{"id":1997,"date":"2018-06-20T18:37:59","date_gmt":"2018-06-20T16:37:59","guid":{"rendered":"http:\/\/www.ceppecs.eu\/?p=1997"},"modified":"2018-06-25T06:19:15","modified_gmt":"2018-06-25T04:19:15","slug":"on-nechappe-pas-a-la-dualite-ontologique-a-propos-de-un-cerveau-pensant-entre-plasticite-et-stabilite","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.ceppecs.eu\/?p=1997","title":{"rendered":"On n\u2019\u00e9chappe pas \u00e0 la dualit\u00e9 ontologique. A propos de \u00ab Un cerveau pensant : entre plasticit\u00e9 et stabilit\u00e9 \u00bb"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: center;\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter size-medium wp-image-2001\" src=\"http:\/\/www.ceppecs.eu\/wp-content\/uploads\/2018\/06\/2017100522159782749256412-194x300.jpg\" alt=\"2017100522159782749256412\" width=\"194\" height=\"300\" srcset=\"https:\/\/www.ceppecs.eu\/wp-content\/uploads\/2018\/06\/2017100522159782749256412-194x300.jpg 194w, https:\/\/www.ceppecs.eu\/wp-content\/uploads\/2018\/06\/2017100522159782749256412-663x1024.jpg 663w, https:\/\/www.ceppecs.eu\/wp-content\/uploads\/2018\/06\/2017100522159782749256412.jpg 1400w\" sizes=\"auto, (max-width: 194px) 100vw, 194px\" \/><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Nous avons lu le petit livre de conversation de Marc Crommelinck et Jean-Pierre Lebrun (1) avec un pr\u00e9jug\u00e9 plut\u00f4t favorable. Le dialogue neurosciences\/psychanalyse nous paraissait pr\u00e9f\u00e9rable au combat h\u00e9ro\u00efque d\u2019un ancien champion et d\u2019un outsider auquel il nous a parfois \u00e9t\u00e9 donn\u00e9 d\u2019assister au cours de ces trente derni\u00e8res ann\u00e9es. L\u2019autisme, par exemple, a ainsi \u00e9t\u00e9 le th\u00e9\u00e2tre d\u2019une bataille \u00e9pique entre les tenants d\u2019un dysfonctionnement neuronal d\u2019une part et ceux d\u2019une interaction pathog\u00e8ne avec la m\u00e8re d\u2019autre part. Avec un bon sens retrouv\u00e9, les auteurs s\u2019entendent ici sur le caract\u00e8re tr\u00e8s probablement plurifactoriel de ce trouble, et plus g\u00e9n\u00e9ralement des troubles qui s\u2019originent dans des stades tr\u00e8s pr\u00e9coces de l\u2019individuation psychique. \u00ab Il est aujourd\u2019hui \u00e9tabli, sugg\u00e8re Jean-Pierre Lebrun -et cela sans pouvoir \u00eatre g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9 \u00e0 tous les cas d\u2019autisme loin s\u2019en faut- que ce sont des \u00e9l\u00e9ments de ce microniveau qui peuvent rendre difficiles l\u2019audition, la perception, la parole, et en viennent \u00e0 attaquer, voire emp\u00eacher, la constitution du lien pr\u00e9coce m\u00e8re-nourrisson tellement importante pour la construction de la r\u00e9alit\u00e9 psychique de l\u2019enfant\u2026 A partir de l\u00e0, mais sans que cela vaille comme explication finale, on peut alors rendre compte de la difficult\u00e9 qu\u2019il y a pour un enfant ainsi mis \u00e0 mal, d\u2019avoir acc\u00e8s au langage \u00bb (page 125).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><!--more-->Ajoutons incidemment qu\u2019en d\u00e9construisant \u00ab la raison \u00bb et en lui substituant quatre types de rationalit\u00e9 -la logique, la technique, l\u2019\u00e9thique et la personne- la th\u00e9orie de la m\u00e9diation de Jean Gagnepain tire dans le m\u00eame sens. Elle oblige \u00e0 prendre en compte dans la psychogen\u00e8se des processus de nature tr\u00e8s diff\u00e9rente et \u00e0 r\u00e9\u00e9valuer \u00e9galement la part de l\u2019inn\u00e9 et de l\u2019acquis. La m\u00eame remarque peut s\u2019appliquer \u00e0 toutes les connaissances r\u00e9cemment acquises sur le fonctionnement du cerveau qui exigent la mise en \u0153uvre de ce mod\u00e8le plurifactoriel et non r\u00e9ductionniste. Elles nous invitent toutes \u00e0 sortir d\u2019une opposition frontale, terme \u00e0 terme, entre la psychanalyse -et les sciences humaines en g\u00e9n\u00e9ral- d\u2019un c\u00f4t\u00e9, les neurosciences -et les sciences de la nature en g\u00e9n\u00e9ral- de l\u2019autre.<br \/>\nEn m\u00eame temps cependant, on ne peut m\u00e9conna\u00eetre ou ignorer la brutalit\u00e9 du tournant naturaliste pris par les dites sciences humaines depuis le d\u00e9but des ann\u00e9es 1980. Voil\u00e0 ainsi une discipline, la psychanalyse, qui pendant pr\u00e8s d\u2019un si\u00e8cle s\u2019est impos\u00e9e en fer de lance de la red\u00e9finition proprement moderne de l\u2019humain et a marqu\u00e9 de son empreinte le champ tout entier de l\u2019anthropologie, un titre auquel seule sans doute une autre discipline pourrait aujourd\u2019hui pr\u00e9tendre, l\u2019ethnologie, qui a, en quelques d\u00e9cennies, balay\u00e9 l\u2019id\u00e9e m\u00eame de \u00ab pr\u00e9histoire \u00bb. Or, cette m\u00eame discipline se voit battue en br\u00e8che depuis une quarantaine d\u2019ann\u00e9es, y compris dans le domaine qu\u2019elle s\u2019\u00e9tait le plus farouchement r\u00e9serv\u00e9e, la psychopathologie, o\u00f9 les disciplines qu\u2019elle avait d\u00e9tr\u00f4n\u00e9e autour de 1900 \u2013comme la psychophysiologie- semblent \u00e0 nouveau s\u2019imposer.