflit. Il n\u2019y aurait pas de d\u00e9prim\u00e9s ni de maniaques si l\u2019\u00e9dification d\u2019un monde commun ne supposait l\u2019imposition d\u2019une r\u00e8gle valable pour tous dont le m\u00e9lancolique se croit le seul \u00e0 supporter le poids tandis que le maniaque s\u2019en croit le seul exempt\u00e9. C\u2019est une large gamme de faits psychologiques et de faits sociaux qui pourrait s\u2019\u00e9clairer si nous voulions repartir de ce mod\u00e8le de base, la clinique des psychoses servant en quelque sorte \u00e0 \u00e9tayer la th\u00e9orie du politique comme la clinique psychanalytique permet d\u2019\u00e9tayer la th\u00e9orie de l\u2019individuation psychique (et, dans le m\u00eame ordre d\u2019id\u00e9es, la clinique des aphasies la th\u00e9orie de la m\u00e9diation de Jean Gagnepain).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">De plus, comme c\u2019est le cas dans tous les domaines, seul un mod\u00e8le th\u00e9orique appropri\u00e9 nous permettrait d\u2019\u00e9viter des erreurs de diagnostic. Que la d\u00e9pression ait \u00e0 voir avec la question de l\u2019id\u00e9al, de la norme, et non du conflit -comme le sugg\u00e8re par exemple Alain Ehrenberg dans La fatigue d\u2019\u00eatre soi- cela me semble \u00e9vident dans le cas par exemple des enseignants. Non seulement, ils doivent faire le deuil de l\u2019id\u00e9al d\u2019\u00e9ducation qui est leur raison d\u2019\u00eatre principale mais il leur est impossible de se reconna\u00eetre dans les r\u00e8gles que leur imposent les instances \u00e9ducatives officielles.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Si l\u2019on veut par contre rep\u00e9rer les formes cliniques que prend le d\u00e9clin du conflit, un fait mentionn\u00e9 \u00e0 juste titre par Ehrenberg, c\u2019est plut\u00f4t du c\u00f4t\u00e9 de la schizophr\u00e9nie qu\u2019il faut aller les chercher. En pr\u00e9parant cet expos\u00e9, j\u2019ai eu le sentiment d\u2019enfin comprendre le ph\u00e9nom\u00e8ne massif que tous les professeurs d\u2019universit\u00e9 ont enregistr\u00e9 avec une profonde perplexit\u00e9 vers le d\u00e9but des ann\u00e9es 1990. Les copies d\u2019examen de leurs \u00e9tudiants \u00e9taient bourr\u00e9es de contradictions logiques. Ils n\u2019h\u00e9sitaient pas, \u00e0 quelques lignes de distance, \u00e0 affirmer une chose et son contraire, sans se soucier le moins du monde du caract\u00e8re auto-contradictoire de leurs \u00e9nonc\u00e9s. Le rem\u00e8de paraissait simple : il faut d\u2019urgence, nous disait-on, multiplier les cours de logique, appeler \u00e0 la rescousse Aristote et ses syllogismes. Eh bien non, je pense qu\u2019ils \u00e9taient tout simplement schizophr\u00e8nes par d\u00e9valorisation radicale du conflit.<br \/>\nEst-il besoin enfin -je ne m\u2019\u00e9tends pas sur la question qui n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 v\u00e9ritablement \u00e9lucid\u00e9e- dans le pays qui a connu le climat d\u00e9l\u00e9t\u00e8re de l\u2019affaire Dutroux de 1996 \u00e0 1999, de sugg\u00e9rer le lien qui relie la tonalit\u00e9 franchement parano\u00efaque de ces \u00e9pisodes victimaires et complotistes avec le sentiment d\u2019impuissance et d\u2019absurdit\u00e9 o\u00f9 la \u00ab crise belge \u00bb plonge les citoyens ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Toutes ces questions, vous le voyez bien, sont d\u2019autant plus probl\u00e9matiques qu\u2019elles font signe non vers une pr\u00e9sence (par exemple, la pr\u00e9sence d\u2019un pouvoir mena\u00e7ant, qu\u2019il faudrait combattre et \u00e9radiquer, comme l\u2019\u00e9taient les totalitarismes au 20<sup>\u00e8me<\/sup> si\u00e8cle) mais vers une absence, \u00a0et une absence de ce qui justement rend possible la pr\u00e9sence\u00a0: l\u2019absence du politique. Permettez-moi donc de conclure en citant longuement le dernier ouvrage de Marcel Gauchet, l\u2019auteur contemporain qui nous a certainement le plus marqu\u00e9 intellectuellement, Bernard Fourez et moi, mais aussi Jean-Pierre Lebrun qui va prendre ma place sur cette estrade\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Enlevons la subordination au vouloir des anc\u00eatres des dieux, la continuit\u00e9 oblig\u00e9e de la tradition, l\u2019incorporation contrainte dans le groupe, il reste la myst\u00e9rieuse participation \u00e0 un domaine sur lequel il y a pouvoir, un pouvoir en lequel nous sommes pris et dont nous sommes en quelque fa\u00e7on les agents\u00a0; il reste la myst\u00e9rieuse inscription dans une aventure humaine dont toutes les configurations et expressions nous concernent \u00e0 quelque titre, comme nous en avertit l\u2019\u00e9motion qui nous saisit devant le plus \u00e9loign\u00e9 et le plus modeste de ses vestiges\u00a0; il reste la myst\u00e9rieuse coappartenance qui nous solidarise avec des concitoyens dont nous ne