{"id":485,"date":"2009-09-01T10:22:44","date_gmt":"2009-09-01T08:22:44","guid":{"rendered":"http:\/\/www.ceppecs.eu\/?p=485"},"modified":"2014-04-15T11:56:42","modified_gmt":"2014-04-15T09:56:42","slug":"les-tragedies-de-la-rage-adolescente","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.ceppecs.eu\/?p=485","title":{"rendered":"Les trag\u00e9dies de la rage adolescente"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\"><em>Article \u00e9crit par Jean-Marie Lacrosse et Martin Dekeyser et publi\u00e9 dans <a href=\"http:\/\/projeunes.be\/pjs_PDF\/RJ_archives\/resolument_jeunes_28_web.pdf\" target=\"_blank\">R\u00e9solument jeunes, n\u00b028, septembre-novembre 2009<\/a>.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Quelques jours \u00e0 peine apr\u00e8s la tuerie de Virginia Tech, Jonathan Littell, Prix Goncourt et Grand Prix de l\u2019Acad\u00e9mie fran\u00e7aise en 2006 pour son roman \u00ab\u00a0Les Bienveillantes\u00a0\u00bb, publiait un \u00ab\u00a0point de vue\u00a0\u00bb dans le quotidien \u00ab\u00a0Le Monde\u00a0\u00bb du 22 avril 2007 sous le titre \u00ab\u00a0Cho Seung-hui, ou l\u2019\u00e9criture du cauchemar\u00a0\u00bb. Il y proposait de reconna\u00eetre dans deux pi\u00e8ces de th\u00e9\u00e2tre du tueur, disponibles sur Internet gr\u00e2ce \u00e0 l\u2019obligeance d\u2019un de ses anciens condisciples, une forme de litt\u00e9rature. \u00ab\u00a0<em>A leur lecture, <\/em>\u00e9crit Littell<em>, nul ne pourra dire que Cho Seung-hui avait du talent\u00a0; pourtant, ces br\u00e8ves pi\u00e8ces, maladroites et juv\u00e9niles, bien mieux que de nombreuses \u0153uvres publi\u00e9es, nous disent cr\u00fbment la v\u00e9rit\u00e9 d\u2019une rage sans fond\u00a0; et si nous voulons bien faire n\u00f4tre la d\u00e9finition de la litt\u00e9rature que nous propose Georges Bataille, celle de textes auxquels <\/em>\u2018sensiblement leur auteur a \u00e9t\u00e9 contraint\u2019<em>, alors, d\u2019une certaine mani\u00e8re, nous devons reconna\u00eetre qu\u2019il y a ici litt\u00e9rature, une forme de litt\u00e9rature\u00a0: quelque chose qui se dit <\/em>\u00bb (1).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Reste que, si nous pensons comme Jonathan Littell que Cho Seung-hui, avec ses moyens malhabiles, \u00ab\u00a0<em>disait beaucoup de choses en ces quelques pages<\/em> \u00bb et que \u00ab\u00a0<em>avant d\u2019acheter des armes, Cho Seung-hui a tent\u00e9 d\u2019\u00e9crire, de mettre en sc\u00e8ne, devant ses pairs, des \u00e9l\u00e9ments de son d\u00e9sarroi<\/em> \u00bb (2), c\u2019est l\u2019interpr\u00e9tation m\u00eame de ce d\u00e9sarroi, tel que Littell entreprend de commencer \u00e0 le d\u00e9finir dans ce texte, qui ne nous para\u00eet gu\u00e8re convaincante. Elle nous entra\u00eene d\u2019embl\u00e9e vers une psychologie des profondeurs o\u00f9 dominent un certain nombre de th\u00e8mes chers \u00e0 la psychanalyse freudienne (<em>\u00ab\u00a0la terreur abjecte de l\u2019adolescent aux contours flous, terreur qui assaille le corps de toute part, qui revient comme merde, vieillesse, ob\u00e9sit\u00e9, et hantise de la sodomie, qui est figur\u00e9e sous la forme de la bouffe qui \u00e9touffe (\u2026), de l\u2019interdit oppos\u00e9 au jeu (\u2026), d\u2019une m\u00e8re passive et viol\u00e9e, de l\u2019angoisse et de l\u2019inceste (\u2026)<\/em> \u00bb. Loin de nous, bien au contraire, l\u2019id\u00e9e de d\u00e9nigrer ou de minimiser la contribution qu\u2019une psychologie des profondeurs pourrait apporter au d\u00e9chiffrement de ces effroyables \u00e9garements de l\u2019esprit. Mais, outre que nous ne disposons pas ici du mat\u00e9riau le plus \u00e0 m\u00eame de nous guider vers ces zones d\u2019apn\u00e9e, la clinique individuelle du tueur, une telle plong\u00e9e risque de nous faire manquer ce qui se donne \u00e0 voir le plus directement, \u00e0 la surface m\u00eame de ces r\u00e9cits. Or il est de bonne m\u00e9thode, nous semble-t-il, de pratiquer une stricte \u00e9conomie des moyens interpr\u00e9tatifs en s\u2019effor\u00e7ant de coller au r\u00e9cit et d\u2019en d\u00e9gager la coh\u00e9rence intrins\u00e8que.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><!--more-->En l\u2019occurrence, l\u2019univers camp\u00e9 par ces pi\u00e8ces ne nous est pas totalement \u00e9tranger. Cela fait maintenant une bonne dizaine d\u2019ann\u00e9es qu\u2019une poign\u00e9e de r\u00e9alisateurs nous proposent des films traitant, \u00e0 travers le prisme de la jeunesse contemporaine, de la situation d\u2019anomie et de tension qui r\u00e8gne tant au sein de la famille que de l\u2019\u00e9cole. Ainsi, \u00ab\u00a0Elephant\u00a0\u00bb de Gus Van Sant, pour ne prendre qu\u2019un exemple parmi d\u2019autres, s\u2019essaie \u00e0 brosser le portrait, certes impressionniste, des deux jeunes responsables de la tuerie de Columbine \u00e0 travers l\u2019expos\u00e9 syst\u00e9matique de leur environnement humain, social et m\u00eame naturel. Si l\u2019on peut \u00e0 juste titre reprocher au film de ne pas expliciter suffisamment son analyse, pr\u00e9f\u00e9rant mettre en avant la dimension d\u2019\u00e9tranget\u00e9 et d\u2019incompr\u00e9hensibilit\u00e9 de l\u2019acte fou, dont il cherche pourtant un peu maladroitement par ailleurs \u00e0 expliquer les divers rouages, il n\u2019a pas \u00e9chapp\u00e9 \u00e0 certains qu\u2019on pouvait y voir, entre autres choses, la mise en sc\u00e8ne d\u00e9lib\u00e9r\u00e9e d\u2019un monde sans adultes.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C\u2019est, par exemple, par l\u2019\u00e9vocation de ce film et du drame qu\u2019il relate que s\u2019ouvre la p\u00e9n\u00e9trante analyse d\u2019Eric Deschavanne et Pierre-Henri Tavoillot sur \u00ab\u00a0La Confusion des \u00c2ges\u00a0\u00bb, premi\u00e8re partie de leur \u00ab\u00a0Philosophie des \u00e2ges de la vie\u00a0\u00bb (3)\u00a0: \u00ab\u00a0<em>Des \u00e9l\u00e8ves marchent dans les couloirs interminables de leur <\/em>high school<em>. Ils sont seuls, livr\u00e9s \u00e0 eux-m\u00eames. Ils marchent, s\u2019arr\u00eatent et repartent, tout au long d\u2019une journ\u00e9e remplie d\u2019insignifiantes occupations. Et puis, \u00e0 quelques infimes d\u00e9tails, on per\u00e7oit qu\u2019une trag\u00e9die se pr\u00e9pare\u00a0: une de ces tueries absurdes et impr\u00e9visibles dont les lyc\u00e9es am\u00e9ricains \u2013 Columbine en 1999 \u2013 furent le th\u00e9\u00e2tre. Tel est le fil conducteur, au premier abord d\u00e9concertant, adopt\u00e9 par Gus Van Sant dans le film <\/em>Elephant<em>, Palme d\u2019or 2003 au Festival de Cannes. Pourquoi, se demande-t-il, des jeunes <\/em>sans histoire<em> se mettent brusquement \u00e0 tirer sur tout ce qui bouge\u00a0? Au terme du film, une \u00e9bauche de r\u00e9ponse appara\u00eet\u00a0: parce que les adultes ont disparu<\/em> \u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Reste que ces tentatives cin\u00e9matographiques, \u00e0 quelques exceptions pr\u00e8s, se heurtent \u00e0 chaque fois aux limites d\u2019une approche trop ext\u00e9rieure \u00e0 leur objet. C\u2019est bien entendu sur ce point que les pi\u00e8ces de Cho Seung-hui nous int\u00e9ressent plus particuli\u00e8rement puisqu\u2019elles objectivent une r\u00e9alit\u00e9 saisie pour ainsi dire de l\u2019int\u00e9rieur. Elles sont l\u2019\u0153uvre d\u2019un auteur qui participe pleinement de ce qu\u2019il tente de nous dire et qui nous permet, de la sorte, de saisir non plus une projection du monde adolescent \u00e9ventuellement d\u00e9form\u00e9e par le regard de l\u2019adulte mais de coller au plus pr\u00e8s de ce monde m\u00eame.