<br \/>\nLe retour en majest\u00e9 de ces \u00ab naturwissenschaften \u00bb, comme on les d\u00e9signait alors, peut d\u00e8s lors ais\u00e9ment faire croire \u00e0 un s\u00e9isme intellectuel d\u2019une nature et d\u2019une ampleur identique \u00e0 celui qui a \u00e9branl\u00e9 la pens\u00e9e europ\u00e9enne quatre si\u00e8cles plus t\u00f4t, appelons-le le s\u00e9isme galil\u00e9o-cart\u00e9sien puisque nous savons tous que le fameux dualisme cart\u00e9sien n\u2019a pu \u00e9merger que dans le sillage de la r\u00e9volution scientifique moderne des ann\u00e9es 1620-1630. Tout l\u2019enjeu de la r\u00e9flexion contemporaine sur ces questions nous semble tenir dans ce dilemme : faut-il interpr\u00e9ter le tournant naturaliste op\u00e9r\u00e9 par les sciences humaines \u00e0 partir des ann\u00e9es 1980 comme un approfondissement et un parach\u00e8vement de la r\u00e9volution scientifique moderne et de ses cons\u00e9quences philosophiques ? C\u2019est ce que nous pensons. Ou bien faut-il y voir une liquidation en bonne et due forme des derniers vestiges de dualit\u00e9 ontologique, liquidation \u00e9troitement li\u00e9e, dans l\u2019esprit de ses promoteurs, \u00e0 la phase ultime de \u00ab sortie de la religion \u00bb.<br \/>\nC\u2019est l\u2019interpr\u00e9tation qui pr\u00e9vaut dans les m\u00e9dias et dans l\u2019opinion. Ils avalisent sans h\u00e9sitation les conclusions d\u2019un neurologue californien, Antonio Damasio, promu au rang de star des m\u00e9dias, pour qui Descartes avait tort l\u00e0 o\u00f9 Spinoza avait raison en faisant du corps et de l\u2019esprit des attributs de la m\u00eame substance. Dans cette perspective, les seules divergences qui peuvent subsister sont m\u00e9thodologiques et non ontologiques : elles concernent la m\u00e9thode -r\u00e9ductionniste versus non r\u00e9ductionniste- mais en aucun cas la r\u00e9alit\u00e9 m\u00eame que l\u2019on vise (\u00ab l\u2019ontologie \u00bb). Ce que d\u00e9clare tr\u00e8s clairement Jean-Pierre Lebrun d\u00e8s le premier chapitre du livre, \u00ab Quelle \u00e9pist\u00e9mologie pour les neurosciences ? \u00bb \u00ab J\u2019insiste donc sur ce que je pense rep\u00e9rer, \u00e0 partir de ce qui se joue entre neurosciences et psychanalyse, comme \u00e9tant l\u2019enjeu crucial de tout cela : savoir si notre soci\u00e9t\u00e9, qui doit aujourd\u2019hui se remodeler sur le fonctionnement de la science -l\u00e0 o\u00f9 hier, elle l\u2019\u00e9tait sur la religion- va le faire sur ce mode r\u00e9ductionniste ou pas ! Qu\u2019elle doive adopter le monisme mat\u00e9rialiste plut\u00f4t que le dualisme et consid\u00e9rer comme p\u00e9rim\u00e9 le mod\u00e8le d\u2019hier tel qu\u2019il \u00e9tait transmis par la tradition est devenu \u00e9vident (\u2026) mais le tout est de savoir si elle va le faire en adoptant la voie r\u00e9ductionniste ou si, au contraire, elle va proc\u00e9der \u00e0 ce changement en donnant la place qu\u2019il convient \u00e0 ce que veut dire \u00eatre un sujet humain parlant, un parl\u00eatre comme aimait \u00e0 la dire Lacan \u00bb(page 35).<br \/>\nUne fois le probl\u00e8me ainsi formul\u00e9, on peut d\u2019un m\u00eame mouvement -et sans contradiction apparente-, balayer la dualit\u00e9 ontologique et reconna\u00eetre l\u2019h\u00e9ritage du tournant des ann\u00e9es 1600-1650, un tournant que, pour \u00e9viter toute confusion, je me refuse d\u00e9sormais \u00e0 nommer autrement que tournant galil\u00e9o-cart\u00e9sien, marquant par l\u00e0 le caract\u00e8re ind\u00e9fectiblement solidaire des deux auteurs, l\u2019apport de l\u2019un ne pouvant se comprendre sans l\u2019apport de l\u2019autre.\u00a0Descartes, dans \u00ab\u00a0Les principes de la philosophie\u00a0\u00bb (1644), interpr\u00e8te l\u2019id\u00e9e galil\u00e9enne selon laquelle \u00ab\u00a0le monde est \u00e9crit en langage math\u00e9matique\u00a0\u00bb par une formule qui est v\u00e9ritablement l\u2019acte de naissance de la connaissance moderne\u00a0: nous connaissons \u00ab\u00a0par figures et par mouvements\u00a0\u00bb. Ce qui laisse ouverte la question des figures et des mouvements en question, de leur nature m\u00eame (de leur \u00ab\u00a0ontologie\u00a0\u00bb), de leur ind\u00e9termination, de leur degr\u00e9 de certitude et d\u2019incertitude, c\u2019est-\u00e0-dire principalement de la b\u00e9ance du trou laiss\u00e9 dans ces figures et mouvements par la question de l\u2019avenir, avenir de l\u2019univers d\u2019une part de l\u2019humanit\u00e9 de l\u2019autre par exemple.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Nommer ainsi les choses fait mieux appara\u00eetre la contradiction logique qui sous-tend ce d\u00e9veloppement de Marc Crommelinck : \u00ab \u2026 Malgr\u00e9 le caract\u00e8re apor\u00e9tique de ce dualisme, on doit aussi rappeler que le dualisme cart\u00e9sien a eu des effets positifs sur le d\u00e9veloppement de la connaissance en g\u00e9n\u00e9ral, car il fut certainement un des facteurs responsables de la naissance et de l\u2019essor d\u2019une science exacte des corps vivants, m\u00eame s\u2019il le fut sur le mod\u00e8le tr\u00e8s m\u00e9canistique du corps machine\u2026 En tout cas, Descartes a rendu possibles une physiologie et plus largement une biologie scientifique qui in fine ont alors pu s\u2019appuyer sur les m\u00eames sch\u00e9mas de pens\u00e9e que ceux de la physique naissante \u00bb (page 18).