{"id":2052,"date":"2020-02-04T17:47:39","date_gmt":"2020-02-04T15:47:39","guid":{"rendered":"http:\/\/www.ceppecs.eu\/?p=2052"},"modified":"2020-02-12T18:59:10","modified_gmt":"2020-02-12T16:59:10","slug":"y-a-t-il-une-essence-du-feminin-et-une-essence-du-masculin","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.ceppecs.eu\/?p=2052","title":{"rendered":"Y a-t-il une essence du f\u00e9minin et une essence du masculin ?"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\"><em>Ce texte est une retranscription de la premi\u00e8re partie du s\u00e9minaire de psychopathologie historique du cePPecs, qui s\u2019est tenu \u00e0 Bruxelles le 16 mai 2019. Jean-Marie Lacrosse y propose un \u00e9tat des lieux du probl\u00e8me d\u2019un point de vue anthropologique.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Martin Dekeyser\u00a0: Bienvenue \u00e0 tous. Ici, traditionnellement, c\u2019est un s\u00e9minaire qui existe depuis 18 ans et qui r\u00e9unit des psys, des travailleurs sociaux, des philosophes. L\u2019objet du s\u00e9minaire, c\u2019est l\u2019historicit\u00e9 des pathologies, donc en gros c\u2019est de montrer qu\u2019\u00e0 la fois les structures de l\u2019esprit humain et les pathologies s\u2019inscrivent dans l\u2019histoire, dans des cadres sociaux et historiques particuliers, et l\u2019objet plus g\u00e9n\u00e9ral de ce s\u00e9minaire c\u2019est d\u2019essayer de montrer que la dimension symbolique est toujours activement au travail dans nos soci\u00e9t\u00e9s alors qu\u2019elle semble de plus en plus passer \u00e0 l\u2019as au profit de r\u00e9flexions qui se contentent d\u2019exposer les choses sous l\u2019angle d\u2019une rationalit\u00e9 technico-scientifique, juridique et \u00e9conomique. Donc ce soir, nous allons analyser les choses, en l\u2019occurrence les dimensions du masculin et du f\u00e9minin, non pas \u00e0 partir des sciences naturelles -il y a dans l\u2019esp\u00e8ce humaine des m\u00e2les et des femelles- mais de l\u2019articulation du symbolique avec la nature. L\u2019enjeu de ces deux s\u00e9ances, c\u2019est de traiter de cette question du masculin et du f\u00e9minin sous l\u2019angle anthropologique et th\u00e9orique d\u2019une part, sous l\u2019angle de la clinique, c\u2019est-\u00e0-dire du terrain, d\u2019autre part.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Jean-Marie Lacrosse\u00a0: Le titre que nous avons donn\u00e9 \u00e0 ces s\u00e9minaires, \u00ab\u00a0y a-t-il une essence du masculin et du f\u00e9minin\u00a0?\u00bb, a \u00e9t\u00e9 sugg\u00e9r\u00e9 par Bernard Fourez qui exposera son point de vue lors de la prochaine s\u00e9ance.\u00a0 Nous avons choisi de le garder, sous forme \u00e9videmment de provocation, parce que, nous allons le voir, tout le mouvement f\u00e9ministe depuis Simone de Beauvoir et les ann\u00e9es 50 s\u2019attache \u00ab\u00a0essentiellement\u00a0\u00bb \u00e0 d\u00e9faire ce pr\u00e9jug\u00e9 \u00ab\u00a0essentialiste\u00a0\u00bb d\u2019une identit\u00e9 masculine et f\u00e9minine. Je vais d\u00e9fendre l\u2019id\u00e9e que non, il n\u2019y a pas d\u2019<em>essence<\/em> du masculin et du f\u00e9minin mais il y a des <em>dispositions <\/em>propres \u00e0 chacun des genres, ce qui est tr\u00e8s diff\u00e9rent\u00a0: cela signifie qu\u2019on n\u2019est pas dans le registre de la nature mais de l\u2019articulation nature\/culture.<!--more--><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">J\u2019utilise d\u2019ailleurs ici le mot \u00ab\u00a0genre\u00a0\u00bb qui tend \u00e0 remplacer aujourd\u2019hui le mot \u00ab\u00a0sexe\u00a0\u00bb dans ce type de discussions. Il y a de bonnes raisons \u00e0 cette substitution qui a eu lieu dans la mouvance de 1968\u00a0: il s\u2019agit d\u2019affranchir les femmes d\u2019une suppos\u00e9e nature et, progressivement, de d\u00e9construire et d\u2019historiciser cette diff\u00e9rence sexuelle qui \u00e9tait auparavant naturalis\u00e9e et \u00e9ternalis\u00e9e, c\u2019\u00e9tait un des th\u00e8mes majeurs du 19i\u00e8me si\u00e8cle, le th\u00e8me de <em>l\u2019\u00e9ternel f\u00e9minin<\/em>. Dans cette perspective, il ne s\u2019agit pas de substituer le genre au sexe, le genre vient compl\u00e9ter le sexe, j\u2019y reviendrai. Ce n\u2019est que plus tard que cette notion de genre va en quelque sorte s\u2019isoler compl\u00e8tement du corps et de la nature, ce qui constitue \u00e0 mon sens une embard\u00e9e th\u00e9orique et une sorte d\u2019impasse. Je terminerai donc par une impasse mais bon, les impasses sont faites pour qu\u2019on en sorte en revenant sur ses pas.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">J\u2019avais l\u2019habitude quand j\u2019\u00e9tais prof de montrer aux \u00e9tudiants les principaux livres et revues sur lesquelles je me basais, en une sorte de guide de lecture permettant d\u2019aller plus loin dans la r\u00e9flexion et aussi pour montrer les principales sources sur lesquelles je me basais. Evidemment, sur le sujet la litt\u00e9rature est immense, j\u2019ai s\u00e9lectionn\u00e9 ce qui me semblait \u00eatre des rep\u00e8res fondamentaux et des \u00e9tapes dans la r\u00e9flexion. D\u2019ailleurs ce sont des livres li\u00e9s \u00e0 des moments tr\u00e8s diff\u00e9rents de l\u2019histoire du probl\u00e8me.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le premier livre c\u2019est \u00e9videmment un livre tr\u00e8s important, Le deuxi\u00e8me sexe de Simone de Beauvoir (1949), en deux tomes. Premier tome, tout ce qui sur le sujet rel\u00e8ve du destin, de l\u2019histoire et des mythes. Deuxi\u00e8me, la formation d\u2019abord, la situation ensuite du f\u00e9minin, qu\u2019elle termine par un chapitre \u00ab\u00a0vers la lib\u00e9ration\u00a0\u00bb. Ce livre de Simone de Beauvoir me parait \u00eatre un livre fondateur. Mais on en a surtout retenu dans le d\u00e9bat public une phrase\u00a0: \u00ab\u00a0on ne na\u00eet pas femme, on le devient\u00a0\u00bb (cette phrase est \u00e0 l\u2019origine de la notion de genre dont je viens de parler). Ce que fait une jeune f\u00e9ministe, Manon Garcia, qui titrait il y a quelques jours, dans l\u2019Echo du 10 mai\u00a02019\u00a0: \u00ab\u00a0Les femmes sont toutes soumises \u00e0 des degr\u00e9s divers\u00a0\u00bb, elle tenait \u00e0 se r\u00e9f\u00e9rer \u00e0 Simone De Beauvoir en ajoutant\u00a0: \u00ab\u00a0on ne na\u00eet pas soumise, on le devient\u00a0\u00bb. J\u2019y reviendrai tout \u00e0 l\u2019heure, mais \u00e7a me para\u00eet faire partie de l\u2019impasse.