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il importe cependant de ne pas se m\u00e9prendre dans l\u2019abord de ces pi\u00e8ces. L\u2019incompr\u00e9hension dont elles ont fait l\u2019objet aussi bien avant qu\u2019apr\u00e8s la tuerie du 16 avril 2007 n\u2019est que la cons\u00e9quence d\u2019un puissant \u00e9cran id\u00e9ologique qui emp\u00eache de traiter ces textes comme ils sont. Nous nous proposons modestement dans cet article de rendre compte en l\u2019analysant de ce qui s\u2019y donne \u00e0 voir, ni plus ni moins. Bien que, r\u00e9p\u00e9tons-le, d\u2019autres approches puissent \u00e9galement se justifier, ce n\u2019est \u00e0 notre avis qu\u2019au prix d\u2019une recontextualisation sociologique de ces pi\u00e8ces qu\u2019il nous sera possible d\u2019exposer l\u2019esp\u00e8ce de perception extra-lucide du malaise contemporain dans la famille et dans l\u2019\u00e9ducation dont elles t\u00e9moignent.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>L\u2019\u00e9clipse de l\u2019institution<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Deux derni\u00e8res observations avant d\u2019entrer dans le vif du sujet, une sur la discipline, l\u2019autre sur le cadre d\u2019interpr\u00e9tation dont participe notre analyse.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les deux auteurs de ce texte pratiquent depuis plus d\u2019une d\u00e9cennie une discipline qui porte le nom, un peu barbare il est vrai, de psychopathologie historique. Cette discipline r\u00e9unit des psys \u2013 psychiatres et psychologues \u2013, des sociologues et des travailleurs sociaux pour tenter d\u2019\u00e9clairer des questions qui p\u00e2tissent cruellement de la s\u00e9paration op\u00e9r\u00e9e au 20<sup>\u00e8me<\/sup> si\u00e8cle entre la psychologie d\u2019une part, la sociologie de l\u2019autre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cette d\u00e9marche nous para\u00eet d\u2019autant plus n\u00e9cessaire aujourd\u2019hui que la r\u00e9alit\u00e9, aussi bien individuelle que sociale, est totalement obscurcie par cette puissante id\u00e9ologie qui semble proclamer\u00a0: il n\u2019y a que des individus. Le social n\u2019est alors con\u00e7u que comme la rencontre de ces individus harmonieusement arbitr\u00e9e, suppose-t-on, par le march\u00e9 et les int\u00e9r\u00eats. C\u2019est ce que l\u2019on appelle dans le langage courant le n\u00e9olib\u00e9ralisme \u00e0 ceci pr\u00e8s qu\u2019il faut y voir selon nous non pas un ph\u00e9nom\u00e8ne relevant de l\u2019\u00e9conomie mais un ph\u00e9nom\u00e8ne id\u00e9ologique qui s\u2019applique \u00e0 toutes les sph\u00e8res de l\u2019existence. Ce puissant trompe-l\u2019\u0153il id\u00e9ologique est le r\u00e9sultat de ce qui constitue la vague de fond de nos soci\u00e9t\u00e9s depuis une trentaine d\u2019ann\u00e9es\u00a0: l\u2019hyperindividualisation.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le social y perd toute ressemblance avec ce qu\u2019il \u00e9tait pour les fondateurs de la sociologie, Durkheim et Mauss, et ce qu\u2019il reste \u00e9videmment encore aujourd\u2019hui\u00a0: le social, c\u2019\u00e9tait et c\u2019est toujours le domaine de l\u2019<em>institution<\/em>. Tout dans l\u2019esp\u00e8ce humaine est institu\u00e9 et c\u2019est ce qui la distingue de quelqu\u2019esp\u00e8ce animale que ce soit. A commencer au niveau le plus \u00e9l\u00e9mentaire par le langage, mais aussi le march\u00e9, les jeux comme le football ou les \u00e9checs, etc. L\u2019humanit\u00e9 est constitu\u00e9e de part en part d\u2019institutions. L\u2019individu coup\u00e9 de l\u2019institution n\u2019est qu\u2019une abstraction, une robinsonnade disait Karl Marx. Il y a d\u2019ailleurs une institution sp\u00e9cifique \u00e0 la modernit\u00e9\u00a0: l\u2019institution de l\u2019individu.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cette id\u00e9ologie anti-institutionnelle, principale cause, entre parenth\u00e8se, de la crise financi\u00e8re et \u00e9conomique que nous connaissons, ne nie pas totalement l\u2019existence d\u2019institutions. Mais loin d\u2019y reconna\u00eetre la condition m\u00eame de toute activit\u00e9 humaine, avec sa capacit\u00e9 de libert\u00e9 et d\u2019inventivit\u00e9, elle n\u2019y voit que des instances oppressives susceptibles de menacer notre libert\u00e9 et donc appr\u00e9hend\u00e9es de fa\u00e7on r\u00e9pulsive. L\u2019institution, pour le contemporain lambda, c\u2019est l\u2019Etat, la Police, l\u2019Arm\u00e9e, etc.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cette vision tronqu\u00e9e du monde humain entra\u00eene \u00e9videmment les cons\u00e9quences les plus lourdes pour cet \u00e2ge de la vie qu\u2019est l\u2019adolescence dont nous pouvons donner une d\u00e9finition pr\u00e9cise\u00a0: l\u2019adolescence, c\u2019est l\u2019\u00e2ge par lequel passe l\u2019enfant pour acc\u00e9der \u00e0 la personne, c\u2019est-\u00e0-dire pour devenir acteur dans le social. Mais comment entrer dans le social quand celui-ci n\u2019a plus ni visage ni nom autre que celui d\u2019une jungle o\u00f9 il faut gagner \u00e0 tout prix et tirer son \u00e9pingle du jeu, un social o\u00f9 circulent deux id\u00e9aux majeurs\u00a0: devenir riche et\/ou c\u00e9l\u00e8bre. La plupart des adolescents parviennent \u00e0 sortir de cette \u00e9preuve sans trop de d\u00e9g\u00e2ts mais aussi sans grande envie de s\u2019int\u00e9grer dans une telle soci\u00e9t\u00e9. Quelques-uns, plus nombreux qu\u2019auparavant, et ce n\u2019est h\u00e9las pas fini, se suicident ou deviennent des \u00ab\u00a0mass-murderer\u00a0\u00bb (tueurs de masse) comme Cho Seung-hui.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Richard McBeef ou la figure institutionnelle emp\u00each\u00e9e<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Nous disposons de deux courtes pi\u00e8ces en un acte r\u00e9dig\u00e9es par Cho Seung-hui pour un cours d\u2019exercices d\u2019\u00e9criture (\u00ab\u00a0playwriting\u00a0\u00bb) dans le cadre de sa licence d\u2019anglais. La premi\u00e8re, et de loin la plus int\u00e9ressante, s\u2019intitule \u00ab\u00a0Richard McBeef\u00a0\u00bb (4). Elle met en sc\u00e8ne trois personnages\u00a0: le beau-p\u00e8re (Richard), la m\u00e8re (Sue) et le fils (John), \u00e2g\u00e9s respectivement de quarante et de treize ans.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019action d\u00e9bute dans la cuisine, par une belle matin\u00e9e ensoleill\u00e9e. John entre dans la pi\u00e8ce pour prendre une barre de c\u00e9r\u00e9ales tandis que Richard est assis et lit le journal. Il salue John en faisant mine de sourire. Celui-ci lui r\u00e9pond en l\u2019appellant \u00ab\u00a0Dick\u00a0\u00bb (diminutif de Richard mais aussi p\u00e9nis en argot). Richard pr\u00e9f\u00e9rerait qu\u2019il dise \u00ab\u00a0papa\u00a0\u00bb. F\u00e2ch\u00e9, John lui fait remarquer qu\u2019il n\u2019est pas son p\u00e8re. Afin d\u2019entamer une conversation, Richard prend une chaise et s\u2019assied en face de lui. John l\u2019envoie sur les roses, quitte la pi\u00e8ce et va s\u2019asseoir devant la t\u00e9l\u00e9vision dans le salon. Richard le suit et tente de raisonner l\u2019adolescent\u00a0: \u00ab\u00a0Je ne suis peut-\u00eatre pas ton p\u00e8re biologique mais je suis ton nouveau p\u00e8re. Nous vivons sous le m\u00eame toit\u2026 Allons, fils, donne-moi une chance\u00a0\u00bb. Il met sa main sur le genou de John. Celui-ci la lui retire aussit\u00f4t tout en l\u2019accusant de p\u00e9dophilie.