<br \/>\nEt comme cette \u00ab nouvelle philosophie de l\u2019esprit \u00bb est vou\u00e9e, selon ses adeptes, \u00e0 red\u00e9finir en profondeur les enjeux \u00e9ducatifs, Entr\u00e9es Libres, la revue de l\u2019enseignement catholique francophone, pousse le bouchon un cran plus loin : \u00ab De Platon \u00e0 Descartes, on a admis que l\u2019esprit est une substance diff\u00e9rente du corps. C\u2019est le dualisme ontologique. Le pari cart\u00e9sien a permis l\u2019autonomie des sciences et tous les progr\u00e8s technologiques qui en sont la cons\u00e9quence. Dans un m\u00eame temps, il a donn\u00e9 un statut \u00e0 la pens\u00e9e et a autoris\u00e9 l\u2019individu \u00e0 se penser comme sujet. Cela a ouvert la voie \u00e0 l\u2019approche du sujet au singulier et, in fine, \u00e0 la psychanalyse freudienne admise comme discipline scientifique. C\u2019est ce dualisme cart\u00e9sien que bousculent les neurosciences et leur monisme mat\u00e9rialiste. Cette unit\u00e9 indivisible de l\u2019\u00eatre est bien le noyau dur des neurosciences, qui consid\u00e8rent que les \u00e9tats mentaux et comportementaux sont des propri\u00e9t\u00e9s de ces syst\u00e8mes complexes que sont les cerveaux. \u00bb (2)<br \/>\nIl faudrait cependant que l\u2019on m\u2019explique par quelle ruse de l\u2019histoire un sch\u00e8me mental qui a \u00e9t\u00e9 \u00e0 l\u2019origine de pratiquement tout ce que la modernit\u00e9 a produit de singulier et d\u2019exceptionnel peut ainsi \u00eatre \u00ab bouscul\u00e9 \u00bb au nom m\u00eame de la poursuite de cette modernit\u00e9 ? On retrouve d\u2019ailleurs ici le probl\u00e8me r\u00e9current qui mine la r\u00e9flexion \u00e0 l\u2019\u00e8re postmoderne : la passion du futur et du nouveau g\u00e9n\u00e8re un aveuglement quasi syst\u00e9matique sur les conditions de possibilit\u00e9 de l\u2019innovation, nous y reviendrons car c\u2019est bien l\u00e0 que r\u00e9side le point aveugle, le trou noir de la pens\u00e9e aujourd\u2019hui.<br \/>\nQuand plus loin dans le livre, Jean-Pierre Lebrun r\u00e9it\u00e8re la m\u00eame proposition, il ne fait pour lui aucun doute qu\u2019elle s\u2019inscrit dans la droite ligne des travaux de Marcel Gauchet sur le d\u00e9senchantement du monde et l\u2019av\u00e8nement de la d\u00e9mocratie : \u00ab Ce dualisme cart\u00e9sien qu\u2019il s\u2019agit d\u2019abandonner n\u2019est d\u2019ailleurs pas sans r\u00e9sonner avec la dualit\u00e9 humain-divin que nous sommes d\u00e9sormais contraints de quitter sous la houlette de ce que tu as appel\u00e9 monisme mat\u00e9rialiste, et j\u2019ajouterais volontiers que c\u2019est donc bien aussi sous la pouss\u00e9e des d\u00e9couvertes des neurosciences, mais tout autant du remaniement \u00e9pist\u00e9mologique qu\u2019elles impliquent, que nous sommes oblig\u00e9s de revoir notre copie en quelque sorte \u00bb (page 169).<br \/>\nC\u2019est donc bien cette m\u00eame absence de r\u00e9flexion sur les conditions de possibilit\u00e9 du nouveau qui est \u00e0 l\u2019\u0153uvre chez nos auteurs et plus largement dans le mainstream intellectuel contemporain. Relisons \u00ab Le d\u00e9senchantement du monde \u00bb et en particulier la deuxi\u00e8me partie sur le christianisme et le d\u00e9veloppement occidental : les figures du sujet humain (pp.232-303) ne peuvent se comprendre qu\u2019inscrites dans la filiation du sujet divin tout-puissant (pp.133-231). En d\u2019autres termes, la r\u00e9volution galil\u00e9o-cart\u00e9sienne est inimaginable en dehors du cadre chr\u00e9tien occidental. Ni les religions asiatiques, ni la raison grecque, ni m\u00eame la version orientale du christianisme n\u2019auraient pu engendrer un tel bouleversement de la connaissance d\u2019abord, de la r\u00e9alit\u00e9 ensuite. C\u2019est dans la marmite de la th\u00e9ologie chr\u00e9tienne que s\u2019est mitonn\u00e9e cette improbable synth\u00e8se contradictoire entre un sch\u00e8me d\u2019origine pa\u00efenne (l\u2019incarnation) et un sch\u00e8me d\u2019origine juive (un sujet divin s\u00e9par\u00e9 du monde qu\u2019il a cr\u00e9\u00e9). D\u00e8s le concile de Chalc\u00e9doine, en 451 apr\u00e8s J\u00e9sus-Christ, la christologie pose clairement le probl\u00e8me des deux natures en une seule personne. Voici la formule : \u00ab Un seul et m\u00eame Christ doit \u00eatre reconnu en deux natures sans confusion, sans alt\u00e9ration, sans division, sans s\u00e9paration, la diff\u00e9rence des natures n\u2019\u00e9tant nullement supprim\u00e9e par l\u2019union mais les propri\u00e9t\u00e9s de l\u2019une et de l\u2019autre \u00e9tant sauvegard\u00e9es en une seule personne et une seule hypostase \u00bb.<br \/>\nCe que l\u2019on peut reprocher \u00e0 Descartes est peut-\u00eatre bien l\u2019inverse exact de ce que lui reproche Damasio. Descartes \u00e9tait assez au fait de la n\u00e9cessaire union de l\u2019\u00e2me et du corps et de l\u2019impossibilit\u00e9 de concevoir l\u2019\u00e2me autrement qu\u2019incarn\u00e9e, d\u2019o\u00f9 l\u2019importance qu\u2019il accorde \u00e0 la question des passions. Ce qui lui \u00e9chappait, c\u2019\u00e9tait plut\u00f4t l\u2019autre moiti\u00e9 de la doctrine : l\u2019alt\u00e9rit\u00e9 radicale de ce sujet tout-puissant, ce tout-autre capable d\u2019\u00e9crire le monde en langage math\u00e9matique \u00e0 qui il attribue une transparence \u00e0 lui-m\u00eame et une substantialit\u00e9 \u00e0 l\u2019ancienne, que les pens\u00e9es ult\u00e9rieures de la subjectivit\u00e9 viendront d\u00e9mentir.