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">En r\u00e9alit\u00e9, il s\u2019agit d\u2019un livre extraordinaire \u00e0 condition qu\u2019on le lise en le repla\u00e7ant dans son contexte historique. Et cette phrase un peu bizarre, si vous avez d\u00e9j\u00e0 eu un b\u00e9b\u00e9 devant les yeux, \u00ab\u00a0on ne na\u00eet pas femme, on le devient\u00a0\u00bb\u2026c\u2019est pour le moins probl\u00e9matique. C\u2019est un livre extraordinaire parce que justement il ne se r\u00e9sume pas \u00e0 cette phrase et qu\u2019il est bas\u00e9 sur un courant sur lequel je reviendrai aussi \u00e0 la fin\u00a0: le courant de la ph\u00e9nom\u00e9nologie, qui me semble \u00eatre un courant th\u00e9orique tout \u00e0 fait porteur et un courant d\u2019avenir, courant qui part de la question : qu\u2019est-ce que c\u2019est que l\u2019exp\u00e9rience du f\u00e9minin et du masculin\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Juste deux phrases pour vous montrer \u00e0 quel point ce livre ne se r\u00e9duit pas aux slogans \u00e9tranges auxquels on tend parfois \u00e0 le r\u00e9sumer\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Beaucoup de femmes d\u2019aujourd\u2019hui, ayant eu la chance de se voir restituer tous les privil\u00e8ges de l\u2019\u00eatre humain, peuvent s\u2019offrir le luxe de l\u2019impartialit\u00e9\u00a0; nous ne sommes plus comme nos a\u00een\u00e9es des combattantes, nous avons gagn\u00e9 la partie\u00a0; dans les derni\u00e8res discussions sur le statut de la femme, l\u2019O.N.U. n\u2019a cess\u00e9 de r\u00e9clamer imp\u00e9rieusement que l\u2019\u00e9galit\u00e9 des sexes ach\u00e8ve de se r\u00e9aliser et d\u00e9j\u00e0 nombre d\u2019entre nous n\u2019ont jamais eu \u00e0 \u00e9prouver leur f\u00e9minit\u00e9 comme une g\u00eane ou un obstacle\u00a0<a href=\"#_ftn1\" name=\"_ftnref1\">[1]<\/a>\u00bb. Un peu plus bas elle ajoute\u00a0: \u00ab\u00a0Cependant, nous connaissons plus intimement que les hommes le monde f\u00e9minin parce que nous y avons nos racines\u00a0; nous saisissons plus imm\u00e9diatement ce que signifie pour un \u00eatre humain le fait d\u2019\u00eatre f\u00e9minin et nous nous soucions de le savoir<a href=\"#_ftn2\" name=\"_ftnref2\">[2]<\/a>.\u00a0\u00bb Donc vous voyez que d\u00e9j\u00e0 l\u00e0, il y a chez Simone de Beauvoir une pr\u00e9occupation pour ce que c\u2019est qu\u2019un \u00ab \u00eatre f\u00e9minin\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">A la toute fin du deuxi\u00e8me tome, elle revient sur cette question et insiste encore plus nettement sur ce point, ce qui situe bien sa pens\u00e9e propre, \u00e9loign\u00e9e de toute vell\u00e9it\u00e9 d\u2019indiff\u00e9renciation sexuelle\u00a0: \u00ab\u00a0La femme refuse de se cantonner dans son r\u00f4le de femelle, parce qu\u2019elle ne veut pas se mutiler, mais ce serait aussi une mutilation que de r\u00e9pudier son sexe. L\u2019homme est un \u00eatre humain sexu\u00e9\u00a0; la femme n\u2019est un individu complet, et l\u2019\u00e9gale du m\u00e2le, que si elle est, elle aussi, un \u00eatre humain sexu\u00e9. Renoncer \u00e0 sa f\u00e9minit\u00e9, c\u2019est renoncer \u00e0 une part de son humanit\u00e9<a href=\"#_ftn3\" name=\"_ftnref3\">[3]<\/a>.\u00a0\u00bb Ce sont des passages qui ne sont pas tr\u00e8s souvent cit\u00e9s, qui sont plut\u00f4t gard\u00e9s sous silence comme si on avait oubli\u00e9 toute la derni\u00e8re partie de ce livre. Ceci dit, quand m\u00eame, le th\u00e8me dominant de tout ce livre, c\u2019est que la femme est ali\u00e9n\u00e9e, asservie \u00e0 l\u2019esp\u00e8ce via la maternit\u00e9. Si \u00ab\u00a0l\u2019anatomie, c\u2019est le destin\u00a0\u00bb (Freud), la maternit\u00e9 est pour la femme ce destin et la lib\u00e9ration consiste \u00e0 se d\u00e9livrer de cet asservissement que lui impose son destin corporel.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La r\u00e9action par rapport \u00e0 cette phrase, \u00ab\u00a0on ne na\u00eet pas femme on le devient\u00a0\u00bb, viendra d\u2019une psychanalyste et cofondatrice du MLF (mouvement de lib\u00e9ration des femmes) dont la pens\u00e9e est condens\u00e9e dans un petit livre, fait d\u2019articles et d\u2019interviews datant du d\u00e9but des ann\u00e9es 1990, Antoinette Fouque. \u00a0La femme n\u2019est pas le deuxi\u00e8me sexe, car \u00ab\u00a0Il y a deux sexes\u00a0\u00bb. Elle pr\u00e9sente son travail comme un essai de f\u00e9minologie. Lorsqu\u2019elle rencontre Simone de Beauvoir, raconte-t-elle dans un de ces entretiens, \u00e7a ne va pas \u00eatre la grande amiti\u00e9. Et lorsqu\u2019elle entame une psychanalyse chez Lacan, \u00e7a ne va pas \u00eatre non plus une grande r\u00e9ussite, on peut facilement le comprendre. G\u00e9nitalit\u00e9 et g\u00e9nialit\u00e9 se conjuguent, la maternit\u00e9 n\u2019est pas une ali\u00e9nation, c\u2019est au contraire ce qui donne \u00e0 la femme la possibilit\u00e9 de participer \u00e0 la cr\u00e9ation de l\u2019humanit\u00e9. Je vous lis un petit passage de facture autobiographique\u00a0: \u00ab\u00a0La grossesse comme exp\u00e9rience m\u2019a confirm\u00e9, de mani\u00e8re plus exaltante que je n\u2019aurais pu l\u2019imaginer, qu\u2019il y a bien deux sexes. Si un homme et moi avons con\u00e7u, r\u00e9ellement, fantasmatiquement, symboliquement et l\u00e9gitimement ensemble, j\u2019ai d\u00fb fabriquer seule, pendant neuf mois. Au jeu sexuel et au \u00ab\u00a0plaisir d\u2019amour\u00a0\u00bb ont succ\u00e9d\u00e9 un travail du corps intense et incessant, que mon \u00e9tat ne m\u2019a pas permis d\u2019oublier une seconde, et une activit\u00e9 de pens\u00e9e qui, pour \u00eatre flottante, \u00e9l\u00e9mentaire, <em>chair<\/em>, en un mot le plus souvent inconsciente, voyante, aveugle, tr\u00e8s souvent aussi pr\u00e9consciente, pr\u00e9voyante, trop peu souvent consciente, nette (n.b.