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Tandis que Richard lui demande la raison profonde de sa col\u00e8re, John lui r\u00e9pond\u00a0qu\u2019il a assassin\u00e9 son p\u00e8re. Richard s\u2019en d\u00e9fend. John l\u2019accuse alors d\u2019avoir cach\u00e9 le meurtre, comparant cela \u00e0 une conspiration telle que celle commise par le gouvernement \u00e0 propos de John Lennon et Marilyn Monroe. Richard interloqu\u00e9, John poursuit en lui rappelant qu\u2019il a travaill\u00e9 comme fonctionnaire (huissier) par le pass\u00e9. Richard veut r\u00e9pliquer mais John l\u2019interrompt violemment en l\u2019insultant. Richard se f\u00e2che et s\u2019appr\u00eate \u00e0 lever la main sur John quand sa m\u00e8re descend les escaliers.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Celle-ci plonge aussit\u00f4t sur son fils pour le prot\u00e9ger\u00a0puis prend vigoureusement Richard\u00a0\u00e0 partie\u00a0: \u00ab\u00a0Qu\u2019est-ce que tu es en train de faire \u00e0 mon fils\u00a0? (\u2026) Tu allais le frapper\u00a0?\u00a0\u00bb. Elle l\u2019accuse de duplicit\u00e9\u00a0: \u00ab\u00a0Tu disais que tu voulais avoir une chouette conversation pour t\u2019entendre avec lui. Et c\u2019est cela que je te surprends en train de faire\u00a0! Quel genre de beau-p\u00e8re es-tu\u00a0? Tu pr\u00e9tends \u00eatre sympathique tout en arborant un faux sourire sur ton visage bouffi\u00a0!\u00a0\u00bb. Richard tente de prendre la parole mais Sue ne l\u2019\u00e9coute pas et le coupe aussit\u00f4t. Parvenant n\u00e9anmoins \u00e0 lui dire qu\u2019il s\u2019est fait insulter tandis qu\u2019il essayait d\u2019avoir une discussion normale avec son fils, Sue lui r\u00e9pond que cela est tout \u00e0 fait impossible et qu\u2019il ferait mieux de montrer un peu de compassion \u00e0 l\u2019\u00e9gard de John car il vient tout juste de perdre son p\u00e8re. Ce dernier interrompt alors la conversation en affirmant que Richard a tent\u00e9 de toucher ses parties g\u00e9nitales.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Furibonde, Sue frappe Richard \u00e0 de multiples reprises, s\u2019aidant m\u00eame de ses chaussures. Celui-ci l\u2019effleure avec son bras et lui demande de l\u2019\u00e9couter. Effray\u00e9e par le geste, Sue l\u2019accuse aussit\u00f4t de vouloir la frapper elle aussi. Elle court se r\u00e9fugier dans la cuisine et, tout en jetant tout ce qui lui passe sous la main sur Richard, crie \u00e0 John d\u2019aller s\u2019enfermer dans sa chambre. Elle insulte Richard et court dans la cave tandis qu\u2019il tente de la raisonner. Il finit par se mettre \u00e0 genoux, levant les mains en l\u2019air. Tandis qu\u2019elle lui jette encore des objets \u00e0 la figure, il lui explique que, bien que John cumule les troubles de la pubert\u00e9 et ceux provoqu\u00e9s par la mort inopin\u00e9e de son p\u00e8re, il finira bien par surmonter ces \u00e9preuves si on lui en laisse le temps. Sue visiblement un peu calm\u00e9e, Richard l\u2019appelle par son petit nom puis lui propose de monter dans la chambre pour pratiquer une levrette comme elle l\u2019aime.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Pendant ce temps, John, dans sa chambre, jette des fl\u00e8ches sur une photo de Richard tout en prof\u00e9rant des menaces de mort \u00e0 son encontre. Il rejoint ensuite sa m\u00e8re dans la cave et lui dit que Richard a tu\u00e9 son p\u00e8re et l\u2019a frapp\u00e9. Sue prend alors une tron\u00e7onneuse et la brandit face \u00e0 Richard qui sort de la maison et va se r\u00e9fugier dans sa voiture. Une demi-heure plus tard, John rejoint Richard et s\u2019assied sur le si\u00e8ge passager. Tout en mangeant une barre de c\u00e9r\u00e9ales, il se demande pourquoi il fait si beau dehors. Tandis que Richard est encore rouge de col\u00e8re apr\u00e8s ce qui vient de se passer, John lui explique d\u2019un ton m\u00e9prisant pourquoi il ne l\u2019aime pas\u00a0: \u00ab\u00a0Tu veux savoir pourquoi je ne t\u2019aime pas\u00a0? Parce que tu ne peux pas vraiment nourrir ma m\u00e8re. Tu gagnes le salaire minimum. Tout ce que tu sais faire, c\u2019est la baiser. Tu es un moins que rien. (\u2026) Et tu me demandes de t\u2019appeler papa\u00a0? D\u2019accord. Eh papa, tu es un trou de cul\u00a0!\u00a0\u00bb. Richard, furieux, lui demande alors comment il ose parler comme cela \u00e0 son beau-p\u00e8re. John prend sa barre de c\u00e9r\u00e9ales entam\u00e9e et lui enfonce dans la bouche pour essayer de l\u2019\u00e9touffer. Richard le repousse puis lui porte un coup mortel tandis qu\u2019il venait encore une fois de l\u2019insulter.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cette premi\u00e8re pi\u00e8ce installe d\u2019entr\u00e9e de jeu un climat de tension entre John et Richard. Au sourire forc\u00e9 de Richard succ\u00e8de aussit\u00f4t une r\u00e9plique de John qui ram\u00e8ne Richard \u00e0 la fois dans un rapport d\u2019horizontalit\u00e9 avec lui (c\u2019est entre pairs qu\u2019on s\u2019appelle par son diminutif) et le r\u00e9duit \u00e0 son organe sexuel, \u00e9vacuant du m\u00eame coup toute dimension, sinon de g\u00e9nitalit\u00e9, du moins de parentalit\u00e9. Or si Richard ne peut \u00eatre reconnu par John comme son (beau)-p\u00e8re, que peut-il \u00eatre sinon l\u2019objet du d\u00e9sir de sa m\u00e8re.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Si l\u2019on peut supposer que le rapport entre John et Richard \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 tendu avant que l\u2019action ne commence pour nous, on comprend assez vite que la col\u00e8re de John va progresser \u00e0 mesure que Richard tente de se mettre en position de (beau)-p\u00e8re. John ne cesse d\u2019emp\u00eacher que cette configuration se mette en place\u00a0: en insultant Richard, en quittant la pi\u00e8ce au moment o\u00f9 celui-ci veut entamer la discussion, en se mettant devant la t\u00e9l\u00e9vision. Puisqu\u2019il n\u2019a en face de lui qu\u2019un individu, John ne voit pas pourquoi il devrait faire un quelconque effort pour s\u2019entendre avec lui s\u2019il n\u2019en ressent pas la moindre envie. Apr\u00e8s tout, pourquoi lui impose-t-on la compagnie de ce type\u00a0? Aussi, lorsque Richard met sa main sur son genou, c\u2019est aussit\u00f4t \u00e0 un d\u00e9sir dont il ferait l\u2019objet qu\u2019il attribue ce geste. Si Richard cherche \u00e0 nouer \u00e0 ce point un dialogue avec lui, et ce malgr\u00e9 les multiples refus que John lui a oppos\u00e9s, cela ne peut \u00eatre \u00e0 son sens que parce qu\u2019il a des vues sur lui. Sinon, comment expliquer une telle obstination dans sa volont\u00e9 de proximit\u00e9 et d\u2019entente\u00a0? Richard se voit identifi\u00e9 \u00e0 un p\u00e9dophile par un John de plus en plus violent, \u00e0 proportion de la connotation qu\u2019il vient de donner au geste de son beau-p\u00e8re.