savons rien. Vivante \u00e9nigme, en un mot, de l\u2019\u00eatre-ensemble et de l\u2019\u00eatre-soi dans leur texture symbolique et leur articulation ind\u00e9fectible, dont chaque soci\u00e9t\u00e9, chaque culture, chaque civilisation propose ses mises en forme sp\u00e9cifiques. Or, au sein de cette vari\u00e9t\u00e9, la particularit\u00e9 de la mise en forme op\u00e9r\u00e9e par l\u2019individualisation juridique, par l\u2019objectivation technique, par la quantification marchande est de nous d\u00e9tourner de cette matrice primordiale, de nous en couper, de la refouler. Elle obscurcit l\u2019articulation de l\u2019\u00eatre-soi et de l\u2019\u00eatre-ensemble en ne laissant de visible que la s\u00e9paration individuelle. Elle enfouit la coappartenance sous une coexistence purement extrins\u00e8que. Elle efface l\u2019obligation mutuelle qui fait le fond du lien interhumain au profit de l\u2019efficacit\u00e9 concurrentielle. Elle renvoie dans l\u2019impensable le processus d\u2019institution et de m\u00e9diation symboliques autour duquel gravite l\u2019existence collective. En quoi, nous donnant officiellement le pouvoir, elle instaure un r\u00e9gime de d\u00e9possession qui pr\u00eate \u00e0 cette puissance pratique une allure de th\u00e9\u00e2tre d\u2019ombres auquel l\u2019essentiel \u00e9chappe<a href=\"#_ftn5\" name=\"_ftnref5\">[5]<\/a>\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: right;\">Jean-Marie Lacrosse<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"#_ftnref1\" name=\"_ftn1\">[1]<\/a> Le sujet, \u00e0 ne pas confondre avec ce que nous entendons aujourd\u2019hui par sujet, c\u2019est-\u00e0-dire le sujet psychologique. Le sujet est d\u2019ordre \u00ab\u00a0transcendantal\u00a0\u00bb dira Kant. Un \u00eatre invisible qui rend possible pour nous l\u2019existence d\u2019objets cognitifs, moraux, esth\u00e9tiques, etc.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"#_ftnref2\" name=\"_ftn2\">[2]<\/a> Je reprends ici les principaux \u00e9l\u00e9ments d\u2019une journ\u00e9e de formation donn\u00e9e le 21 janvier 2013 par Bernard Fourez et moi-m\u00eame au Centre d\u2019Etude de la Famille du D\u00e9partement de psychiatrie du Centre Hospitalier Universitaire Vaudois de Lausanne et publi\u00e9e dans la revue <em><u>ProJ, n\u00b05, mars-mai 2013<\/u><\/em>, sous le titre \u00ab\u00a0<a href=\"http:\/\/www.ceppecs.eu\/?p=1207\">La personnalit\u00e9 contemporaine et l\u2019\u00e9tat-limite\u00a0: de curieuses similitudes<\/a>\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"#_ftnref3\" name=\"_ftn3\">[3]<\/a> Bernard Granger et Daria Klaric, <em>Les borderlines<\/em>, Odile Jacob, 2012, p.24<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"#_ftnref4\" name=\"_ftn4\">[4]<\/a> Publi\u00e9 d\u2019abord dans les n\u00b0 99 et 100 de la revue <em>Le d\u00e9bat<\/em> puis dans <em>La d\u00e9mocratie contre elle-m\u00eame<\/em>, 2002, pp. 253-254<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"#_ftnref5\" name=\"_ftn5\">[5]<\/a> Marcel Gauchet, L\u2019av\u00e8nement de la d\u00e9mocratie IV, Le nouveau monde, p. 715.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Ce texte est la retranscription de l&rsquo;intervention donn\u00e9e par Jean-Marie Lacrosse au CHU\/UCL Namur-site Godinne (Yvoir) le 27 octobre 2017 dans le cadre de la journ\u00e9e d&rsquo;hommage au psychiatre Bernard Fourez.\u00a0 Quand j\u2019ai rencontr\u00e9 Bernard Fourez, \u00e0 la fin du &hellip; <a href=\"https:\/\/www.ceppecs.eu\/?p=1982\">Lire la suite <span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[45],"tags":[],"class_list":["post-1982","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-conferences"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.ceppecs.eu\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1982","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.ceppecs.eu\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.ceppecs.eu\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.ceppecs.eu\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.ceppecs.eu\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=1982"}],"version-history":[{"count":12,"href":"https:\/\/www.ceppecs.eu\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1982\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":2000,"href":"https:\/\/www.ceppecs.eu\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1982\/revisions\/2000"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.ceppecs.eu\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=1982"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.ceppecs.eu\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=1982"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.ceppecs.eu\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=1982"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}