\u00a0: elle fait un jeu de mot par rapport \u00e0 son pr\u00e9nom Antoinette), comme l\u2019attention \u00e0 laquelle mon pr\u00e9nom qui en est l\u2019anagramme me pr\u00e9dispose, une activit\u00e9 de pens\u00e9e qui ne m\u2019a pas l\u00e2ch\u00e9e, tout le temps de la gestation, attente et gestion \u00e0 la fois, o\u00f9 je nous ai fait la promesse, \u00e0 nous trois, de tenir jusqu\u2019au terme<a href=\"#_ftn4\" name=\"_ftnref4\">[4]<\/a>\u00a0\u00bb. On assiste donc bien ici \u00e0 l\u2019exaltation de ce qui chez Simone de Beauvoir avait paru un obstacle quasiment infranchissable dans l\u2019acc\u00e8s au statut de sujet.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Autre \u00e9tape beaucoup plus tardive puisqu\u2019on arrive en 2015 avec l\u2019ouvrage de Camille Froidevaux-Metterie, \u00ab\u00a0La r\u00e9volution du f\u00e9minin\u00a0\u00bb<a href=\"#_ftn5\" name=\"_ftnref5\">[5]<\/a>, un ouvrage qui repr\u00e9sente une esp\u00e8ce de synth\u00e8se g\u00e9n\u00e9rale sur tout ce que le mouvement d\u2019\u00e9mancipation des femmes a apport\u00e9\u00a0: R\u00e9volution du f\u00e9minin, le titre le dit bien, on a affaire \u00e0 une r\u00e9volution, une invention (un premier texte s\u2019appelle \u00ab\u00a0La r\u00e9invention du f\u00e9minin\u00a0\u00bb, un autre \u00ab\u00a0La naissance du f\u00e9minin\u00a0\u00bb). On est l\u00e0 devant quelque chose de compl\u00e8tement nouveau, d\u2019in\u00e9dit, de radicalement diff\u00e9rent de tout ce qu\u2019on a pu conna\u00eetre jusqu\u2019ici dans ce domaine. La r\u00e9volution du f\u00e9minin impose d\u2019ailleurs au masculin une seconde r\u00e9volution, sur laquelle un certain nombre d\u2019auteurs \u2013 dont Martin et moi- se sont mis \u00e0 r\u00e9fl\u00e9chir<a href=\"#_ftn6\" name=\"_ftnref6\">[6]<\/a>.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Alors petite r\u00e8gle de m\u00e9thode avant de continuer\u00a0: ne rien avancer sur ce sujet comme un \u00e9tat d\u00e9finitif. Nous sommes bien dans une r\u00e9volution, nous sommes dans des rapides de l\u2019histoire en quelque sorte. Nous ne savons pas tr\u00e8s bien o\u00f9 nous allons et nous ne savons pas tr\u00e8s bien si ce que nous observons aujourd\u2019hui va encore beaucoup se transformer dans les prochaines ann\u00e9es. Je parlais \u00e0 l\u2019instant de maternit\u00e9, eh bien, certains pensent d\u00e9j\u00e0 par exemple que l\u2019ut\u00e9rus artificiel est pour demain. Et on a d\u00e9j\u00e0 aujourd\u2019hui ce qu\u2019on appelle la gestation pour autrui. Est-ce que \u00e7a d\u00e9barrasserait compl\u00e8tement les femmes de ce qui est pour certains (Simone de Beauvoir) un asservissement, et pour d\u2019autres (Antoinette Fouque) un privil\u00e8ge\u00a0? Nous sommes dans le registre des hypoth\u00e8ses et des observations, cependant on peut quand m\u00eame fonder ces observations sur un sol solide. Il y a pour moi une certitude &#8211; on n\u2019est pas oblig\u00e9 de la partager &#8211; c\u2019est que nous sommes vraiment engag\u00e9s dans cette mutation anthropologique, dont l\u2019\u00e9galit\u00e9 des sexes repr\u00e9sente une propri\u00e9t\u00e9 \u00e9minente, pas la seule mais \u00e9minente. Nous sommes engag\u00e9s dans un nouvel \u00e2ge de l\u2019humanit\u00e9, \u00e7a me semble av\u00e9r\u00e9, et un certain nombre de choses que nous disions encore il y a 50 ou 60 ans sont \u00e0 revoir \u00e0 partir de ce qui a \u00e9t\u00e9 observ\u00e9 depuis lors, surtout dans ces domaines.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mutation anthropologique. Toutes les analyses qui ne la prennent pas en compte me semblent vou\u00e9es \u00e0 l\u2019erreur. Tout le probl\u00e8me est dans l\u2019interpr\u00e9tation que nous donnons de cette mutation anthropologique\u00a0: qu\u2019est-ce que \u00e7a veut dire\u00a0exactement et qu\u2019est-ce qui a amen\u00e9 ce changement en profondeur des bases de l\u2019humanit\u00e9 ? Je pense que c\u2019est important d\u2019en avoir une interpr\u00e9tation exacte pour voir clairement dans quelle logique nous inscrivons cette mutation. A mon sens, elle repr\u00e9sente une rupture dans l\u2019histoire humaine aussi importante que celle que nous avons connue il y a 5000 ans avec la naissance de l\u2019Etat en M\u00e9sopotamie et en Egypte. Avec la naissance de l&rsquo;\u00c9tat s\u2019impose une toute autre organisation humaine que celle qui avait r\u00e9gn\u00e9 pendant des dizaines voire des centaines de milliers d&rsquo;ann\u00e9es, c&rsquo;est-\u00e0-dire l&rsquo;organisation tribale des soci\u00e9t\u00e9s sans Etat.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Alors, ce rep\u00e8re je ne le prends pas par hasard parce qu&rsquo;il me semble que ce qui avait commenc\u00e9 il y a cinq mille ans s&rsquo;est en quelque sorte achev\u00e9 dans une esp\u00e8ce de longue transition d\u2019une condition humaine \u00e0 une autre. C&rsquo;est ainsi que j&rsquo;interpr\u00e9terais cette mutation anthropologique\u00a0: elle proc\u00e8de d\u2019une v\u00e9ritable r\u00e9volution du lien social. C&rsquo;est-\u00e0-dire que le lien social, ce qui tient ensemble les hommes dans les soci\u00e9t\u00e9s humaines, ce qui les lie, a compl\u00e8tement chang\u00e9 de nature. R\u00e9volution du lien social, \u00e7a veut dire que l&rsquo;\u00c9tat, l&rsquo;infrastructure \u00e9tatique, apr\u00e8s 5000 ans de mont\u00e9e en puissance, a acquis le monopole du lien social obligatoire et constituant, et en a totalement \u00e9vinc\u00e9 la religion.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00c7a veut dire aussi que sur base de cette r\u00e9volution du lien social nous avons affaire \u00e0 deux types de liens qui se sont dissoci\u00e9s, avec des propri\u00e9t\u00e9s enti\u00e8rement diff\u00e9rentes,\u00a0les liens obligatoires relevant de cette constitution de la soci\u00e9t\u00e9, de l\u2019institution symbolique du social pourrait-on dire plus rigoureusement, et les liens libres et volontaires. Or, jusqu\u2019\u00e0 r\u00e9cemment, c\u2019est du premier type de lien que participait une institution fondamentale depuis l&rsquo;origine de l&rsquo;esp\u00e8ce humaine, la famille.