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">A travers la tension entre John et Richard, Cho Seung-hui met en sc\u00e8ne deux configurations possibles pour saisir la r\u00e9alit\u00e9 sociale. D\u2019une part un rapport purement interindividuel, de l\u2019autre un rapport institutionnel de parent\u00e9. Leurs positions sont en effet pr\u00e9sent\u00e9es ici comme absolument irr\u00e9conciliables puisque, si pour John la sc\u00e8ne s\u2019inscrit dans un cadre purement individuel, pour Richard, au contraire, c\u2019est la n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019\u00e9tablir un rapport de parentalit\u00e9 qui pr\u00e9vaut. Notons bien qu\u2019il n\u2019est pas ici question de proposer une double nature des acteurs, \u00e0 la fois parents et individus. Au contraire, la pi\u00e8ce somme chacun de choisir son camp si l\u2019on peut dire. Davantage, elle n\u2019aura de cesse de pr\u00e9senter le point de vue individuel comme offensif et celui de l\u2019institution comme d\u00e9fensif. C\u2019est John qui accuse et le (beau)-p\u00e8re qui va tenter de se d\u00e9fendre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">A ceci pr\u00e8s que John en vient ensuite \u00e0 accuser Richard du meurtre de son p\u00e8re. Se pla\u00e7ant cette fois-ci du c\u00f4t\u00e9 de l\u2019institution, il reproche \u00e0 Richard d\u2019avoir tu\u00e9 la figure qui l\u2019incarnait pour lui et cela, pour finir dans les culottes de sa m\u00e8re, autrement dit, dans un but purement individuel puisque relevant du d\u00e9sir sexuel. On le voit, John occupe une position tout \u00e0 fait ambivalente vis-\u00e0-vis de l\u2019institution puisque, tout en refusant \u00e0 Richard d\u2019occuper la position de (beau)-p\u00e8re, il lui reproche d\u2019avoir \u00e9limin\u00e9 celui qui l\u2019occupait jadis. Dans l\u2019esprit de John, il y a manifestement confusion entre la fonction parentale et l\u2019individualit\u00e9 concr\u00e8te qui l\u2019occupe temporairement.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">John accuse ensuite Richard d\u2019avoir cach\u00e9 le meurtre et compare cette conspiration \u00e0 celles commises par le gouvernement \u00e0 l\u2019encontre de John Lennon et Marilyn Monroe. Voil\u00e0 maintenant John qui reproche \u00e0 Richard d\u2019avoir particip\u00e9 de l\u2019institution (en tant que huissier), assimilant automatiquement le dit point de vue de l\u2019institution \u00e0 la raison d\u2019Etat, par d\u00e9finition opaque aux individus et susceptible de leur part de diverses projections fantasmatiques complotistes. En somme, Richard incarne le point de vue de l\u2019institution au sein de la famille, et c\u2019est bien de cela que John l\u2019accuse. Autrement dit, il reconna\u00eet ici la fonction institutionnelle de (beau)-p\u00e8re de Richard mais sur un mode r\u00e9pulsif. En r\u00e9alit\u00e9, John n\u2019a de cesse de diminuer Richard. S\u2019il est un p\u00e8re, cela ne peut \u00eatre qu\u2019un meurtrier. S\u2019il ne l\u2019est pas, ce n\u2019est qu\u2019un partenaire sexuel de sa m\u00e8re.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il s\u2019agit maintenant d\u2019introduire le troisi\u00e8me terme de la pi\u00e8ce\u00a0: la m\u00e8re (Sue). Celle-ci appara\u00eet au moment o\u00f9 Richard menace John de sa lourde main, exasp\u00e9r\u00e9 par son entreprise syst\u00e9matique de mise en pi\u00e8ce tant de la fonction qu\u2019il occupe que de son individualit\u00e9. Aussit\u00f4t, elle adopte le point de vue de John. C\u2019est son fils, sous-entendant par l\u00e0 que Richard ne peut en \u00eatre le (beau)-p\u00e8re. Elle joue son fils contre Richard. Le voyant lever la main sur John, elle s\u2019offusque d\u2019une telle attitude, \u00e0 contre-courant de celle conciliante et sympathique qu\u2019elle attendrait d\u2019un beau-p\u00e8re. On per\u00e7oit ici l\u2019incertitude permanente qui risque de peser sur ces familles dites \u00ab\u00a0recompos\u00e9es\u00a0\u00bb\u00a0: la famille est-elle faite d\u2019un duo m\u00e8re-fils ou d\u2019un trio (beau)-p\u00e8re, m\u00e8re, fils. Situation rendue encore plus probl\u00e9matique par le matriarcat psychique qui est devenu aujourd\u2019hui la norme dans toutes les familles, recompos\u00e9es ou non\u00a0: c\u2019est d\u00e9sormais la femme qui porte l\u2019autorit\u00e9 dans la famille.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Prenant le relais de son fils, elle poursuit en n\u2019accordant pas le moindre cr\u00e9dit \u00e0 la parole de Richard, parole qu\u2019elle n\u2019h\u00e9site pas \u00e0 couper. C\u2019est \u00e0 cet endroit que l\u2019on apprend la mort r\u00e9cente du p\u00e8re (un mois). Richard nous ayant signifi\u00e9 pr\u00e9c\u00e9demment qu\u2019il \u00e9tait pr\u00e9sent sur le bateau lors de l\u2019accident, on peut raisonnablement supposer qu\u2019il fr\u00e9quentait d\u00e9j\u00e0 la m\u00e8re, qu\u2019il avait peut-\u00eatre d\u00e9j\u00e0 des vues sur elle (et r\u00e9ciproquement) voire qu\u2019il \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 dans son lit avant que le p\u00e8re ne meure. Reste qu\u2019elle n\u2019a pour ainsi dire pas pris le temps du deuil, ce qui, on peut le comprendre, peut exciter la v\u00e9h\u00e9mence de John \u00e0 l\u2019\u00e9gard de cet intrus qu\u2019est Richard. Le p\u00e8re \u00e9tant en quelque sorte encore pr\u00e9sent symboliquement, on ne voit pas comment Richard pourrait s\u2019y substituer.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">John aurait pu \u00e9galement reprocher la situation \u00e0 sa m\u00e8re. Il n\u2019en est rien. Sa fonction maternelle l\u2019emp\u00eache de la saisir comme objet de d\u00e9sir. Or la pr\u00e9sence de Richard ne signifie que cela. John va ensuite exacerber ce point de vue en rappelant \u00e0 sa m\u00e8re qu\u2019il s\u2019est aussi int\u00e9ress\u00e9 sexuellement \u00e0 lui. Mais pour Sue, la fonction filiale de John occulte toute dimension explicite de d\u00e9sir \u00e0 son \u00e9gard. A la violence de John d\u00e9coulant du fait que Richard ne puisse que s\u2019int\u00e9resser sexuellement \u00e0 sa m\u00e8re va r\u00e9pondre celle de Sue, r\u00e9vuls\u00e9e qu\u2019il puisse \u00eatre suppos\u00e9 avoir fait des avances \u00e0 son fils. Il n\u2019est pas difficile de saisir ici une figure du couple fusionnel r\u00e9unissant la m\u00e8re et le fils, une des configurations possibles de la famille monoparentale contemporaine face \u00e0 l\u2019intrus. S\u2019il n\u2019y a pas d\u2019inceste sur le plan r\u00e9el, reste qu\u2019au niveau symbolique, on n\u2019en est pas loin. La m\u00e8re nie, tout comme John, la dimension de l\u2019institution en refusant \u00e0 Richard de tenir cette position lorsqu\u2019il fait mine de l\u2019occuper, en ne lui accordant aucun cr\u00e9dit (en tant que figure institutionnelle), en l\u2019insultant, en lui coupant la parole (en tant que parole de l\u2019institution) mais aussi en vidant sa fonction de toute substance.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Richard n\u2019a plus alors qu\u2019\u00e0 lever les mains en l\u2019air et se mettre \u00e0 genou, tel un criminel qui accepte de se rendre aux forces de police (le point de vue de la loi \u00e9tant ici incarn\u00e9 par le couple m\u00e8re-fils en tant que figure exemplaire de la famille monoparentale). Bien que la m\u00e8re semble ensuite reprendre la raison au nom du point de vue de l\u2019institution propos\u00e9 par Richard, il est curieux de constater que ce dernier l\u2019interpelle ensuite par un diminutif fortement connot\u00e9 la rappelant \u00e0 lui comme partenaire sexuel (\u00ab\u00a0honey-poo\u00a0\u00bb). Comme si elle ne pouvait entendre son discours en tant que (beau)-p\u00e8re que d\u00e9guis\u00e9 sous le masque de l\u2019individu, possible sujet et objet de d\u00e9sir. Mais c\u2019est sans compter sur le rappel \u00e0 l\u2019ordre de John qui vient ass\u00e9ner une troisi\u00e8me accusation. P\u00e9dophile, bisexuel, violeur, violent, psychopathe et meurtrier, Richard devient en plus, aux yeux de la m\u00e8re, le fossoyeur de l\u2019institution en tant qu\u2019assassin du p\u00e8re.