{"id":672,"date":"2011-06-01T12:30:20","date_gmt":"2011-06-01T10:30:20","guid":{"rendered":"http:\/\/www.ceppecs.eu\/?p=672"},"modified":"2014-04-16T10:18:51","modified_gmt":"2014-04-16T08:18:51","slug":"de-la-necessaire-mise-en-valeur-des-jeunes-dans-notre-societe","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.ceppecs.eu\/?p=672","title":{"rendered":"De la n\u00e9cessaire mise en valeur des jeunes dans notre soci\u00e9t\u00e9"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\"><em>Retranscription de l\u2019intervention de Jean-Marie Lacrosse lors du colloque sur\u00a0<span style=\"font-size: 13px;\">\u00ab\u00a0L&rsquo;image des jeunes dans les m\u00e9dias\u00a0\u00bb organis\u00e9 par le Parlement de la Communaut\u00e9 fran\u00e7aise de Belgique le 23 f\u00e9vrier 2011<\/span>, publi\u00e9e dans <a href=\"http:\/\/projeunes.be\/pjs_PDF\/RJ_archives\/resolument_jeunes_35_web.pdf\" target=\"_blank\">R\u00e9solument jeunes, n\u00b035, juin-ao\u00fbt 2011<\/a>.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">En introduction de ce colloque consacr\u00e9 \u00e0 l&rsquo;image des jeunes dans les m\u00e9dias (1), vous m&rsquo;avez demand\u00e9 de traiter \u00ab de la n\u00e9cessaire mise en valeur des jeunes dans notre soci\u00e9t\u00e9 \u00bb. Un observateur \u00e9tranger arrivant chez nous, un extra-terrestre par exemple, ne pourrait cependant qu&rsquo;\u00eatre intrigu\u00e9 par ce titre. Il constaterait qu&rsquo;en comparaison d&rsquo;autres lieux et d&rsquo;autres temps, les jeunes semblent ici et maintenant mieux lotis et \u00ab mis en valeur \u00bb qu&rsquo;ils ne l&rsquo;ont jamais \u00e9t\u00e9. Ils sont pour la plupart exempt\u00e9s de t\u00e2ches p\u00e9nibles, disposent de loisirs importants qui leur permettent pour une poign\u00e9e d&rsquo;euros de se rendre dans des \u00eeles paradisiaques, une part non n\u00e9gligeable de la richesse collective et individuelle disponible est consacr\u00e9e \u00e0 leur \u00e9ducation, ils font l&rsquo;objet de toutes les sollicitudes lorsqu&rsquo;il s&rsquo;agit de leur \u00e9viter les accidents ou les maladies, la liste pourrait s&rsquo;allonger \u00e0 l&rsquo;infini. Et en particulier dans le vaste domaine des m\u00e9dias au sens large, ils sont loin d&rsquo;appara\u00eetre comme des laiss\u00e9s pour compte : que l&rsquo;on d\u00e9nombre seulement la quantit\u00e9 de cha\u00eenes, de s\u00e9ries t\u00e9l\u00e9vis\u00e9es, de jeux, de r\u00e9seaux sociaux, etc, qui sont \u00e0 leur disposition.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\"><!--more--><\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Poursuivant son enqu\u00eate plus en profondeur, en surfant sur Internet par exemple, notre alien ne pourrait donc que s&rsquo;\u00e9tonner de certaines r\u00e9flexions qu&rsquo;il rencontrerait immanquablement sur son chemin. Par exemple, tombant sur le site \u00ab La marque jeune \u00bb, il lirait ceci : \u00ab La marque jeune est n\u00e9e d&rsquo;un constat. Les 15-25 ans sont trop souvent diabolis\u00e9s et trop peu \u00e9cout\u00e9s. Ils rencontrent pourtant aussi de nombreuses difficult\u00e9s au quotidien. Ils \u00e9prouvent des peurs, des angoisses, se questionnent et interrogent la soci\u00e9t\u00e9 \u00bb. Ou encore cette phrase de l&rsquo;un d&rsquo;entre eux relev\u00e9e par la pr\u00e9sentatrice d&rsquo;une \u00e9mission qui leur est enti\u00e8rement consacr\u00e9e : \u00ab Si j&rsquo;\u00e9tais vieux et que je me croisais dans la rue, avec tout ce que l&rsquo;on dit sur les jeunes de mon \u00e2ge, je serais terroris\u00e9 \u00bb. Dans la m\u00eame veine, il verrait s\u00fbrement sa perplexit\u00e9 s&rsquo;accro\u00eetre en tombant par hasard sur le compte-rendu, dans la version online d&rsquo;un grand quotidien, d&rsquo;un tr\u00e8s s\u00e9rieux colloque r\u00e9cemment organis\u00e9 par des chercheurs de l&rsquo;UCL \u00e0 propos des approches socio-historiques de la violence juv\u00e9nile. Titre de l&rsquo;article : \u00ab Non, nos jeunes ne sont pas des monstres \u00bb (2)\u00a0(mais alors, se dit-on, pourquoi \u00e9voquer m\u00eame cette possibilit\u00e9 !). Conclusion : \u00ab ne nous inqui\u00e9tons donc pas pour notre jeunesse, elle va bien et mieux que jamais \u00e0 en croire cette \u00e9quipe de chercheurs \u00bb (ouf !) (3).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Quand on est confront\u00e9 \u00e0 des observations et \u00e0 des propos aussi discordants voire aussi cacophoniques, une remise \u00e0 plat des donn\u00e9es de base de notre situation me para\u00eet s&rsquo;imposer si l&rsquo;on veut tenter d&rsquo;y voir un peu plus clair (4). Pour en dessiner une esquisse -je ne peux esp\u00e9rer plus dans le laps de temps qui m&rsquo;est imparti- je proc\u00e9derai en deux temps.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Premi\u00e8re \u00e9tape donc. Elle s&rsquo;accorde enti\u00e8rement avec notre pr\u00e9sence en ce lieu, dans la premi\u00e8re et la plus ancienne institution repr\u00e9sentative de nos r\u00e9gimes : le Parlement. Sans que nous nous en rendions vraiment compte, l&rsquo;architecture du politique que nous habitons a \u00e9t\u00e9 enti\u00e8rement redessin\u00e9e depuis la fin des ann\u00e9es 1970. Nous continuons trop souvent en ces mati\u00e8res de raisonner selon l&rsquo;architecture politique qui s&rsquo;est mise en place dans la premi\u00e8re moiti\u00e9 du 19\u00e8me si\u00e8cle : une architecture \u00e0 deux p\u00f4les, structur\u00e9e par la bipartition Etat\/soci\u00e9t\u00e9 civile. En r\u00e9alit\u00e9, nous sommes pass\u00e9s dans un syst\u00e8me \u00e0 quatre p\u00f4les, chacun des deux p\u00f4les pr\u00e9c\u00e9dents s&rsquo;\u00e9tant en quelque sorte d\u00e9doubl\u00e9 : Etat\/gouvernement d&rsquo;une part, ce n&rsquo;est pas la m\u00eame chose mais je laisse de c\u00f4t\u00e9 les d\u00e9veloppements qui seraient possibles sur la dissociation du gouvernement et de l&rsquo;Etat (5)\u00a0et me consacre au d\u00e9doublement qui nous concerne plus directement ici : soci\u00e9t\u00e9 civile individualis\u00e9e d&rsquo;un c\u00f4t\u00e9, sph\u00e8re publique m\u00e9diatique de l&rsquo;autre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Ce qui veut dire en clair que votre propre r\u00f4le repr\u00e9sentatif bas\u00e9 sur l&rsquo;\u00e9lection et le mandat ne peut plus se concevoir qu&rsquo;englob\u00e9 dans une sph\u00e8re beaucoup plus large, qui m\u00e9rite elle aussi le nom de repr\u00e9sentative, une sph\u00e8re