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La famille a \u00e9t\u00e9 pendant toute l&rsquo;histoire humaine la cellule de base de la soci\u00e9t\u00e9, du fonctionnement de la soci\u00e9t\u00e9. Ce qui s&rsquo;est pass\u00e9 dans cette transformation qui a eu lieu dans les ann\u00e9es 1960\/70, c&rsquo;est qu&rsquo;elle est enti\u00e8rement pass\u00e9e dans la sph\u00e8re priv\u00e9e, du c\u00f4t\u00e9 du second type de lien. Elle n&rsquo;a plus rien \u00e0 voir avec la constitution de la sph\u00e8re publique, elle s\u2019est enti\u00e8rement privatis\u00e9e. Le processus a commenc\u00e9 il y a cinq si\u00e8cles, vers 1500, mais c&rsquo;est \u00e0 ce moment-l\u00e0 qu\u2019il s&rsquo;est achev\u00e9, parachev\u00e9 si vous voulez, pour aboutir \u00e0 cette monopolisation du lien social par le politique qui avait commenc\u00e9 au XVIe si\u00e8cle. Pour prendre un rep\u00e8re facile, l&rsquo;id\u00e9e nouvelle, issue de l\u2019\u0153uvre de Machiavel, c\u2019est celle de la raison d&rsquo;\u00c9tat, l&rsquo;id\u00e9e que ce qui nous lie c&rsquo;est le politique et non plus la religion, et que le politique va se soutenir de lui-m\u00eame sans plus d\u00e9pendre de la religion. \u00c9videmment tout cela est pr\u00e9par\u00e9 dans la religion chr\u00e9tienne qui op\u00e8re d\u00e8s le 11<sup>\u00e8me<\/sup> si\u00e8cle une sorte de s\u00e9paration entre l&rsquo;Eglise et l&rsquo;\u00c9tat. Nous voyons bien aujourd\u2019hui ce qui se passe dans d&rsquo;autres aires culturelles o\u00f9 le processus n&rsquo;a pas du tout eu lieu de la m\u00eame fa\u00e7on\u00a0: c&rsquo;est toute la difficult\u00e9 aujourd&rsquo;hui d\u2019y faire passer la religion, mill\u00e9nairement li\u00e9e \u00e0 l&rsquo;organisation de la soci\u00e9t\u00e9 et de l&rsquo;\u00c9tat, dans la sph\u00e8re priv\u00e9e. Les croyances passent en quelque sorte du c\u00f4t\u00e9 des individus et non plus de la soci\u00e9t\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans l\u2019organisation ant\u00e9rieure de la soci\u00e9t\u00e9, les rapports familiaux jouaient en quelque sorte un r\u00f4le d\u00e9terminant. En quelque cinquante ans, la famille a compl\u00e8tement chang\u00e9. La derni\u00e8re fois, nous \u00e9tions ici avec S\u00e9bastien Dupont, un psychologue de Strasbourg, qui a recens\u00e9 un certain nombre de changements survenus dans la famille. Ces changements se r\u00e9sument quand m\u00eame toujours \u00e0 cette privatisation et au fait d&rsquo;instaurer des liens sur une base libre et volontaire. Je suis compl\u00e8tement d&rsquo;accord l\u00e0-dessus avec l\u2019analyse de Marcel Gauchet, ce qui a permis conjointement l&rsquo;\u00e9mancipation f\u00e9minine et la lib\u00e9ration de la sexualit\u00e9, qui faisait l&rsquo;objet de tabous et d\u2019interdits primordiaux dans toutes les soci\u00e9t\u00e9s, tient avant tout \u00e0 ce changement structurel\u00a0: les femmes sont \u00e9mancip\u00e9es et la sexualit\u00e9 est libre parce que justement l&rsquo;organisation de la soci\u00e9t\u00e9 ne repose plus sur la famille. Ainsi donc les soci\u00e9t\u00e9s peuvent se reproduire et se perp\u00e9tuer sans passer par ce lien familial. Avec toute une s\u00e9rie de cons\u00e9quences sur lesquelles je passe<a href=\"#_ftn7\" name=\"_ftnref7\">[7]<\/a>.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C&rsquo;est tr\u00e8s important de bien faire ressortir ce processus parce qu&rsquo;il explique le d\u00e9calage entre la proclamation de la libert\u00e9 et de l\u2019\u00e9galit\u00e9 des \u00eatres, la d\u00e9claration des droits de l&rsquo;Homme de 1789, et la situation qui est encore celle de la femme en 1949, quand Simone de Beauvoir \u00e9crit Le deuxi\u00e8me sexe. Dans ce domaine, le lien hi\u00e9rarchique entre les \u00eatres a conserv\u00e9 un statut institutionnel jusqu&rsquo;\u00e0 cette p\u00e9riode alors qu&rsquo;il aurait d\u00fb en principe dispara\u00eetre \u00e0 la r\u00e9volution fran\u00e7aise. Il y a bien eu au moment de la r\u00e9volution fran\u00e7aise des tentatives de faire du mariage un simple contrat, de lui enlever son caract\u00e8re sacr\u00e9, mais \u00e7a n&rsquo;a pas march\u00e9. On est revenu en 1804 avec le Code civil Napol\u00e9on \u00e0 l&rsquo;inf\u00e9riorit\u00e9 de la femme et donc \u00e0 un lien patriarcal hi\u00e9rarchique du mariage. On l\u2019a r\u00e9tabli avec des formules de compromis un peu bizarres\u00a0: le mariage n\u2019est plus un lien \u00ab\u00a0sacr\u00e9\u00a0\u00bb, il est \u00ab\u00a0le plus saint des contrats\u00a0\u00bb. C&rsquo;est quand m\u00eame un contrat comme les autres qu&rsquo;on peut rompre, avec des clauses, mais c&rsquo;est le plus saint des contrats et on ne doit pas trop y toucher.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">D\u00e9calage donc de 170 ans qui a maintenu les rapports hommes-femmes dans une structure patriarcale hi\u00e9rarchique jusque disons 1970. Avec des r\u00f4les et des statuts li\u00e9s au sexe qui \u00e9taient assign\u00e9s\u00a0: tout ce qui rel\u00e8ve du public reste plut\u00f4t du domaine des hommes, tout ce qui rel\u00e8ve du priv\u00e9 revenant plut\u00f4t aux femmes. C&rsquo;est ce qu&rsquo;on pourrait appeler le second moment des droits de l\u2019homme qui va consacrer l&rsquo;\u00e9gale libert\u00e9 des hommes et des femmes. Ils sont tous des individus de droit, des individus en droit. \u00c0 partir de l\u00e0, ce principe abstrait d\u00e9j\u00e0 formul\u00e9 \u00e0 la r\u00e9volution fran\u00e7aise d&rsquo;\u00e9galit\u00e9 juridique et anthropologique des individus peut entrer dans la vie concr\u00e8te et abolir progressivement l&rsquo;id\u00e9e m\u00eame de r\u00f4les ou de statuts assign\u00e9s au masculin et au f\u00e9minin.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">On peut donc parler \u00e0 partir de l\u00e0 d&rsquo;une d\u00e9sexualisation progressive du vivre ensemble et d&rsquo;une convergence des genres qui consacre ce que Tocqueville avait d\u00e9j\u00e0 annonc\u00e9 en 1840, l\u2019\u00e9galit\u00e9 anthropologique, l&rsquo;\u00e9galit\u00e9 des conditions, c&rsquo;est-\u00e0-dire\u00a0: nous sommes tous des semblables, base nouvelle \u00e0 partir de laquelle \u00e9videmment nous avons \u00e0 repenser nos diff\u00e9rences. D\u00e9sexualisation progressive du vivre ensemble et convergence des genres, voil\u00e0 me semble-t-il l&rsquo;\u00e9v\u00e9nement, la rupture fondamentale qui au moment m\u00eame n&rsquo;est pas encore per\u00e7ue comme telle mais qui s&rsquo;av\u00e8re aujourd&rsquo;hui v\u00e9ritablement entr\u00e9e dans la vie courante. On entend toujours \u00ab\u00a0il y a encore beaucoup de chemin \u00e0 faire\u00a0\u00bb, bien s\u00fbr, mais enfin c&rsquo;est quand m\u00eame extr\u00eamement rapide si on consid\u00e8re ces transformations \u00e0 l&rsquo;aune de l&rsquo;histoire humaine.