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C\u2019est dans le d\u00e9nouement que ce drame de la confusion des places atteint son maximum d\u2019intensit\u00e9. Car le long acte d\u2019accusation expos\u00e9 par John \u00e0 la fin de la pi\u00e8ce le place, lui, individu hyperindividualis\u00e9, en position de procureur de la vertu contre le caract\u00e8re \u00ab\u00a0individualiste\u00a0\u00bb de Richard. L\u2019acte d\u2019accusation est \u00e9loquent. Il ne peut s\u2019occuper de sa m\u00e8re ni sur le plan financier ni sur le plan sexuel. C\u2019est un paresseux, un impuissant qui passe son temps \u00e0 s\u2019engraisser. Comment un tel individu n\u2019ayant aucun sens de l\u2019institution pourrait-il faire fonction de p\u00e8re\u00a0? On ne peut ici que comprendre le point de vue de John, tout en trouvant pour le moins \u00e9tonnant non seulement qu\u2019il ne se soit pas appliqu\u00e9 ce jugement \u00e0 lui-m\u00eame (comble du clivage qui l\u2019anime) mais qu\u2019il fasse pr\u00e9cis\u00e9ment ce reproche au seul personnage de la pi\u00e8ce qui s\u2019est \u00e9vertu\u00e9 tout au long de celle-ci \u00e0 rappeler le point de vue de l\u2019institution. John d\u00e9roule un discours qui ne peut se supporter d\u2019aucun statut qui le l\u00e9gitime et ce proc\u00e8s appara\u00eet comme une mystification. John n\u2019est nullement en position de juge. Pas de tiers possible en effet dans des relations purement dyadiques. Ce face \u00e0 face inclut d\u00e8s lors n\u00e9cessairement la disparition de l\u2019autre comme clarification du diff\u00e9rend qui les oppose. John tente alors d\u2019\u00e9touffer Richard mais c\u2019est le plus fort qui bien entendu l\u2019emporte. La disparition de l\u2019autre, ce sera heureusement dans la plupart des situations r\u00e9elles non le meurtre mais la rupture du couple ou une sorte de compromis fragile bas\u00e9 sur l\u2019accoutumance r\u00e9ciproque.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>Mr Brownstone ou le casino-monde<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La seconde pi\u00e8ce s\u2019intitule \u00ab\u00a0Mr Brownstone\u00a0\u00bb (5). Elle met en sc\u00e8ne quatre personnages\u00a0: trois adolescents de dix-sept ans (John, Jane, Joe) et leur professeur de math\u00e9matique (Mr Brownstone), \u00e2g\u00e9 de quarante-cinq ans.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">L\u2019action prend place dans un casino. Les trois adolescents conversent, assis devant des machines \u00e0 sous. Ils n\u2019en reviennent pas d\u2019avoir pu entrer avec une fausse identit\u00e9. Les voici enfin tranquilles, dans le seul endroit o\u00f9 ils peuvent souffler car ils n\u2019y rencontreront pas l\u2019un de leurs professeurs\u00a0: Mr Brownstone. John\u00a0: \u00ab\u00a0C\u2019est comme un parasite. Il vit de la mis\u00e8re qu\u2019il inflige aux autres \u00bb. Jane\u00a0: \u00ab\u00a0J\u2019esp\u00e8re que ce vieux pet aura une attaque cardiaque et tombera mort comme les personnes \u00e2g\u00e9es sont suppos\u00e9es le faire \u00bb. Les trois comp\u00e8res s\u2019insurgent contre le comportement injuste d\u2019un professeur qui se permet de retirer des points lorsque vous oubliez de lui rendre deux devoirs ou de vous retenir apr\u00e8s l\u2019\u00e9cole pour une blague inoffensive \u00e0 son encontre. John\u00a0: \u00ab\u00a0Il nous a tous viol\u00e9s. N\u2019est-ce pas ce que font les professeurs\u00a0?\u00a0\u00bb. La sc\u00e8ne se conclut par des menaces de mort prof\u00e9r\u00e9es par le jeune trio.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mr Brownstone entre dans le casino et se dirige dans leur direction. Il s\u2019\u00e9tonne de les trouver dans un tel endroit. Ceux-ci font mine de ne pas l\u2019avoir remarqu\u00e9. John\u00a0: \u00ab\u00a0Est-ce moi ou est-ce que cela sent le mal ici\u00a0?\u00a0\u00bb. Jane\u00a0: \u00ab\u00a0Pas juste le mal mais aussi le vieux\u00a0\u00bb. Pour l\u2019avoir ainsi humili\u00e9, Mr Brownstone les menace de sanctions \u00e0 l\u2019\u00e9cole d\u00e8s le lundi. Les trois adolescents continuent \u00e0 parler de lui comme s\u2019il n\u2019\u00e9tait pas pr\u00e9sent. Joe\u00a0: \u00ab\u00a0Ah\u00a0! Ce vieux pet\u00a0! Je hais cet homme\u00a0!\u00a0\u00bb. Puis ils commencent \u00e0 chanter une chanson homonyme destin\u00e9e \u00e0 le ridiculiser. Le visage de Mr Brownstone devient mena\u00e7ant.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Souriant, John joue et gagne le jackpot. La sir\u00e8ne retentit. Les trois comp\u00e8res exultent, se prennent dans les bras et s\u2019embrassent. John\u00a0: \u00ab\u00a0Nous sommes riches\u00a0! Plus de Mr Brownstone\u00a0!\u00a0\u00bb. Les autorit\u00e9s du casino viennent \u00e0 sa rencontre. Un sourire appara\u00eet sur le visage de Mr Brownstone. Celui-ci, se faisant passer pour plus \u00e2g\u00e9 qu\u2019il n\u2019est, accuse les adolescents de l\u2019avoir pouss\u00e9 de sa place lorsqu\u2019ils ont vu qu\u2019il avait gagn\u00e9 alors qu\u2019en plus ils n\u2019ont pas l\u2019\u00e2ge l\u00e9gal pour participer \u00e0 ce genre de jeu. Apr\u00e8s un contr\u00f4le d\u2019identit\u00e9 confirmant l\u2019accusation, les agents de s\u00e9curit\u00e9 embarquent John, Jane et Joe. Le repr\u00e9sentant du casino donne le ticket gagnant \u00e0 Mr Brownstone tout en s\u2019excusant d\u2019avoir laiss\u00e9 passer de tels gangsters. Tandis que Mr Brownstone sourit, les trois adolescents jurent qu\u2019il ne s\u2019en sortira pas comme cela.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cette seconde pi\u00e8ce, moins int\u00e9ressante que la premi\u00e8re, reprend sur un mode impressionniste des \u00e9l\u00e9ments d\u00e9j\u00e0 relev\u00e9s dans \u00ab\u00a0Richard McBeef\u00a0\u00bb. En effet, bien que le personnage principal soit ici un repr\u00e9sentant du corps professoral et non plus parental, c\u2019est encore une fois de l\u2019effacement de la dimension institutionnelle dont il est ici question \u00e0 travers le portrait que dressent les trois jeunes d\u2019une des figures qui est cens\u00e9e l\u2019incarner pour eux. On ne saisit la coh\u00e9rence de la description qu\u2019ils font de leur professeur qu\u2019en la repla\u00e7ant dans une vision du monde au sein de laquelle l\u2019\u00e9ducation et les actes qu\u2019elle suppose ont perdu tout sens.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C\u2019est ainsi que les trois \u00e9l\u00e8ves pr\u00e9sentent d\u2019embl\u00e9e Mr Brownstone comme un pers\u00e9cuteur. Per\u00e7u en tant qu\u2019individu et non pas en tant qu\u2019\u00e9ducateur, les sanctions qu\u2019il leur inflige ne peuvent en effet \u00eatre con\u00e7ues autrement que comme t\u00e9moignant d\u2019un int\u00e9r\u00eat sp\u00e9cifique et obstin\u00e9 \u00e0 leur \u00e9gard. Ils iront d\u2019ailleurs jusqu\u2019\u00e0 l\u2019accuser de viol. Ce qui veut dire qu\u2019ils n\u2019ont pas consenti \u00e0 \u00eatre \u00e9duqu\u00e9 par lui, c\u2019est-\u00e0-dire \u00e0 devoir contre leur gr\u00e9 apprendre des contenus et des savoirs qu\u2019ils n\u2019ont pas produits mais qui leur sont transmis par celui-ci. Comme tous les \u00e9l\u00e8ves d\u2019aujourd\u2019hui, ils se per\u00e7oivent comme des autodidactes. Ils consid\u00e8rent l\u2019\u00e9cole comme un vaste march\u00e9 d\u2019id\u00e9es au sein duquel ils viennent puiser selon leur bon vouloir en contribuant \u00e0 \u00ab\u00a0construire des savoirs\u00a0\u00bb. Malheureusement, on voit difficilement comment concilier cela avec l\u2019enseignement des math\u00e9matiques par exemple.