<br \/>\nC\u2019est l\u00e0 un des arguments que propose Vincent Descombes \u00e0 l\u2019appui de sa th\u00e8se en philosophie de l\u2019esprit, \u00ab les th\u00e9ories se distinguent entre elles par leur ontologie : par exemple, la psychologie mentaliste donne \u00e0 l\u2019esprit la m\u00eame structure ontologique qu\u2019\u00e0 la nature, car elle parle de changement d\u2019\u00e9tat d\u2019esprit comme elle parlerait d\u2019un changement d\u2019\u00e9tat de l\u2019eau contenue dans la bouilloire. Autrement dit, ce n\u2019est pas la logique qui tranche mais la m\u00e9taphysique. Le fait qu\u2019une th\u00e9orie soit satisfaisante du point de vue de la forme logique (hypoth\u00e9tico-d\u00e9ductive) ne suffit pas \u00e0 l\u2019imposer ni m\u00eame \u00e0 la rendre plausible. Le probl\u00e8me est de savoir si les mod\u00e8les propos\u00e9s par une th\u00e9orie respectent les conditions ontologiques d\u2019une description du mental : et ces conditions ontologiques doivent \u00eatre fix\u00e9es \u00e0 titre de principe, donc par une d\u00e9marche philosophique de la part du psychologue ou de l\u2019anthropologue \u00bb (3).<br \/>\nOr, conclut Descombes de cette salutaire mise au point, si l\u2019on regarde les choses sous cet angle, \u00ab derri\u00e8re le dualisme cart\u00e9sien il y a donc n\u00e9cessairement du point de vue des cat\u00e9gories utilis\u00e9es, un monisme m\u00e9taphysique \u00bb puisque chez Descartes, \u00ab un seul syst\u00e8me de concepts m\u00e9taphysiques suffit \u00e0 tous les besoins.(\u2026) Si Descartes parle d\u2019une diff\u00e9rence r\u00e9elle entre l\u2019\u00e2me et le corps, c\u2019est parce qu\u2019il suppose qu\u2019on peut concevoir ces deux choses comme s\u00e9par\u00e9es : l\u2019une pourrait exister sans l\u2019autre. C\u2019est pourquoi il conclut que le sujet d\u2019attribution des op\u00e9rations mentales doit \u00eatre consid\u00e9r\u00e9 comme une substance \u00e0 part enti\u00e8re \u00bb (4). On pourrait dire en boutade que Descartes est \u00e0 moiti\u00e9 chr\u00e9tien et \u00e0 moiti\u00e9 grec ou qu\u2019il est trop \u00ab cart\u00e9sien \u00bb, au sens que l\u2019on donne aujourd\u2019hui \u00e0 ce qualificatif, pour acc\u00e9der aux arcanes et aux paradoxes de la th\u00e9ologie chr\u00e9tienne.<br \/>\nA la m\u00eame \u00e9poque que Descartes, Hobbes anticipe d\u2019ailleurs la probl\u00e9matique kantienne des limites de la connaissance humaine\u00a0: s\u2019il avalise la formule cart\u00e9sienne des \u00ab\u00a0figures et mouvements\u00a0\u00bb, ses objections portent justement sur le r\u00e9sidu de \u00ab\u00a0monisme m\u00e9taphysique\u00a0\u00bb qu\u2019il d\u00e9c\u00e8le chez Descartes\u00a0: nous n\u2019avons, dit-il, aucune id\u00e9e \u00ab\u00a0de Dieu, de la substance et du moi\u00a0\u00bb. Nous ne connaissons que \u00ab\u00a0l\u2019\u00e9corce et la surface des choses\u00a0\u00bb. Il faut insister sur la co\u00efncidence des av\u00e8nements : en m\u00eame temps que l\u2019humanit\u00e9 d\u00e9couvre sa toute-puissance technique et scientifique, elle prend conscience des limites de sa connaissance de l\u2019\u00eatre m\u00eame des choses et du monde. La r\u00e9volution scientifique moderne dissocie radicalement l\u2019\u00eatre et le conna\u00eetre, la r\u00e9alit\u00e9 du monde et sa repr\u00e9sentation subjective, mais ce n\u2019est que peu \u00e0 peu que cette dualit\u00e9 \u00e9pist\u00e9mique s\u2019av\u00e8rera d\u00e9boucher sur une dualit\u00e9 ontologique, fermant d\u00e9finitivement la porte \u00e0 toute forme d\u2019unit\u00e9 ontologique, qu\u2019elle soit mat\u00e9rialiste ou spiritualiste. Et cela, m\u00eame s\u2019il convient de reconna\u00eetre que la solution kantienne distinguant ph\u00e9nom\u00e8nes et noum\u00e8nes, ne r\u00e9sout pas le probl\u00e8me de la conjonction de ce sujet humain radicalement invisible (sinon \u00e0 travers ses productions) et d\u00e9tach\u00e9 du cosmos d\u2019une part, de la prise objective et redoutablement efficace qu\u2019il s\u2019assure sur le monde d\u2019autre part. Enigme absolue \u00e0 l\u2019abri de laquelle seulement pourra s\u2019\u00e9laborer la dualit\u00e9 ontologique. C\u2019est parce que l\u2019homme sait d\u00e9sormais que ses objets de connaissance ne sont que des productions et des ext\u00e9riorisations de son psychisme (ce qui ne veut pas dire qu\u2019ils \u00ab n\u2019existent pas \u00bb \u00e9videmment, ils existent autrement que dans les anciennes m\u00e9taphysiques !) qu\u2019il peut de mieux en mieux y distinguer les objets naturels et ceux qui ne sont pas dans la nature, appelons-les les art\u00e9facts.<br \/>\nLa dissociation \u00e9pist\u00e9mique op\u00e9r\u00e9e \u00e0 l\u2019origine d\u00e9bouche ainsi sur une dualit\u00e9 ontologique qui ne s\u2019imposera d\u00e9finitivement qu\u2019\u00e0 la fin du 19\u00e8me si\u00e8cle avec la distinction des \u00ab geisteswissenschaften \u00bb et des \u00ab naturwissenschaften \u00bb dont nos modernes \u00ab sciences humaines \u00bb, sociologie, psychologie, linguistique, sont le fruit. Si ce processus de conqu\u00eate de la dualit\u00e9 ontologique est si mal connu et compris aujourd\u2019hui -au point de constituer le v\u00e9ritable point aveugle des sciences humaines-, c\u2019est qu\u2019il a \u00e9t\u00e9 envisag\u00e9 par ses instaurateurs eux-m\u00eames comme une question de m\u00e9thode. Alors que, sous la diff\u00e9rence de l\u2019id\u00e9al m\u00e9thodologique des sciences naturelles (exp\u00e9rimentation, formalisation, math\u00e9matisation) et de celui des sciences humaines (comprendre un ph\u00e9nom\u00e8ne en le situant dans l\u2019histoire) se cache une question, plus vaste et plus profonde, d\u2019ontologie du social. Ce que Durkheim expose, on en conviendra, de fa\u00e7on assez maladroite en marquant la diff\u00e9rence radicale de son entreprise avec celle d\u2019Auguste Comte, inventeur du mot sociologie, et ses \u00e9mules : \u00ab Et pourtant la soci\u00e9t\u00e9 n\u2019est pas un organisme. (\u2026) Entre l\u2019organisme et la soci\u00e9t\u00e9 il y a solution de continuit\u00e9. (\u2026) S\u2019il en est ainsi la sociologie n\u2019est pas un simple prolongement et comme le dernier chapitre de la biologie \u00bb (ce qu\u2019elle \u00e9tait chez Auguste Comte dans son syst\u00e8me g\u00e9n\u00e9ral des sciences).