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Alors, je me permets de raconter comment j&rsquo;ai v\u00e9cu cette r\u00e9volution au d\u00e9but des ann\u00e9es 70. C&rsquo;est la partie moins th\u00e9orique de mon expos\u00e9. En juillet 1971, j&rsquo;\u00e9tais assistant \u00e0 Leuven, je venais de terminer mes \u00e9tudes de sociologie et nous avons d\u00e9cid\u00e9 avec trois autres couples de cr\u00e9er ce qu\u2019on appelait une \u00ab\u00a0maison communautaire\u00a0\u00bb. Je venais d&rsquo;avoir un enfant en juillet 1971 et un autre petit gar\u00e7on \u00e9tait arriv\u00e9 chez un autre couple, deux gar\u00e7ons donc. D\u00e8s notre entr\u00e9e dans cette maison communautaire en ao\u00fbt 1971, je peux clairement affirmer que l&rsquo;assignation \u00e0 des r\u00f4les des hommes et des femmes, c&rsquo;\u00e9tait termin\u00e9. On avait le sentiment de faire quelque chose de tout \u00e0 fait nouveau. Les travaux m\u00e9nagers, la garde des enfants, la gestion financi\u00e8re, etc, tout cela \u00e9tait parfaitement partag\u00e9 et \u00e7a nous paraissait tout \u00e0 fait normal. On se disait \u00ab\u00a0Ben oui, c&rsquo;est comme \u00e7a que \u00e7a marche maintenant\u00a0\u00bb. Les parents eux \u00e9taient d&rsquo;ailleurs un peu abasourdis, ils se demandaient\u00a0: \u00ab Qu&rsquo;est-ce qui se passe l\u00e0-bas ? \u00bb En ce qui me concerne donc personnellement, quand j&rsquo;ai entendu le concept d&rsquo;une convergence des genres, \u00e7a m&rsquo;a paru tr\u00e8s clair\u00a0: c&rsquo;\u00e9tait bien ce que nous avions v\u00e9cu.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Alors, il faut encore pr\u00e9ciser que cette r\u00e9volution anthropologique a ses corollaires juridique et technique qui apparaissent dans les m\u00eames ann\u00e9es. C&rsquo;est la d\u00e9couverte de la contraception efficace et la l\u00e9galisation de l&rsquo;interruption volontaire de grossesse qui lib\u00e8re pratiquement les femmes de ce que Simone de Beauvoir consid\u00e9rait comme une ali\u00e9nation \u00e0 l\u2019esp\u00e8ce. Voil\u00e0, me semble-t-il, ce qui peut suffire \u00e0 expliquer la diff\u00e9rence de perception, \u00e0 quarante ans de distance (1950\/1990) de ces deux auteures aussi f\u00e9ministes l\u2019une que l\u2019autre, Simone de Beauvoir et Antoinette Fouque. On est pass\u00e9 en 40 ans, par cette r\u00e9volution anthropologique et son corollaire technico-juridique, de la maternit\u00e9 comme destin \u00e0 la maternit\u00e9 comme volont\u00e9. La maternit\u00e9 est devenue volontaire,\u00a0elle n&rsquo;est plus un destin. Les femmes peuvent choisir d&rsquo;\u00eatre m\u00e8re ou non, d&rsquo;espacer les maternit\u00e9s etc. Il y a bien eu l\u00e0 une naissance de la femme contemporaine et une r\u00e9invention du f\u00e9minin, voil\u00e0 ce qu&rsquo;on peut affirmer de plus certain. Ce que cela va donner comme cons\u00e9quences, c&rsquo;est beaucoup plus incertain.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Anthropologie, psychanalyse, \u00e9tudes de genre<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je voudrais maintenant examiner de fa\u00e7on critique les trois corpus th\u00e9oriques qui ont accompagn\u00e9 ce s\u00e9isme anthropologique. On pourrait poser que d&rsquo;une certaine fa\u00e7on ils aboutissent tous les trois \u00e0 une impasse, faute peut-\u00eatre d&rsquo;avoir pris suffisamment la mesure de la mutation en cours et d\u2019avoir bien compris la raison profonde qui justifiait la hi\u00e9rarchisation des sexes et la subordination multimill\u00e9naire des femmes.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Trois corpus, trois disciplines : l&rsquo;anthropologie, la psychanalyse et les \u00e9tudes f\u00e9ministes. Mais d\u2019abord, reconnaissons \u00e0 ces disciplines qu&rsquo;elles ont extirp\u00e9 de la pens\u00e9e une vieille id\u00e9e naturaliste\u00a0: l&rsquo;id\u00e9e que la domination masculine, le patriarcat, c&rsquo;\u00e9tait au fond une affaire de nature, que c&rsquo;\u00e9tait un peu comme chez les animaux, les gorilles par exemple\u00a0: \u00ab\u00a0gare au gorille\u00a0\u00bb, il y a le m\u00e2le dominateur qui s&rsquo;imposait aux femmes gr\u00e2ce ses muscles et \u00e0 la crainte que suscitait cette force physique chez les femelles. L&rsquo;anthropologie et la psychanalyse ont permis de sortir de cette id\u00e9e et de mettre en \u00e9vidence ce qu&rsquo;on appelle le r\u00f4le du symbolique dans l&rsquo;esp\u00e8ce humaine.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je vous lis encore un petit extrait de Simone de Beauvoir dans lequel elle reconna\u00eet le pas g\u00e9ant qu&rsquo;ont op\u00e9r\u00e9 ces disciplines\u00a0: \u00ab\u00a0L&rsquo;immense progr\u00e8s que la psychanalyse a r\u00e9alis\u00e9 sur la psycho-physiologie, c&rsquo;est de consid\u00e9rer qu&rsquo;aucun facteur n&rsquo;intervient dans la vie psychique sans avoir rev\u00eatu un sens humain(\u2026). Ce n&rsquo;est pas la nature qui d\u00e9finit la femme, c&rsquo;est celle-ci qui se d\u00e9finit en reprenant la nature \u00e0 son compte dans son affectivit\u00e9<a href=\"#_ftn8\" name=\"_ftnref8\">[8]<\/a>\u00a0\u00bb. On peut donc dire que ces disciplines ont une obsession en commun\u00a0: sortir ces questions de la nature, sortir de l\u2019essentialisme dans lequel elles avaient \u00e9t\u00e9 enferm\u00e9es par la religion d\u2019abord, par des disciplines scientifiques insuffisamment r\u00e9flexives ensuite, tout au long du 19<sup>\u00e8me<\/sup> si\u00e8cle.