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Tout acte pos\u00e9 par Mr Brownstone, \u00e0 d\u00e9faut de pouvoir \u00eatre interpr\u00e9t\u00e9 et l\u00e9gitim\u00e9 en tant qu\u2019acte \u00e9ducatif, est aussit\u00f4t d\u00e9cod\u00e9 comme l\u2019expression d\u2019un motif strictement individuel. Ainsi, nos trois jeunes ne peuvent expliquer la s\u00e9v\u00e9rit\u00e9 dont leur professeur fait preuve dans l\u2019exercice de sa fonction que par sa constipation. Toute sanction est interpr\u00e9t\u00e9e comme un acte de violence \u00e0 leur encontre. L\u2019image du parasite se nourrissant du malheur d\u2019autrui vient alors se greffer sur celle du harceleur. On comprend d\u00e8s lors la violence de leur discours \u00e0 l\u2019encontre de Mr Brownstone puisqu\u2019elle ne fait en fin de compte que r\u00e9pondre \u00e0 celle exerc\u00e9e sur eux par celui-ci pour des motifs, \u00e0 leurs yeux, arbitraires.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il importe maintenant de signaler un \u00e9l\u00e9ment radicalement neuf dans cette seconde pi\u00e8ce et qui permet de faire le distinguo entre les personnages de Richard McBeef et Mr Browstone. McBeef est en quelque sorte un h\u00e9ros de trag\u00e9die. Chaque fois qu\u2019il essaie de bien faire, cela se retourne immanquablement contre lui. Chaque fois qu\u2019il tente de r\u00e9introduire le point de vue de l\u2019institution, son acte est aussit\u00f4t r\u00e9interpr\u00e9t\u00e9 par Sue et son fils dans un cadre hyperindividualiste et devient un \u00e9l\u00e9ment \u00e0 charge contre lui. Il incarne bien dans cette premi\u00e8re pi\u00e8ce la figure institutionnelle emp\u00each\u00e9e.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La seconde pi\u00e8ce se pr\u00e9sente tout autrement. Elle nous expose plut\u00f4t le probl\u00e8me d\u2019un monde dans lequel r\u00e8gne une double morale qu\u2019illustre \u00e0 merveille le personnage de Mr Brownstone et ce, de deux mani\u00e8res (6).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">D\u2019une part, son entr\u00e9e en sc\u00e8ne au sein du casino et sa r\u00e9primande \u00e0 l\u2019\u00e9gard des trois jeunes fait ressortir le d\u00e9calage entre deux conceptions radicalement diff\u00e9rentes du monde mais s\u2019exer\u00e7ant n\u00e9anmoins de mani\u00e8re concomitante. D\u2019un c\u00f4t\u00e9, l\u2019image du casino renvoie \u00e0 un monde au sein duquel c\u2019est la loi de la jungle qui l\u2019emporte. Pour r\u00e9ussir, il ne faut compter que sur soi-m\u00eame, jouer son va-tout, tenter sa chance et laisser faire le hasard. De l\u2019autre, la figure institutionnelle du professeur fait signe plut\u00f4t vers l\u2019id\u00e9e de l\u2019honn\u00eate homme et d\u2019un monde con\u00e7u comme \u00e9tat de soci\u00e9t\u00e9.\u00a0 Dans ce cadre, c\u2019est l\u2019exercice de la raison et plus particuli\u00e8rement la connaissance des r\u00e8gles de la vie sociale et de l\u2019int\u00e9r\u00eat g\u00e9n\u00e9ral qui les sous-tend qui peut procurer une ma\u00eetrise relative du monde. En exposant ainsi ces deux visions oppos\u00e9es du monde, Cho Seung-hui n\u2019essaie pas du tout de faire \u0153uvre moralisatrice. Il d\u00e9crit plut\u00f4t une situation dans laquelle le fait m\u00eame que la morale effective qui r\u00e8gne dans la soci\u00e9t\u00e9, ici figur\u00e9e par le casino, coexiste avec une morale humaniste enseign\u00e9e au sein des \u00e9coles en compl\u00e8te opposition avec elle, rend cet enseignement absolument vain. D\u2019o\u00f9 l\u2019attitude de complet d\u00e9tachement des trois \u00e9l\u00e8ves face \u00e0 celui qui l\u2019incarne pour eux, Mr Brownstone. S\u2019ils font mine de ne pas le voir, c\u2019est parce que pr\u00e9cis\u00e9ment il ne repr\u00e9sente pas pour eux la r\u00e9alit\u00e9 du monde.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C\u2019est d\u2019ailleurs ce que, d\u2019autre part, Mr Browstone va venir confirmer lui-m\u00eame en conclusion de la pi\u00e8ce. En mentant et en trichant pour s\u2019enrichir mais aussi pour se venger de ses \u00e9l\u00e8ves, il cesse d\u2019incarner la figure institutionnelle pour adopter la loi du casino et, du m\u00eame coup, il manifeste l\u2019\u00e9cart entre la morale qu\u2019il affiche en tant que professeur et celle qui existe r\u00e9ellement dans la soci\u00e9t\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: center;\"><strong>*<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les deux pi\u00e8ces que nous venons bri\u00e8vement d\u2019analyser dessinent un m\u00eame cadre. Tentons maintenant de l\u2019expliciter en associant les divers \u00e9clairages qui le traversent.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Comme nous l\u2019avons dit pr\u00e9c\u00e9demment, c\u2019est d\u2019abord via le prisme de l\u2019institution que Cho Seung-hui choisit de parler du contemporain. Tout en mettant en avant deux figures probl\u00e9matiques de celle-ci au sein de nos soci\u00e9t\u00e9s (7), \u00e0 savoir la famille et l\u2019\u00e9cole, il nous montre \u00e0 travers le portrait qu\u2019il en dresse \u00e0 quel point le processus de d\u00e9sinstitutionnalisation qui s\u2019y applique les transforme en profondeur. Le d\u00e9placement du centre de gravit\u00e9, tant de la famille que de l\u2019\u00e9cole, de l\u2019institution vers l\u2019individu a pour cons\u00e9quence d\u2019\u00e9clipser aux yeux des individualit\u00e9s qui les composent les raisons d\u2019\u00eatre de ces institutions. Mais ce n\u2019est pas pour autant que leur dimension institutionnelle cesse de s\u2019imposer \u00e0 nous. Simplement, elle ne nous est plus spontan\u00e9ment compr\u00e9hensible dans le temps m\u00eame o\u00f9 elle subit la concurrence de repr\u00e9sentations individuocentr\u00e9es qui ont pr\u00e9tention \u00e0 la remplacer purement et simplement.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ainsi, en ne concevant plus la famille et l\u2019\u00e9cole qu\u2019\u00e0 partir de motifs d\u2019association strictement individuels, non seulement on transforme leurs attributions mais on les vide progressivement des moyens de r\u00e9aliser les fonctions traditionnelles qu\u2019on continue par ailleurs \u00e0 leur attacher. Les individus qui les composent se trouvent alors pris dans des contradictions insolubles entre les nouvelles et les anciennes fonctions des sph\u00e8res familiales et scolaires, quand ils ne sont pas tout simplement emp\u00each\u00e9s de les r\u00e9aliser lorsqu\u2019ils le souhaitent parce qu\u2019ils en ont perdu le sens. C\u2019est cette situation d\u2019anomie qui g\u00e9n\u00e8re un malaise diffus dans nos soci\u00e9t\u00e9s tant au sein de la famille que de l\u2019\u00e9cole. Elle va jusqu\u2019\u00e0 produire une rage qui d\u00e9bouche sur des actes de violence \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de ces deux formes, actes dont nous entendons de plus en plus parler \u00e0 travers les m\u00e9dias et dont la tuerie de Cho Seung-hui fait incontestablement partie.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Afin de mieux faire ressortir les nouvelles repr\u00e9sentations de la famille, de l\u2019\u00e9cole et, plus g\u00e9n\u00e9ralement de la soci\u00e9t\u00e9, produites par ce double mouvement de d\u00e9composition institutionnelle et de recomposition individuelle, il n\u2019est pas inutile de s\u2019attarder un peu sur la signification des lieux choisis par Cho Seung-hui pour situer l\u2019action de ses deux drames. Si l\u2019on combine les pi\u00e8ces, ce qui ressort en effet, c\u2019est la vision d\u2019un casino-monde con\u00e7u comme une jungle et face auquel la famille, seule, appara\u00eet comme un cocon protecteur. L\u2019action de \u00ab\u00a0Richard McBeef\u00a0\u00bb est confin\u00e9e \u00e0 un espace domestique totalement isol\u00e9 du monde ext\u00e9rieur et au sein duquel l\u2019enfant est menac\u00e9 par la figure \u00e9trang\u00e8re du (beau)-p\u00e8re qu\u2019il ne reconna\u00eet pas et surprot\u00e9g\u00e9 par sa m\u00e8re consid\u00e9r\u00e9e comme unique figure parentale. Celle de \u00ab\u00a0Mr Brownstone\u00a0\u00bb prend place, quant \u00e0 elle, dans un casino dont on ne sort \u00e0 aucun moment, lieu au sein duquel c\u2019est la loi du plus fort, quand ce n\u2019est pas le hasard, qui r\u00e8gne en ma\u00eetre, comme en atteste le comportement de leur professeur.