<br \/>\nL\u2019essentiel est pourtant bien dit dans cette citation de Durkheim : la sociologie ne peut \u00e9clore comme discipline \u00e0 part enti\u00e8re que par une d\u00e9sorganicisation du social, de m\u00eame que la psychologie suppose une d\u00e9naturalisation du psychisme qui conduisent \u00e0 reconna\u00eetre pleinement le pluralisme ontologique, c\u2019est-\u00e0-dire l\u2019existence de niveaux de r\u00e9alit\u00e9 qui ne peuvent se recomposer en un ensemble homog\u00e8ne. Tel est, me semble-t-il, le sens qu\u2019il s\u2019agit de donner \u00e0 la fameuse formule durkheimienne \u00ab expliquer le social par le social \u00bb, qui poss\u00e8de son \u00e9quivalent implicite chez Freud \u00ab expliquer le psychique par le psychique \u00bb.<br \/>\nVoil\u00e0 me semble-t-il en quoi nous sommes pour longtemps encore, pour toujours sans doute, h\u00e9ritiers du dualisme cart\u00e9sien. M\u00eame si bien s\u00fbr, sur un plan anthropologique, il nous est impossible de concevoir ce dualisme de l\u2019esprit et du corps comme celui de deux substances, l\u2019une machinique, l\u2019autre cogitante et quasi-ang\u00e9lique. Toute la suite de l\u2019histoire de l\u2019anthropologie a pr\u00e9cis\u00e9ment consist\u00e9 \u00e0 op\u00e9rer une conjonction entre ces deux \u00ab substances \u00bb, conjonction plac\u00e9e sous le signe de l\u2019affect et dont la pens\u00e9e freudienne est en quelque sorte l\u2019aboutissement. Mais un aboutissement temporaire et vou\u00e9 \u00e0 \u00eatre progressivement d\u00e9pass\u00e9, c\u2019est bien ce que souligne \u00e9galement Marcel Gauchet dans son \u00ab Essai de psychologie contemporaine \u00bb : \u00ab Freud critique l\u2019\u00e9galit\u00e9 \u00e9tablie entre esprit et conscience. Mais il semble admettre que l\u2019\u00e9galit\u00e9 continue de valoir entre pens\u00e9e et conscience. Tout au plus admettra-t-on qu\u2019il y a des infiltrations de l\u2019inconscient au sein de la pens\u00e9e, mais la pens\u00e9e comme telle est r\u00e9put\u00e9e \u00e9chapper \u00e0 l\u2019inconscience. Le pas suppl\u00e9mentaire qui est aujourd\u2019hui \u00e0 l\u2019ordre du jour consistera \u00e0 placer la marche de la pens\u00e9e sous le signe de l\u2019inconscient, de l\u2019articulation dynamique entre conscient et inconscient pour mieux dire, et, d\u2019autre part, \u00e0 mettre l\u2019affect au centre de ce fonctionnement \u00bb (5).<br \/>\nEn tentant de ramener la question ontologique \u00e0 une question m\u00e9thodologique, nos auteurs s\u2019interdisent d\u2019ailleurs d\u2019acc\u00e9der \u00e0 cette dimension d\u2019autoproduction artificielle de l\u2019humanit\u00e9. Si cette tentative d\u2019interdisciplinarit\u00e9 laisse finalement le lecteur sur sa faim, malgr\u00e9 les ind\u00e9niables comp\u00e9tences des auteurs, chacun dans son domaine concern\u00e9, c\u2019est qu\u2019en se focalisant sur les questions du comment et du pourquoi et cela dans leur dimension quasi exclusivement physiologique ou psychophysiologique, ils laissent peu de place \u00e0 la question du quoi. La question du lecteur attentif revient apr\u00e8s chacun des chapitres : chapitre 2, le concept d\u2019\u00e9mergence, mais \u00e9mergence de quoi ? chapitre 3, les causalit\u00e9s, ascendante et descendante, mais descendante d\u2019o\u00f9 et de quoi ? Tr\u00e8s peu d\u2019histoire, tr\u00e8s peu de politique, tr\u00e8s peu de soci\u00e9t\u00e9 dans ce livre sinon occasionnelles et comme surgies de l\u2019ext\u00e9rieur du propos principal des auteurs et du fil rouge de leur discussion.<br \/>\nC\u2019est en r\u00e9alit\u00e9 tout le domaine de l\u2019exceptionnalit\u00e9 humaine qui risque de passer \u00e0 la trappe si l\u2019on accepte ces raccourcis simplificateurs auxquels les m\u00e9dias et une partie de la r\u00e9flexion acad\u00e9mique nous ont habitu\u00e9s depuis quarante ans. Un domaine qui avait pourtant, dans les parages de 1900, trouv\u00e9 son concept unificateur : le symbolique ou, mieux encore peut-\u00eatre, le politique entendu comme \u00ab institution symbolique du social \u00bb. Le paradigme structuraliste avait d\u00e9cant\u00e9 apr\u00e8s avoir h\u00e9sit\u00e9 entre deux th\u00e8ses alternatives : soit poser les r\u00e8gles et les repr\u00e9sentations comme des structures mentales, physiquement pr\u00e9sentes dans l\u2019organisme, soit d\u00e9finir l\u2019esprit objectif comme un esprit social, \u00ab un ordre de sens pr\u00e9suppos\u00e9 par toute manifestation d\u2019intelligence de la part d\u2019un sujet \u00bb (\u2026) \u00ab l\u2019esprit est pr\u00e9sent dans ses ph\u00e9nom\u00e8nes, donc dans le monde, dans les pratiques symboliques \u00bb selon la d\u00e9finition qu\u2019en propose Vincent Descombes dans \u00ab La Denr\u00e9e mentale \u00bb et, ajoute-t-il, il n\u2019y a litt\u00e9ralement dans les t\u00eates des gens \u00ab que les conditions personnelles, donc physiques (physiologiques) d\u2019une participation \u00e0 ces pratiques et \u00e0 ces institutions \u00bb (6).