que l&rsquo;on pourrait d\u00e9signer comme espace public m\u00e9diatique, devenu aujourd&rsquo;hui un rouage \u00e0 part enti\u00e8re du fonctionnement collectif, cens\u00e9 procurer \u00e0 la collectivit\u00e9 une repr\u00e9sentation (au sens de figuration) de ce qu&rsquo;elle est. Cette figuration de la soci\u00e9t\u00e9 est en principe totale et englobante : les m\u00e9dias devraient pouvoir tout montrer (d&rsquo;o\u00f9 le reproche fr\u00e9quent: \u00ab pourquoi ne parle-t-on pas de ceci, de cela, etc ? \u00bb) ; elle est sp\u00e9culaire, jouant le r\u00f4le d&rsquo;un \u00e9norme miroir, o\u00f9 l&rsquo;image est devenue pr\u00e9pond\u00e9rante ; et elle est en mouvement, engag\u00e9e dans un processus en forme de flux qui ne s&rsquo;arr\u00eate jamais.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">D&rsquo;o\u00f9 vient cette mont\u00e9e en puissance en un temps tr\u00e8s court, trente ans au plus, d&rsquo;une sph\u00e8re totalement autonomis\u00e9e par rapport au pouvoir ? La technique bien s\u00fbr a jou\u00e9 un r\u00f4le d\u00e9cisif mais elle n&rsquo;explique pas tout, loin de l\u00e0, et laisse dans l&rsquo;ombre l&rsquo;essentiel. Je ne vois pour ma part qu&rsquo;une explication vraiment convaincante, celle qu&rsquo;en propose le philosophe fran\u00e7ais Marcel Gauchet. Nous avons franchi l\u00e0 une \u00e9tape suppl\u00e9mentaire dans le processus mill\u00e9naire de sortie de la religion. Religion, il faut toujours le pr\u00e9ciser, tant les contresens sont fr\u00e9quents, entendue \u00e9videmment non comme croyance (car celle-l\u00e0 subsiste voire en certains lieux se renforce) mais comme organisation d&rsquo;ensemble du monde humain-social. En d&rsquo;autres mots, avec l&rsquo;espace public m\u00e9diatique, nous sommes entr\u00e9s de plain pied dans l&rsquo;organisation post-religieuse des soci\u00e9t\u00e9s humaines. Nous voyons ainsi de mieux en mieux ce qu&rsquo;implique le mode autonome de structuration des communaut\u00e9s humaines. Il implique entre autres la permanence du caract\u00e8re symbolique du monde humain. La sph\u00e8re publique m\u00e9diatique a pris la rel\u00e8ve de l&rsquo;ext\u00e9riorit\u00e9 symbolique mill\u00e9nairement assur\u00e9e par la religion. Elle fait la m\u00eame chose que la religion mais selon de tout autres canaux et moyens que ceux de la religion. L&rsquo;erreur des r\u00e9gimes totalitaires, si l&rsquo;on suit la pens\u00e9e de Marcel Gauchet jusqu&rsquo;au bout (6), a \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s pr\u00e9cis\u00e9ment de ne pas comprendre qu&rsquo;ils perp\u00e9tuaient dans leur fonctionnement la forme religieuse, m\u00eame lorsqu&rsquo;ils la mettaient au service de contenus antireligieux. Eh bien, si cette sph\u00e8re publique m\u00e9diatique tend \u00e0 se comprendre aujourd&rsquo;hui comme ext\u00e9riorit\u00e9 purement fonctionnelle, elle s&rsquo;inscrit bien en r\u00e9alit\u00e9 dans un r\u00e9gime d&rsquo;ext\u00e9riorit\u00e9 repr\u00e9sentationnelle de nature symbolique.