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cette repr\u00e9sentation de la soci\u00e9t\u00e9 s\u2019\u00e9claire d\u00e8s lors que l\u2019on veut bien consid\u00e9rer l\u2019implicitation de sa dimension institutionnelle et le recouvrement de celle-ci par des motifs purement individuels. Si la famille n\u2019est plus le relais mais le dernier bastion face \u00e0 un monde dangereux, c\u2019est bien \u00e9videmment parce qu\u2019elle n\u2019est plus con\u00e7ue comme une institution destin\u00e9e \u00e0 produire des soci\u00e9taires mais plut\u00f4t comme une association d\u2019individus r\u00e9unis sur base d\u2019affinit\u00e9s \u00e9lectives. Dans un tel cadre de pens\u00e9e, l\u2019ext\u00e9rieur et l\u2019\u00e9tranger ne peuvent \u00eatre consid\u00e9r\u00e9s que sous le signe de la coercition et de l\u2019imposition. En effet, la tol\u00e9rance n\u2019est le propre que d\u2019un individu d\u00e9j\u00e0 rompu aux r\u00e8gles de la vie sociale. On ne na\u00eet pas honn\u00eate homme, on le devient via l\u2019\u00e9ducation parentale et scolaire. Si la famille ne s\u2019en charge plus, si l\u2019\u00e9cole a de plus en plus de peine \u00e0 le faire, rien d\u2019\u00e9tonnant \u00e0 ce que la premi\u00e8re apparaisse comme un refuge et la seconde comme une prison. A consid\u00e9rer le monde uniquement sous l\u2019angle du consentement individuel \u00e0 celui-ci, on en vient n\u00e9cessairement \u00e0 rejeter l\u2019\u00e9l\u00e9ment de l\u2019ensemble qui nous en fait participer\u00a0: la soci\u00e9t\u00e9. D\u00e8s lors, celle-ci ne peut plus appara\u00eetre que comme une jungle.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><strong>L\u2019angoisse d\u2019un monde sans adultes<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Entre autres effets de ce double processus de d\u00e9sinstitutionnalisation et d\u2019hyperindividualisation du monde que les pi\u00e8ces de Cho Seung-hui mettent en sc\u00e8ne, nous souhaiterions maintenant parler des transformations qu\u2019il implique dans le rapport entre g\u00e9n\u00e9rations. Nous ne retiendrons ici que les termes de la red\u00e9finition contemporaine des \u00e2ges de la vie qui nous importent pour notre d\u00e9monstration (8).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">A notre sens, l\u2019\u00e9l\u00e9ment principal de cette red\u00e9finition, c\u2019est le d\u00e9placement du sens g\u00e9n\u00e9ral de la vie et des \u00e2ges qui la ponctuent d\u2019une conception plac\u00e9e sous le signe de la g\u00e9n\u00e9ration et du remplacement des individus, valorisant en cons\u00e9quence l\u2019\u00e2ge adulte en tant qu\u2019expression de la maturit\u00e9, \u00e0 une autre, d\u00e9livr\u00e9e de la contrainte de reproduction et valorisant d\u00e8s lors la jeunesse comme expression de l\u2019ouverture \u00e0 tous les possibles. On retrouve ici sur le plan physiologique ce que l\u2019on relevait plus haut sur le plan social\u00a0puisque le retrait de l\u2019institution s\u2019exprime aussi par la lib\u00e9ration des individus tant du lien de soci\u00e9t\u00e9 que de la perp\u00e9tuation de celle-ci.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Si nos soci\u00e9t\u00e9s valorisent \u00e0 ce point la jeunesse, comme en t\u00e9moignent d\u2019ailleurs tous les personnages des pi\u00e8ces, \u00e0 l\u2019exception notable de Richard McBeef, c\u2019est au prix d\u2019une m\u00e9connaissance fonci\u00e8re du v\u00e9cu de ceux qui sont cens\u00e9s l\u2019incarner exemplairement\u00a0: les jeunes. Et ceci pour une raison simple. A travers la valorisation contemporaine de la jeunesse, notre soci\u00e9t\u00e9 met en avant le fait de conserver de la puissance d\u2019avenir. Si l\u2019on veut bien consid\u00e9rer qu\u2019un des moyens de cette puissance, entre autres choses, c\u2019est l\u2019argent, force est de constater que les jeunes n\u2019en sont pas les plus pourvus. Aussi est-il n\u00e9cessaire de dissocier la jeunesse en tant qu\u2019\u00e2ge de la repr\u00e9sentation g\u00e9n\u00e9rale de la vie \u00e0 laquelle on l\u2019associe. C\u2019est au prix de cette confusion qu\u2019on s\u2019est \u00e9loign\u00e9 progressivement de la r\u00e9alit\u00e9 des jeunes. Notons que cette m\u00e9connaissance des jeunes par les adultes est renforc\u00e9e par l\u2019autonomie relationnelle et mat\u00e9rielle pr\u00e9coce qui leur est accord\u00e9e au motif pr\u00e9cis\u00e9ment de leur jeunesse puisqu\u2019ils doivent avoir les moyens de r\u00e9aliser la puissance qu\u2019ils incarnent.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Au-del\u00e0 de cette question, c\u2019est plus g\u00e9n\u00e9ralement le rapport entre les g\u00e9n\u00e9rations qui risque de basculer dans une incompr\u00e9hension r\u00e9ciproque et ceci, \u00e0 cause de l\u2019effacement du sens m\u00eame de la maturit\u00e9. Il n\u2019est en effet plus possible de tenir compte des difficult\u00e9s pos\u00e9es par la succession des g\u00e9n\u00e9rations d\u00e8s lors que l\u2019id\u00e9e m\u00eame de remplacement des individus ne fait plus sens. En ce cas, nous ne sommes plus que des contemporains et rien d\u2019autre. Les probl\u00e8mes pos\u00e9s par l\u2019insertion des jeunes dans le monde, par le passage de t\u00e9moin de sa prise en charge, de m\u00eame que ceux inh\u00e9rents au fait de le quitter pour les personnes \u00e2g\u00e9es, s\u2019ils persistent in\u00e9vitablement dans le v\u00e9cu de chacun, ne sont plus susceptibles d\u2019une prise en compte voire d\u2019une r\u00e9solution dans les termes exacts dans lesquels ils se posent d\u00e8s lors qu\u2019ils ne peuvent plus \u00eatre saisis qu\u2019\u00e0 travers le prisme individuel. Les difficult\u00e9s inh\u00e9rentes \u00e0 chaque \u00e2ge ainsi qu\u2019\u00e0 leur composition ne font ainsi qu\u2019empirer. Chacun est renvoy\u00e9 \u00e0 lui-m\u00eame\u00a0: une enfance ignor\u00e9e, une jeunesse m\u00e9connue, une avanc\u00e9e en \u00e2ge et un vieillissement impensables. Quant \u00e0 la coexistence des individus plus ou moins \u00e2g\u00e9s, elle devient d\u00e9licate \u00e0 r\u00e8gler et produit des situations paradoxales comme, entre autres, un march\u00e9 du travail hostile \u00e0 la fois \u00e0 l\u2019engagement des jeunes et des plus \u00e2g\u00e9s.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">S\u2019il n\u2019y a plus que des contemporains immatures, c\u2019est que nous vivons dans un monde qui n\u2019est pris en charge par personne. Sous l\u2019effet de l\u2019irresponsabilit\u00e9 g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e, la soci\u00e9t\u00e9 dispara\u00eet ainsi pour faire place \u00e0 la jungle. Aussi, du point de vue d\u2019un jeune, le discours moralisateur que ses a\u00een\u00e9s lui ass\u00e8nent sur le mode de l\u2019injonction au sein de l\u2019\u00e9cole comme de la famille ne peut-il \u00eatre per\u00e7u que comme une coquille vide. D\u2019abord parce qu\u2019il ne voit pas de raison de s\u2019y plier s\u2019il n\u2019y consent pas. Mais surtout parce qu\u2019il constate au quotidien l\u2019\u00e9cart significatif entre ce discours et la morale effective de la soci\u00e9t\u00e9. Les deux pi\u00e8ces illustrent bien cette situation et, plus particuli\u00e8rement, \u00ab\u00a0Mr Brownstone\u00a0\u00bb. Son attitude \u00e0 la fin de la pi\u00e8ce vient d\u2019ailleurs confirmer cet \u00e9cart puisqu\u2019il ne respecte pas les r\u00e8gles sociales dont il est cens\u00e9 \u00eatre le garant par ailleurs.