<br \/>\nQue la nature m\u00eame de cette denr\u00e9e mentale, fruit d\u2019une dialectique ext\u00e9riorisation\/int\u00e9riorisation, demeure profond\u00e9ment \u00e9nigmatique, nul ne songe \u00e0 le nier. Comment faire tenir ensemble les propri\u00e9t\u00e9s de cet \u00eatre qui est \u00e0 la fois intentionnel et impersonnel, holiste et individualiste, c\u2019est bien le d\u00e9fi que se proposait de relever le concept de symbolique, qui l\u2019avait emport\u00e9 au terme, apprend tout \u00e9tudiant en premi\u00e8re ann\u00e9e de sociologie, d\u2019un match \u00e9pique entre Gabriel Tarde et Emile Durkheim, finalement remport\u00e9 par le second.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il faut bien avouer que ce nouvel \u00e9pisode \u00ab imp\u00e9rialiste \u00bb des sciences exactes et l\u2019installation sournoise d\u2019un paradigme naturaliste a quelque chose de profond\u00e9ment d\u00e9routant pour les sciences de l\u2019homme. Il avait eu son heure de gloire dans la deuxi\u00e8me moiti\u00e9 du 19\u00e8me si\u00e8cle avec l\u2019ambition positiviste de faire jouer \u00e0 \u00ab la science \u00bb le r\u00f4le autrefois d\u00e9volu \u00e0 la religion et \u00e0 la philosophie. C\u2019est la pratique intensive des sciences elles-m\u00eames qui avait d\u00e9gonfl\u00e9 cette baudruche et d\u00e9gris\u00e9 les scientifiques eux-m\u00eames sur la port\u00e9e de leur entreprise. Loin de faire \u00e9merger une science de l\u2019\u00eatre ou une science de la r\u00e9alit\u00e9, les avanc\u00e9es scientifiques poussaient les sciences vers une fragmentation et une dissociation des images du r\u00e9el, d\u00e9senchantant rapidement la foi dans cette sorte de religion de la science. C\u2019est ce constat qui avait finalement amen\u00e9 la reconnaissance d\u2019un domaine propre \u00e0 l\u2019humain -susceptible lui aussi d\u2019\u00eatre fragment\u00e9 et abord\u00e9 sous diff\u00e9rents regards et diff\u00e9rentes disciplines- mais passible comme tel d\u2019une d\u00e9finition g\u00e9n\u00e9rale : le domaine humain comme domaine du symbolique, comme je viens de le rappeler.<br \/>\nQue s\u2019est-il donc pass\u00e9 pour que ce qui semblait d\u00e9finitivement acquis soit \u00e0 ce point remis en cause en quelques d\u00e9cennies ? On peut difficilement invoquer les formidables avanc\u00e9es dont les sciences de la nature ont \u00e9t\u00e9 le th\u00e9\u00e2tre ces derniers temps. Quand les connaissances en biologie, en zoologie, en neurologie progressent, elles ne le font qu\u2019\u00e0 l\u2019int\u00e9rieur du cadre \u00e9pist\u00e9mologique historiquement d\u00e9fini. Comme le fait justement remarquer Francis Wolff (7) , si j\u2019analyse l\u2019homme en tant qu\u2019animal ou l\u2019esprit en tant que cerveau, je ne peux trouver au terme de mes observations et de mes raisonnements que de l\u2019animalit\u00e9 ou de la mati\u00e8re vivante. La conclusion de l\u2019enqu\u00eate est forc\u00e9ment li\u00e9e au postulat \u00e9pist\u00e9mique de d\u00e9part. Le m\u00eame auteur fait d\u2019ailleurs remarquer que ce n\u2019est pas des sciences de la nature elles-m\u00eames qu\u2019est sorti ce paradigme naturaliste : elles ont toujours \u00e9t\u00e9 naturalistes, le sont rest\u00e9es et le resteront par vocation et par d\u00e9finition. Le tournant naturaliste est le fait des sciences de l\u2019homme elles-m\u00eames.<br \/>\nEncore une fois, pr\u00e9cisons-le bien, il ne s\u2019agit ici ni d\u2019ignorer ni m\u00eame de critiquer les prodigieuses avanc\u00e9es que r\u00e9alisent la zoologie, la biologie et la neurologie. Elles apportent certainement des \u00e9clairages nouveaux sur la mani\u00e8re dont se pose le probl\u00e8me des fronti\u00e8res ou des limites entre humain et non-humain par exemple. Ce qui est en cause c\u2019est leur pr\u00e9tention \u00e0 monopoliser unilat\u00e9ralement le champ de la d\u00e9finition de l\u2019humain. Ce qui se traduit tr\u00e8s prosa\u00efquement par un d\u00e9placement massif des budgets de recherche et des techniques d\u2019intervention sur l\u2019homme. Et concourt \u00e9videmment \u00e0 laisser dans l\u2019ombre les dimensions collectives de la vie humaine, le politique et l\u2019histoire.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Plut\u00f4t que de voir dans ce retour du paradigme naturaliste une rupture significative avec le mouvement m\u00eame de la modernit\u00e9, qui est aussi et avant tout le mouvement par lequel l\u2019humanit\u00e9 apprend \u00e0 mieux se conna\u00eetre et \u00e0 mieux se reconna\u00eetre dans sa singularit\u00e9, je propose deux explications de port\u00e9e plus limit\u00e9e qui permettent cependant d\u2019en rendre compte pleinement et exhaustivement.<br \/>\nLa premi\u00e8re raison est directement li\u00e9e \u00e0 la \u00ab sortie de la religion \u00bb. Certes, du temps m\u00eame de Durkheim et de Freud, le couple conceptuel nature\/surnature avait \u00e9t\u00e9 mis hors-jeu. Les dichotomies nature\/culture, instinct animal\/institution sociale, loi universelle\/r\u00e8gles variables selon les diff\u00e9rents groupes humains, signal naturel\/signe humain arbitraire, besoin animal\/d\u00e9sir humain, \u00e9volution\/histoire semblaient bien avoir supplant\u00e9 le couple nature\/surnature. Mais, apr\u00e8s le dernier tournant th\u00e9ologico-politique des ann\u00e9es 1970, il ne s\u2019agit pas seulement de ne plus se r\u00e9f\u00e9rer \u00e0 une surnature dans la d\u00e9finition de l\u2019humain mais d\u2019en finir avec tout ce qui pourrait ressembler \u00e0 des vestiges de celle-ci. Probl\u00e8me, cette sorte d\u2019ultra-naturalisme nous ram\u00e8ne au 19\u00e8me si\u00e8cle, qui avait lui aussi connu ses \u00e9pisodes de \u00ab monisme mat\u00e9rialiste \u00bb (8) , et gomme enti\u00e8rement la d\u00e9couverte par Durkheim et Freud d\u2019un domaine de la r\u00e9alit\u00e9 jamais nommable et jamais nomm\u00e9, parce qu\u2019il \u00e9tait recouvert par la r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 la surnature.