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je r\u00e9sume ici tr\u00e8s bri\u00e8vement et un peu caricaturalement la position de l&rsquo;anthropologie. \u00a0La premi\u00e8re \u00e9tape est encore prise dans les rets du naturalisme. Ce qui est amusant c\u2019est que quand vous affirmez aujourd\u2019hui que le patriarcat et la domination masculine ont toujours exist\u00e9 et que ce n\u2019est que depuis quelques d\u00e9cennies que nous en sommes d\u00e9finitivement sortis, on vous objecte l\u2019existence d\u2019une \u00e9poque matriarcale originaire en se r\u00e9f\u00e9rant toujours au m\u00eame auteur, Bachofen, un auteur allemand qui a \u00e9crit \u00ab\u00a0Le droit maternel\u00a0\u00bb en 1861. Mais il faut voir la perspective dans laquelle il place ce mythe du matriarcat. En fait, il a confondu soci\u00e9t\u00e9s matriarcales et soci\u00e9t\u00e9s matrilin\u00e9aires, celles o\u00f9 les enfants restent chez la m\u00e8re, soci\u00e9t\u00e9s dites \u00e9galement \u00ab\u00a0matrilocales\u00a0\u00bb. En r\u00e9alit\u00e9, le pouvoir a toujours \u00e9t\u00e9 partout et toujours du c\u00f4t\u00e9 masculin. Les donn\u00e9es anthropologiques ult\u00e9rieures ont montr\u00e9 que sa perspective ne tenait pas la route. Mais le plus croustillant dans l\u2019affaire c\u2019est le sens que donne Bachofen \u00e0 ce suppos\u00e9 matriarcat initial. En fait, il raisonne dans une perspective \u00e9volutionniste, darwinienne. Si le matriarcat triomphait, c&rsquo;\u00e9tait parce qu&rsquo;au d\u00e9part la mati\u00e8re triomphait. Peu \u00e0 peu, c\u2019est \u00e7a l\u2019\u00e9volution, c&rsquo;est l&rsquo;esprit qui a pris le dessus sur la mati\u00e8re et c\u2019est alors qu\u2019est advenue la civilisation patriarcale. En conclusion, le matriarcat c&rsquo;est un mythe et Bachofen ce n&rsquo;est pas vraiment une r\u00e9f\u00e9rence pour soutenir la cause f\u00e9ministe, il me semble.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le noyau dur de l&rsquo;anthropologie, c&rsquo;est-\u00e0-dire le XXe si\u00e8cle, sera \u00e0 l\u2019oppos\u00e9 culturaliste. Ce qui l\u2019am\u00e8ne \u00e0 relativiser cette id\u00e9e du patriarcat et de la domination masculine, en attribuant m\u00eame le patriarcat sp\u00e9cifiquement \u00e0 l&rsquo;Occident\u00a0: si on regarde toutes les soci\u00e9t\u00e9s autres que la n\u00f4tre, on a des configurations culturelles arbitraires et relatives qui sont chaque fois sp\u00e9cifiques, avec des r\u00f4les qu&rsquo;on peut attribuer soit \u00e0 la femme, soit \u00e0 l&rsquo;homme. On est donc plut\u00f4t ici dans une esp\u00e8ce d&rsquo;arbitraire culturel des r\u00f4les f\u00e9minins et masculins.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Deux ouvrages et deux auteurs sont repr\u00e9sentatifs de ce point de vue : Ruth Benedict, Patterns of Culture (1934),\u00a0et\u00a0Margareth Mead, M\u0153urs et sexualit\u00e9 en Oc\u00e9anie (1935). Je vous livre juste une petite citation de Margareth Mead : \u00ab Les traits de caract\u00e8re que nous attribuons au masculin ou au f\u00e9minin sont, pour nombre d&rsquo;entre eux sinon en totalit\u00e9, d\u00e9termin\u00e9s par le sexe d&rsquo;une fa\u00e7on aussi superficielle que le sont les v\u00eatements, les mani\u00e8res ou la coiffure qu&rsquo;une \u00e9poque assigne \u00e0 l&rsquo;un ou l&rsquo;autre sexe \u00bb. \u00a0On voit bien comment l&rsquo;id\u00e9e de genre vient s\u2019inscrire dans cette perspective. L&rsquo;anthropologie va en quelque sorte justifier et accr\u00e9diter cette id\u00e9e de genre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il y a une auteure contemporaine, Ir\u00e8ne Th\u00e9ry, qui a repris r\u00e9cemment cette perspective. Nous l&rsquo;avions invit\u00e9e au cePPecs pour une conf\u00e9rence<a href=\"#_ftn9\" name=\"_ftnref9\">[9]<\/a> au printemps 2009. Elle a expos\u00e9 ce point de vue en l&rsquo;inscrivant dans les th\u00e9ories du genre, en donnant d\u2019ailleurs du genre une d\u00e9finition qui est assez int\u00e9ressante. \u00ab Ce qui a domin\u00e9 pendant un certain nombre d&rsquo;ann\u00e9es la pens\u00e9e f\u00e9ministe, c&rsquo;est l&rsquo;id\u00e9e de l&rsquo;alternative oblig\u00e9e entre deux situations aussi simples qu&rsquo;oppos\u00e9es, la domination masculine d&rsquo;un c\u00f4t\u00e9, l&rsquo;\u00e9galit\u00e9 des sexes de l&rsquo;autre. Or, plus nos coll\u00e8gues anthropologues ont investigu\u00e9 les r\u00f4les masculins et f\u00e9minins et ont d\u00e9crit avec pr\u00e9cision la place respective des hommes et des femmes, des filles et des gar\u00e7ons, saisis dans la vie concr\u00e8te des syst\u00e8mes de parent\u00e9, les grandes c\u00e9r\u00e9monies rituelles, les mariages, les fun\u00e9railles, les grandes f\u00eates li\u00e9es aux saisons et les \u00e9v\u00e9nements de la vie quotidienne, plus ces anthropologues se sont aper\u00e7us que non seulement on ne pouvait pas exporter l\u00e0-bas notre conception identitaire du genre et de la personne mais qu&rsquo;on ne pouvait pas non plus exporter notre d\u00e9finition de l&rsquo;in\u00e9galit\u00e9<a href=\"#_ftn10\" name=\"_ftnref10\">[10]<\/a>\u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C&rsquo;est comme s\u2019il y avait dans chaque culture des configurations de genre relatives. Elle d\u00e9finit avec pr\u00e9cision le genre dans une perspective qu&rsquo;elle appelle <em>relationnelle<\/em>, inspir\u00e9e de philosophes du langage comme Ortigues et Descombes, perspective qui est d\u2019ailleurs antipsychanalytique, puisqu&rsquo;il n&rsquo;y a plus vraiment de moi, le moi n&rsquo;existant en quelque sorte que dans la relation. Elle d\u00e9finit le genre \u00e0 partir du langage : il n&rsquo;y a pas de genre pour le je et le tu, la subjectivit\u00e9 n\u2019y est pas sexu\u00e9e. Le genre n&rsquo;intervient qu\u2019\u00e0 la troisi\u00e8me personne quand appara\u00eet le il et le elle. \u00c7a veut dire que dans l&rsquo;exp\u00e9rience subjective quand je dis je ou tu, c&rsquo;est ind\u00e9termin\u00e9, c&rsquo;est seulement \u00e0 partir de l&rsquo;ext\u00e9rieur et dans la relation qu&rsquo;intervient le genre, dans les apparences et dans les relations.\u00a0La r\u00e9actualisation du culturalisme par Ir\u00e8ne Th\u00e9ry me semble hautement probl\u00e9matique. C\u2019est comme si il ne s&rsquo;\u00e9tait rien pass\u00e9 de fondamental dans notre histoire r\u00e9cente qui est simplement une configuration parmi d&rsquo;autres&#8230; C&rsquo;est ce qu&rsquo;elle dit d&rsquo;ailleurs \u00e0 la fin de son livre : \u00ab\u00a0nous devons arr\u00eater de croire qu&rsquo;il y a l\u00e0 quelque chose de tout \u00e0 fait nouveau qui aurait surgi\u00a0\u00bb. Eh bien, il faut l\u2019affirmer\u00a0: quelque chose de tout \u00e0 fait nouveau a surgi en cette fin de 20<sup>\u00e8me<\/sup> si\u00e8cle.