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Renvoy\u00e9s \u00e0 eux-m\u00eames et cens\u00e9s assurer leur protection par leurs propres moyens, les jeunes doivent se d\u00e9brouiller avec cette double morale. Ils adoptent alors un certain cynisme qui consiste \u00e0 renvoyer \u00e0 leurs a\u00een\u00e9s l\u2019image de la soci\u00e9t\u00e9 qu\u2019ils attendent puisque ceux-ci ne savent pas la r\u00e9alit\u00e9 qui suppose, elle, pour s\u2019en sortir, de ne pas faire de vague et pr\u00eater all\u00e9geance si n\u00e9cessaire. Jamais n\u2019est pris en compte le probl\u00e8me principal de la prise de pouvoir de petits tyrans ill\u00e9gitimes du fait du retrait de l\u2019institution. Et comment pourrait-il l\u2019\u00eatre puisque ce sont pr\u00e9cis\u00e9ment les a\u00een\u00e9s \u00e0 qui revient la charge de garantir pratiquement le respect des r\u00e8gles de la vie sociale qui refusent de le faire\u00a0? Pire encore, les \u00ab\u00a0adultes\u00a0\u00bb interpr\u00e8tent bien souvent comme un danger ce qui n\u2019en est pas un et, r\u00e9ciproquement, ne tiennent pas compte des situations dangereuses depuis le point de vue de l\u2019enfant et\/ou du jeune.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">C\u2019est peut-\u00eatre ici que l\u2019on peut \u00e9tablir un lien entre les pi\u00e8ces de Cho Seung-hui et la tuerie qu\u2019il a commise. Dans le testament audiovisuel qu\u2019il a transmis aux m\u00e9dias le jour m\u00eame du massacre, il se met en sc\u00e8ne en tant que justicier, arm\u00e9 pour affronter la jungle urbaine, figure extr\u00eame de la masculinit\u00e9.\u00a0 Dans son discours enregistr\u00e9, il dit son d\u00e9go\u00fbt de la morale effective de la soci\u00e9t\u00e9 et en impute la faute aux adultes qui ne prot\u00e8gent plus. Face \u00e0 cette jungle, il d\u00e9cide de faire le m\u00e9nage seul. On ne peut s\u2019emp\u00eacher de penser \u00e0 son personnage de trag\u00e9die, Richard McBeef. A d\u00e9faut pour l\u2019adolescent de pouvoir s\u2019identifier positivement \u00e0 une figure institutionnelle (McBeef), au moins peut-il se venger de l\u2019humiliation subie \u00e0 travers lui par le genre masculin tout entier. M\u00eame si la folie de son acte est incontestable, il est saisissant de constater \u00e0 quel point celui-ci rel\u00e8ve d\u2019une conception du monde mise en sc\u00e8ne pr\u00e9c\u00e9demment dans ses pi\u00e8ces et dont nous avons cherch\u00e9 \u00e0 montrer qu\u2019elle est fond\u00e9e dans la r\u00e9alit\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab\u00a0Qui saura lire les hi\u00e9roglyphes du d\u00e9lire\u00a0d\u00e9chiffrera le secret de notre architecture intime\u00a0\u00bb (9) \u00e9crivait Marcel Gauchet dans sa pr\u00e9face au \u00ab\u00a0Sujet de la folie\u00a0\u00bb de Gladys Swain. S\u2019il reste encore beaucoup \u00e0 faire pour entendre les fous, peut-\u00eatre est-ce aussi parce que nous sommes loin de nous entendre tout court.<\/p>\n<p style=\"text-align: right;\">Jean-Marie Lacrosse et Martin Dekeyser<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">(1)\u00a0 <em><a href=\"http:\/\/www.lemonde.fr\/idees\/article\/2007\/04\/21\/cho-seung-hui-ou-l-ecriture-du-cauchemar-par-jonathan-littell_899636_3232.html\" target=\"_blank\">Cho Seung-hui, ou l\u2019\u00e9criture du cauchemar<\/a><\/em> in <em>Le Monde<\/em>, 22 avril 2007<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">(2)\u00a0 D\u2019autres personnes partagent visiblement notre avis comme en t\u00e9moignent les adaptations th\u00e9\u00e2trales d\u2019amateurs film\u00e9es et disponibles sur <span style=\"text-decoration: underline;\">Youtube<\/span>.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">(3)\u00a0 <em>Philosophie des \u00e2ges de la vie<\/em>, Grasset, 2007, p. 31<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">(4)\u00a0 <a href=\"http:\/\/www.thesmokinggun.com\/archive\/years\/2007\/0417071vtech1.html\">http:\/\/www.thesmokinggun.com\/archive\/years\/2007\/0417071vtech1.html<\/a><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">(5)\u00a0 <a href=\"http:\/\/nightskymine.blogspot.com\/2007\/04\/virginia-tech-gunman-cho-seung-huis_17.html\">http:\/\/nightskymine.blogspot.com\/2007\/04\/virginia-tech-gunman-cho-seung-huis_17.html<\/a><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">(6)\u00a0 Nous nous appuyons ici sur la p\u00e9n\u00e9trante analyse de Dominique Ottavi, <em><a href=\"http:\/\/www.cairn.info\/revue-lettre-de-l-enfance-et-de-l-adolescence-2006-3-page-27.htm\" target=\"_blank\">Pr\u00e9venir la violence, dire le mal<\/a><\/em> in\u00a0<em>La lettre de l\u2019enfance et de l\u2019adolescence<\/em>, 65, septembre 2006<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">(7)\u00a0 Notons qu\u2019il introduit une troisi\u00e8me figure de l\u2019institution, celle de l\u2019Etat, \u00e0 travers le d\u00e9lire complotiste de John dans \u00ab\u00a0Richard McBeef\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">(8)\u00a0 Marcel Gauchet, <em>La red\u00e9finition des \u00e2ges de la vie<\/em> in <em>Le D\u00e9bat<\/em>, 132, novembre-d\u00e9cembre 2004<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">(9)\u00a0 Marcel Gauchet, <em>De Pinel \u00e0 Freud<\/em> in Gladys Swain, <em>Le sujet de la folie<\/em>, Calmann-L\u00e9vy, 1997 (1977), p. 8<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Article \u00e9crit par Jean-Marie Lacrosse et Martin Dekeyser et publi\u00e9 dans R\u00e9solument jeunes, n\u00b028, septembre-novembre 2009. Quelques jours \u00e0 peine apr\u00e8s la tuerie de Virginia Tech, Jonathan Littell, Prix Goncourt et Grand Prix de l\u2019Acad\u00e9mie fran\u00e7aise en 2006 pour son &hellip; <a href=\"https:\/\/www.ceppecs.eu\/?p=485\">Lire la suite <span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":165,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[6,44,31],"tags":[],"class_list":["post-485","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-medias","category-revue-resolument-jeunes","category-textes"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.ceppecs.eu\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/485","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.ceppecs.eu\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.ceppecs.eu\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.ceppecs.eu\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.ceppecs.eu\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=485"}],"version-history":[{"count":8,"href":"https:\/\/www.ceppecs.eu\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/485\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":489,"href":"https:\/\/www.ceppecs.eu\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/485\/revisions\/489"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.ceppecs.eu\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/165"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.ceppecs.eu\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=485"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.ceppecs.eu\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=485"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.ceppecs.eu\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=485"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}