<br \/>\nAvan\u00e7ons une seconde hypoth\u00e8se en proposant un d\u00e9placement des termes m\u00eames du probl\u00e8me qui nous semble faire mieux ressortir les contours m\u00eames de l\u2019hypoth\u00e8se. Insensiblement en effet les termes du probl\u00e8me se sont d\u00e9plac\u00e9s : la question qui est aujourd\u2019hui sur le devant de la sc\u00e8ne est moins celle des rapports du corps et de l\u2019esprit que celle de l\u2019exception humaine et de la continuit\u00e9 ou discontinuit\u00e9 radicale de l\u2019esp\u00e8ce humaine vis-\u00e0-vis des autres esp\u00e8ces animales. Le sentiment d\u2019urgence et le caract\u00e8re br\u00fblant de la question sont \u00e9videmment en lien avec la crise \u00e9cologique dans laquelle s\u2019enfonce l\u2019esp\u00e8ce humaine. La proposition cart\u00e9sienne au fondement de la raison moderne que les hommes \u00ab se rendent comme ma\u00eetres et possesseurs de la nature \u00bb a d\u00e9bouch\u00e9 aujourd\u2019hui sur ce que Dany-Robert Dufour appelle \u00ab Le d\u00e9lire occidental \u00bb (9), un d\u00e9lire d\u2019autant plus dangereux qu\u2019avec la mondialisation il a gagn\u00e9 la plan\u00e8te enti\u00e8re. Au terme du processus, c\u2019est l\u2019ensemble des repr\u00e9sentations et des pratiques humaines qui a \u00e9t\u00e9 absorb\u00e9 dans la sph\u00e8re de l\u2019int\u00e9riorit\u00e9 subjective. L\u2019humanit\u00e9 est ainsi devenue un int\u00e9rieur sans ext\u00e9rieur qui ne pouvait que buter sur l\u2019obstacle de la r\u00e9alit\u00e9 naturelle. Comme tout d\u00e9lire, le d\u00e9lire occidental \u00e9tait appel\u00e9 \u00e0 se fracasser un jour sur l\u2019obstacle de cela m\u00eame qui rend possible l\u2019existence de quelque chose comme une humanit\u00e9.<br \/>\nEt, comme les autres d\u00e9lires du 20\u00e8me si\u00e8cle \u00e9galement, le d\u00e9lire racialiste par exemple, celui-ci reposait sur les vestiges d\u2019un sch\u00e8me ontologique plurimill\u00e9naire : le sch\u00e8me de la hi\u00e9rarchie, sch\u00e8me h\u00e9rit\u00e9 de l\u2019organisation h\u00e9t\u00e9ronome du monde certes, mais encore agissant pendant la longue p\u00e9riode de transition de l\u2019h\u00e9t\u00e9ronomie \u00e0 l\u2019autonomie. La sup\u00e9riorit\u00e9 reconnue de la culture sur la nature et l\u2019opposition nature\/culture reposait d\u2019ailleurs elle aussi sur le sch\u00e8me hi\u00e9rarchique nature\/surnature. Elle situait l\u2019humanit\u00e9 sur un \u00e9chelon interm\u00e9diaire entre l\u2019ange et la b\u00eate. Le prodigieux int\u00e9r\u00eat que suscitent les questions li\u00e9es \u00e0 l\u2019intersection de l\u2019humanit\u00e9 et de l\u2019animalit\u00e9, et particuli\u00e8rement dans les jeunes g\u00e9n\u00e9rations, t\u00e9moignent de la n\u00e9cessit\u00e9 o\u00f9 nous nous trouvons de red\u00e9finir ces termes en profondeur. Poser le probl\u00e8me en termes de continuit\u00e9 versus discontinuit\u00e9 de l\u2019esp\u00e8ce humaine nous para\u00eet repr\u00e9senter une premi\u00e8re \u00e9tape de cette red\u00e9finition. Elle nous fait passer d\u2019une vision en quelque sorte spatiale, avec un haut et un bas, \u00e0 une vision temporelle, avec un avant et un apr\u00e8s, de l\u2019humain. Ou, pour le dire autrement, d\u2019un sch\u00e8me hi\u00e9rarchique \u00e0 un sch\u00e8me historique. Elle est un des derniers aspects -et non le moindre- de l\u2019entr\u00e9e de l\u2019humanit\u00e9 dans la condition historique. Et ajoutons ceci : ce n\u2019est sans doute pas un hasard si le premier auteur \u00e0 raisonner en termes historiques, Jean-Jacques Rousseau, formule la question dans ces termes : la perfectibilit\u00e9 de l\u2019esp\u00e8ce humaine est cette \u00ab qualit\u00e9 tr\u00e8s sp\u00e9cifique qui la distingue \u00bb, et \u00ab sur laquelle il ne peut y avoir de contestation \u00bb, quand bien m\u00eame \u00ab les difficult\u00e9s qui environnent toutes ces questions, laisseraient quelque lieu de disputes sur cette diff\u00e9rence de l\u2019homme et de l\u2019animal \u00bb. C\u2019est, ajoute Rousseau, la facult\u00e9 de se perfectionner qui \u00ab \u00e0 l\u2019aide des circonstances, d\u00e9veloppe successivement toutes les autres, et r\u00e9side parmi nous tant dans l\u2019esp\u00e8ce que dans l\u2019individu, au lieu qu\u2019un animal est, au bout de quelques mois, ce qu\u2019il sera toute sa vie, et son esp\u00e8ce, au bout de mille ans, ce qu\u2019elle \u00e9tait la premi\u00e8re ann\u00e9e de ces mille ans \u00bb.<br \/>\nAvec Rousseau nous \u00e9tions donc entr\u00e9s d\u00e8s 1754 dans une premi\u00e8re \u00e9tape de la red\u00e9finition de l\u2019humain selon un sch\u00e8me non hi\u00e9rarchique. L\u2019\u00e9volutionnisme issu de la r\u00e9flexion darwinienne n\u2019a fait que conforter et amplifier ce sch\u00e8me historique. A l\u2019int\u00e9rieur d\u2019un cosmos lui-m\u00eame en \u00e9volution, l\u2019histoire de l\u2019esp\u00e8ce humaine repr\u00e9sente un type d\u2019\u00e9volution tout \u00e0 fait exceptionnel pr\u00e9sentant des propri\u00e9t\u00e9s qu\u2019elle a peu \u00e0 peu d\u00e9couvert apr\u00e8s une longue phase d\u2019entr\u00e9e dans l\u2019histoire \u00ab \u00e0 reculons \u00bb.