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le point de vue \u00ab\u00a0dichotomique\u00a0\u00bb entre d\u2019une part les liens hi\u00e9rarchiques qui ont domin\u00e9 mill\u00e9nairement la distinction de sexe et d\u2019autre part la r\u00e9volution anthropologique en cours avec ce qu\u2019elle entra\u00eene en termes de convergence des genres est brillamment r\u00e9introduit en 2012 par Fran\u00e7oise H\u00e9ritier. Elle reformule une hypoth\u00e8se auparavant propos\u00e9e par Engels : \u00ab La valence et la domination masculine sont fond\u00e9es sur l&rsquo;appropriation par le genre masculin du pouvoir de f\u00e9condit\u00e9 f\u00e9minin et <em>ipso facto<\/em> sur la jouissance et la sexualit\u00e9 des femmes<a href=\"#_ftn11\" name=\"_ftnref11\">[11]<\/a>. \u00bb C&rsquo;est donc en quelque sorte le privil\u00e8ge f\u00e9minin de disposer d\u2019une ma\u00eetrise sur la reproduction de l&rsquo;esp\u00e8ce qui a amen\u00e9 les hommes \u00e0 rechercher une compensation, pour renverser en quelque sorte dans une domination culturelle ce qui repr\u00e9sentait une certaine domination naturelle. Cette th\u00e8se est aujourd&rsquo;hui tr\u00e8s r\u00e9pandue et est devenue majoritaire.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il y a un auteur, que nous connaissons bien au cePPecs, Marcel Gauchet, qui a repris et reformul\u00e9 cette th\u00e8se de Fran\u00e7oise H\u00e9ritier en 2018 sur le pourquoi de la domination masculine. Son erreur, avance-t-il, est d\u2019avoir attribu\u00e9 \u00e0 un groupe en particulier, les hommes, quelque chose qui ne pouvait raisonnablement int\u00e9resser que tout le monde. \u00ab\u00a0Il est permis de penser, \u00e9tant donn\u00e9 justement l\u2019enjeu de cette appropriation, qu\u2019il y a fallu une force plus large que l\u2019int\u00e9r\u00eat, si imp\u00e9rieux soit-il, d\u2019un groupe particulier. Une force qui ne peut \u00eatre raisonnablement imput\u00e9e, d\u00e8s lors, qu&rsquo;au groupe en son entier, au groupe en tant que tel, au-del\u00e0 de ses composantes. Car encore faut-il qu&rsquo;il existe et qu&rsquo;il dure, la facult\u00e9 procr\u00e9atrice y \u00e9tant non seulement int\u00e9ress\u00e9e, mais centrale. C&rsquo;est dans cette direction qu&rsquo;il faut chercher\u00a0<a href=\"#_ftn12\" name=\"_ftnref12\">[12]<\/a>\u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Gauchet reprend donc la th\u00e8se de Fran\u00e7oise H\u00e9ritier mais en soulignant que l&rsquo;enjeu mis en \u00e9vidence est tellement important qu\u2019il ne peut s\u2019agir que d\u2019une d\u00e9cision inconsciente prise par l&rsquo;ensemble du groupe. Puisque, dans cette question de la reproduction naturelle de l&rsquo;esp\u00e8ce, il y a aussi la question de sa reproduction en tant que groupe, de sa reproduction en tant que soci\u00e9t\u00e9 et en tant que culture. Premier d\u00e9placement de l&rsquo;hypoth\u00e8se. Le deuxi\u00e8me d\u00e9placement que va op\u00e9rer Gauchet, c&rsquo;est par rapport \u00e0 la hi\u00e9rarchie. Pourquoi y a-t-il hi\u00e9rarchie ? C&rsquo;est une hypoth\u00e8se qui est au c\u0153ur de toute son \u0153uvre depuis \u00ab\u00a0Le d\u00e9senchantement du monde\u00a0\u00bb. C&rsquo;est parce que justement il y a une deuxi\u00e8me \u00ab\u00a0exp\u00e9rience-butoir\u00a0\u00bb aussi primordiale que celle de la parent\u00e9 dont parle Fran\u00e7oise H\u00e9ritier, qui, de surcro\u00eet, sp\u00e9cifie la pens\u00e9e humaine\u00a0: l&rsquo;exp\u00e9rience de l&rsquo;invisible qui s\u2019ouvre \u00e0 elle avec le langage, l&rsquo;invisible de l&rsquo;exp\u00e9rience humaine qui pendant toute l\u2019histoire humaine va r\u00e9gner sur le visible. C&rsquo;est la d\u00e9finition qu&rsquo;il donne de la religion. La religion suppose une hi\u00e9rarchie de la culture sur la nature, de l&rsquo;invisible sur le visible, de l&rsquo;esprit sur la mati\u00e8re, etc. Ce qui explique pourquoi la relation entre le groupe qui est charg\u00e9 de la reproduction culturelle et celui qui est charg\u00e9 de la reproduction naturelle prend une forme hi\u00e9rarchique, explication bien plus satisfaisante, me semble-t-il, que la simple appropriation par le genre masculin du pouvoir de f\u00e9condit\u00e9 des femmes, une sorte d\u2019OPA sur la sexualit\u00e9 des femmes dont la r\u00e9ussite aurait travers\u00e9 les si\u00e8cles et les mill\u00e9naires.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Deuxi\u00e8me discipline concern\u00e9e, la psychanalyse. Freud, c&rsquo;est la critique qu\u2019en fait Antoinette Fouque, reste prisonnier de cette logique de la hi\u00e9rarchie. Nous connaissons tous ce genre de th\u00e8ses, l&rsquo;envie du p\u00e9nis chez la petite fille, etc. Tout cela est bien connu, sans oublier cependant les psychanalystes f\u00e9ministes qui ont, comme Antoinette Fouque, critiqu\u00e9 cette vision \u00ab\u00a0phallocentrique\u00a0\u00bb de la formation et du d\u00e9veloppement de la sexualit\u00e9 f\u00e9minine, la premi\u00e8re \u00e9tant M\u00e9lanie Klein. Le point commun \u00e0 toutes ces auteures, c\u2019est la r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 une f\u00e9minit\u00e9 premi\u00e8re qui se d\u00e9finisse autrement que n\u00e9gativement vis-\u00e0-vis du masculin. Je suis oblig\u00e9 de passer tr\u00e8s vite sur ce sujet auquel nous avons d\u00e9j\u00e0 consacr\u00e9 plusieurs s\u00e9ances par le pass\u00e9.<a href=\"#_ftn13\" name=\"_ftnref13\">[13]<\/a><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il reste alors le troisi\u00e8me corpus, les th\u00e9ories du genre. On pourrait dire qu&rsquo;\u00e0 c\u00f4t\u00e9\u00a0de la deuxi\u00e8me g\u00e9n\u00e9ration f\u00e9ministe, celle d\u2019Antoinette Fouque, qui prend en compte justement cette r\u00e9volution anthropologique, on a vu appara\u00eetre une troisi\u00e8me g\u00e9n\u00e9ration qui, je le disais en commen\u00e7ant, me semble nous mener dans une impasse. Elle a tellement pouss\u00e9 \u00e0 l&rsquo;extr\u00eame l&rsquo;id\u00e9e du genre qu&rsquo;il ne s&rsquo;agit plus comme dans la deuxi\u00e8me vague d&rsquo;ajouter quelque chose \u00e0 la nature pour s\u2019extraire de l\u2019essentialisme naturaliste. Il s&rsquo;agit v\u00e9ritablement de substituer le genre au sexe en \u00e9vacuant compl\u00e8tement la dimension du corps. \u00a0Apr\u00e8s n\u2019avoir \u00e9t\u00e9 que des corps ali\u00e9n\u00e9s \u00e0 l\u2019esp\u00e8ce, selon la critique des premi\u00e8res f\u00e9ministes, les femmes sont devenues de purs esprits sans corps. La femme n&rsquo;\u00e9tait qu&rsquo;un corps, dans le n\u00e9o-f\u00e9minisme contemporain, elle n&rsquo;a plus de corps. \u00c7a va tr\u00e8s loin.