<br \/>\nLa raison moderne est par excellence celle qui lui a fourni les outils, les m\u00e9thodes et les concepts aptes \u00e0 en rendre compte de fa\u00e7on plus pr\u00e9cise et plus englobante. La critique des comportements humains face aux animaux, la conscience aig\u00fce de l\u2019extermination et de la disparition d\u2019esp\u00e8ces animales, la volont\u00e9 de r\u00e9tablir avec les animaux une communaut\u00e9 d\u2019appartenance bas\u00e9e sur notre capacit\u00e9 commune \u00e0 \u00e9prouver de la souffrance et des \u00e9motions sont en r\u00e9alit\u00e9 produits par la raison moderne elle-m\u00eame. C\u2019est au moment m\u00eame o\u00f9 l\u2019homme prend conscience d\u2019une forme d\u2019ext\u00e9riorit\u00e9 radicale vis-\u00e0-vis de la nature et des cons\u00e9quences catastrophiques que celle-ci risque de provoquer si elle continue de se d\u00e9ployer sans limites ni r\u00e9flexion que na\u00eet cette id\u00e9e d\u2019une exigence et d\u2019une responsabilit\u00e9 morale de notre esp\u00e8ce vis-\u00e0-vis de la nature dans son ensemble et des esp\u00e8ces animales en particulier. Mais si celle-ci semble dans un premier temps nous rapprocher des autres esp\u00e8ces, elle nous en \u00e9loigne tout autant par la conscience qu\u2019aucune esp\u00e8ce animale n\u2019a int\u00e9gr\u00e9 dans sa conduite vis-\u00e0-vis d\u2019elle-m\u00eame ni vis-\u00e0-vis des autres ces normes et ce sentiment moral.<br \/>\nNous voil\u00e0 ainsi embarqu\u00e9s dans une deuxi\u00e8me \u00e9tape de la condition historique qui nous autorise \u00e0 en red\u00e9finir la conscience comme un approfondissement de la raison moderne et non comme son d\u00e9passement vers les affabulations que produit le moment \u00ab postmoderne \u00bb.<br \/>\nLe raisonnement li\u00e9 \u00e0 la conscience historique interdit en effet de concevoir aussi bien une discontinuit\u00e9 pure qu\u2019une continuit\u00e9 pure. Il exclut aussi bien le discontinuisme que le continuisme et permet de penser ensemble la continuit\u00e9 et la rupture. Plus aucun historien s\u00e9rieux ne fait par exemple de la r\u00e9volution de 1789 un \u00e9v\u00e9nement surgi de nulle part sans prendre en consid\u00e9ration les trois si\u00e8cles pendant lesquels se sont lentement mis en place les \u00e9l\u00e9ments qui la constituent : le cadre \u00e9tatique\/national, les droits de l\u2019homme, l\u2019histoire. Le titre donn\u00e9 \u00e0 ce texte est inspir\u00e9, on l\u2019aura compris, de celui qu\u2019avait propos\u00e9 Marcel Gauchet dans sa r\u00e9ponse \u00e0 Emmanuel Terray \u00ab On n\u2019\u00e9chappe pas \u00e0 la philosophie de l\u2019histoire \u00bb (10). Sur le plan proprement \u00e9pist\u00e9mologique, on n\u2019\u00e9chappe pas \u00e0 la dualit\u00e9 ontologique pour la m\u00eame raison qu\u2019on n\u2019\u00e9chappe pas \u00e0 la philosophie de l\u2019histoire : parce que la cat\u00e9gorie de totalit\u00e9 -\u00e0 c\u00f4t\u00e9 de celles d\u2019intentionnalit\u00e9 et d\u2019impersonnalit\u00e9- est une des contraintes majeures du fonctionnement m\u00eame de notre esprit. Elle n\u2019implique aucunement la croyance que nous pourrions acc\u00e9der \u00e0 la totalit\u00e9 de l\u2019\u00eatre. Ce type d\u2019illusion nous est d\u00e9finitivement \u00e9pargn\u00e9. Mais elle exige en tant que telle que nous reconnaissions des propri\u00e9t\u00e9s du mental\/social qui n\u2019existent pas ailleurs dans l\u2019univers, en tout cas pas \u00e0 l\u2019horizon born\u00e9 de notre connaissance. Car s\u2019il en \u00e9tait ainsi, \u00e7a se saurait, s\u00fbrement\u2026<\/p>\n<p style=\"text-align: right;\">Jean-Marie Lacrosse<\/p>\n<p>(1)\u00a0Marc Crommelinck et Jean-Pierre Lebrun, <em>Un cerveau pensant\u00a0: entre plasticit\u00e9 et stabilit\u00e9. Psychanalyse et neurosciences<\/em>, Editions Eres, 2017<\/p>\n<p>(2)\u00a0Anne Leblanc, <em>Entr\u00e9es Libres<\/em>, n\u00b0 129, mai 2018, pp.14-15<\/p>\n<p>(3)\u00a0Vincent Descombes, <em>La denr\u00e9e mentale<\/em>, Editions de Minuit, 1995, p. 115<\/p>\n<p>(4)\u00a0Idem, p. 116<\/p>\n<p>(5)\u00a0Marcel Gauchet, Essai de psychologie contemporaine II, L\u2019inconscient en red\u00e9finition,\u00a0 <em>La d\u00e9mocratie contre elle-m\u00eame<\/em>, pp. 263-295<\/p>\n<p>(6) Vincent Descombes, <em>op.cit.,<\/em> p.94<\/p>\n<p>(7)\u00a0Francis Wolff, La question de l\u2019homme aujourd\u2019hui, dans un dossier de la revue <em>Le D\u00e9bat<\/em> n\u00b0 180 intitul\u00e9 D\u00e9finir l\u2019homme, p.23<\/p>\n<p>(8) Dans le m\u00eame dossier du <em>D\u00e9bat<\/em>, voir l\u2019article d\u2019Etienne Bimbenet, Penser l\u2019hominisation, p.47<\/p>\n<p>(9)\u00a0Dany-Robert Dufour, <em>Le d\u00e9lire occidental<\/em>, Les liens qui lib\u00e8rent, 2014<\/p>\n<p style=\"text-align: left;\">(10)\u00a0Repris dans <em>La condition politique<\/em>, collection Tel, 2005, pp.181-203<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Nous avons lu le petit livre de conversation de Marc Crommelinck et Jean-Pierre Lebrun (1) avec un pr\u00e9jug\u00e9 plut\u00f4t favorable. 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