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Chez des philosophes comme Chantal Mouffe ou Marie H\u00e9l\u00e8ne Boursier, f\u00e9ministes de la troisi\u00e8me vague, le f\u00e9minisme va s&rsquo;\u00e9largir \u00e0 toutes les relations de domination et finalement s\u2019y diluer. Le rapport homme-femme devient un rapport social comme un autre, et le lien est \u00e9tabli entre les combats f\u00e9ministes et les courants identitaires, donc toutes les minorit\u00e9s. Comme le dit l\u2019une d\u2019entre elles: \u00ab Le sujet politique du f\u00e9minisme doit \u00eatre compris comme une cat\u00e9gorie fluctuante, volatile et intrins\u00e8quement erratique<a href=\"#_ftn14\" name=\"_ftnref14\">[14]<\/a>. \u00bb Donc, d&rsquo;une certaine mani\u00e8re on pourrait dire que ce nouveau sujet f\u00e9minin, mais masculin \u00e9galement, est insaisissable, enjoint au d\u00e9centrement permanent et seulement contraint d&rsquo;adopter le point de vue d\u2019une minorit\u00e9 suppos\u00e9ment domin\u00e9e, et par l\u00e0 m\u00eame, le point de vue de toutes les minorit\u00e9s.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">On est l\u00e0, je pense, dans une impasse : ces femmes qui n&rsquo;\u00e9taient reconnues que comme un corps \u00e0 exploiter ne sont ici plus reconnues que dans l&rsquo;abstraction de leur corps. Dr\u00f4le de retournement, et cette tendance contemporaine va s&rsquo;accompagner de mesures de plus en plus \u00e9tonnantes, par exemple, en Angleterre, on a propos\u00e9 que le sexe de l&rsquo;enfant reste ind\u00e9termin\u00e9 jusqu&rsquo;\u00e0 six ou sept ans et qu&rsquo;\u00e0 ce moment-l\u00e0 seulement il puisse choisir son sexe. C&rsquo;est le genrisme radical.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>L\u2019exp\u00e9rience du f\u00e9minin et du masculin<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Face \u00e0 cette impasse intellectuelle, la seule issue possible est de repartir de l\u2019exp\u00e9rience du f\u00e9minin (et de l\u2019exp\u00e9rience du masculin). Une d\u00e9marche de type \u00ab\u00a0ph\u00e9nom\u00e9nologique\u00a0\u00bb qui nous ram\u00e8nerait \u00e0 Simone de Beauvoir mais en tenant compte des acquis historiques d\u00e9cisifs de ces soixante derni\u00e8res ann\u00e9es. Une telle d\u00e9marche ne nous ram\u00e8ne pas \u00e0 l\u2019orni\u00e8re naturaliste\u00a0: la question n\u2019est pas celle d\u2019une essence du f\u00e9minin et d\u2019une essence du masculin mais, comme je l\u2019annon\u00e7ais en commen\u00e7ant cet expos\u00e9, de dispositions propres \u00e0 chacun des genres. Vu la nouveaut\u00e9 de cette exp\u00e9rience de la convergence des genres au regard de l\u2019ensemble de l\u2019histoire qui l\u2019a pr\u00e9c\u00e9d\u00e9e, la recherche ne peut ici que s\u2019apparenter \u00e0 un chantier. On peut cependant d\u2019ores et d\u00e9j\u00e0 en baliser les grands axes\u00a0: ils sont ceux qui structurent l\u2019exp\u00e9rience humaine en g\u00e9n\u00e9ral, l\u2019espace, le temps, l\u2019image, la relation \u00e0 l\u2019autre. Soit les donn\u00e9es de base de l\u2019exp\u00e9rience de l\u2019incarnation (\u00e0 suivre).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><a href=\"#_ftnref1\" name=\"_ftn1\">[1]<\/a> Le deuxi\u00e8me sexe, tome I, page 32, collection folio essais<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref2\" name=\"_ftn2\">[2]<\/a> Idem, p. 32<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref3\" name=\"_ftn3\">[3]<\/a> Idem, tome II, p. 591<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref4\" name=\"_ftn4\">[4]<\/a> Il y a deux sexes, collection folio actuel, p.103<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref5\" name=\"_ftn5\">[5]<\/a> Editions Gallimard, 2015<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref6\" name=\"_ftn6\">[6]<\/a> Le masculin en r\u00e9volution, Le d\u00e9bat, n\u00b0200<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref7\" name=\"_ftn7\">[7]<\/a> Dans le dossier Le masculin en r\u00e9volution, le d\u00e9bat n\u00b0200, voir sp\u00e9cialement Marcel Gauchet, La fin de la domination masculine et Jean-Marie Lacrosse, Le sexe a-t-il un genre\u00a0?<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref8\" name=\"_ftn8\">[8]<\/a> Le deuxi\u00e8me sexe, p.80<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref9\" name=\"_ftn9\">[9]<\/a> Publi\u00e9e dans la collection Temps d\u2019arr\u00eat sous le titre, Qu\u2019est-ce que la distinction de sexe\u00a0? T\u00e9l\u00e9chargeable \u00e0 l\u2019adresse\u00a0: <a href=\"http:\/\/www.yapaka.be\/professionnels\/publication\/qu-est-ce-que-la-distinction-de-sexe-irene-thery\">http:\/\/www.yapaka.be\/professionnels\/publication\/qu-est-ce-que-la-distinction-de-sexe-irene-thery<\/a><\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref10\" name=\"_ftn10\">[10]<\/a> op.cit. p.49<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref11\" name=\"_ftn11\">[11]<\/a> Fran\u00e7oise H\u00e9ritier, Masculin\/f\u00e9minin, II. Dissoudre la hi\u00e9rarchie, Odile Jacob\u00a0\u00ab\u00a0Poche\u00a0\u00bb, 2012, p.287<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref12\" name=\"_ftn12\">[12]<\/a> Marcel Gauchet, La fin de la domination masculine, in Le masculin en r\u00e9volution, Le d\u00e9bat n\u00b0200, p.76<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref13\" name=\"_ftn13\">[13]<\/a> Pour un expos\u00e9 d\u00e9taill\u00e9 de ces controverses, voir Camille Froidevaux-Metterie, op.cit.,\u00a0 La psychanalyse face \u00e0 l\u2019\u00e9nigme du f\u00e9minin, pp. 169-216<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref14\" name=\"_ftn14\">[14]<\/a> Elsa Dorlin, Sexe, genre et sexualit\u00e9s, PUF, \u00ab\u00a0Philosophies\u00a0\u00bb, 2008, p.97<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Ce texte est une retranscription de la premi\u00e8re partie du s\u00e9minaire de psychopathologie historique du cePPecs, qui s\u2019est tenu \u00e0 Bruxelles le 16 mai 2019. 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