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Je prends tout de suite un exemple pour me faire bien comprendre. Il sera sans doute longuement \u00e9voqu\u00e9 dans ce colloque. D&rsquo;o\u00f9 vient cette sorte de fascination que semblent exercer les criminels, et particuli\u00e8rement les jeunes criminels, sur le spectacle m\u00e9diatique? Je ne fais ici que prolonger les c\u00e9l\u00e8bres analyses d&rsquo;Emile Durkheim, fondateur de la sociologie, bien connues de tous les sp\u00e9cialistes de la criminologie. D\u00e9plorer, comme on le fait souvent, que les m\u00e9dias ne mettent en lumi\u00e8re que les jeunes d\u00e9linquants ou criminels et laissent dans l&rsquo;ombre la grande majorit\u00e9 des autres qui ne le sont pas, n&rsquo;y changera rien. Il s&rsquo;agit en fait d&rsquo;un probl\u00e8me symbolique qui semble ob\u00e9ir \u00e0 une loi d&rsquo;airain : moins une communaut\u00e9 politique parvient \u00e0 identifier positivement ce qu&rsquo;elle est, plus elle tend \u00e0 recourir au crime pour fixer la limite entre l&rsquo;int\u00e9rieur et l&rsquo;ext\u00e9rieur d&rsquo;elle m\u00eame. En ce sens, l&rsquo;affaire Dutroux a \u00e9t\u00e9 ici m\u00eame un \u00e9v\u00e9nement \u00e0 haute teneur symbolique jamais vraiment compris comme tel.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Premi\u00e8re \u00e9tape donc de mon diagnostic : c&rsquo;est la m\u00e9connaissance voire l&rsquo;ignorance par le personnel m\u00e9diatique et politique du caract\u00e8re symbolique de leur action qui g\u00e9n\u00e8re le sentiment de frustration et d&rsquo;ali\u00e9nation (au sens psychiatrique) dans lequel vivent de plus en plus les populations de nos d\u00e9mocraties. Elles ont litt\u00e9ralement le sentiment de vivre dans un autre monde que celui du discours m\u00e9diatique et, tr\u00e8s largement, du discours politique. La sph\u00e8re publique m\u00e9diatique parle \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de ce qui pr\u00e9occupe en profondeur les gens. Les gens vivent dans un monde symbolique dont ils ne retrouvent pas la trace ni dans le discours m\u00e9diatique ni dans le discours politique. Ceci nous ram\u00e8ne \u00e0 la r\u00e9ponse par l&rsquo;expertise \u00e9voqu\u00e9e plus haut \u00e0 propos de la suppos\u00e9e \u00ab violence des jeunes \u00bb. L&rsquo;expertise, elle aussi, r\u00e9pond \u00e0 c\u00f4t\u00e9 du probl\u00e8me. Elle confond la d\u00e9sertion cognitive que manifestent les gens avec une suppos\u00e9e irrationalit\u00e9 de leur part, \u00e0 laquelle il conviendrait de r\u00e9pondre par des propositions rationnelles. Mais ce n&rsquo;est pas un probl\u00e8me de rationalit\u00e9 ou d&rsquo;irrationalit\u00e9. C&rsquo;est un probl\u00e8me symbolique ou mieux encore cognitivo-symbolique.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Nous sommes maintenant mieux arm\u00e9s pour aborder la seconde \u00e9tape de notre raisonnement. Quelles sont les cons\u00e9quences de ces bouleversements sur les jeunes ? Encore une pr\u00e9cision cependant. Il ne s&rsquo;agit pas ici de chercher des boucs \u00e9missaires. Ne situons pas ce que je viens de dire dans le registre de la d\u00e9nonciation ni m\u00eame dans celui de la critique de l&rsquo;espace public m\u00e9diatique. Je suis tout \u00e0 fait conscient du caract\u00e8re totalement in\u00e9dit de notre condition politique actuelle qui exige avant tout d&rsquo;\u00eatre comprise. Nous sommes en rodage, c&rsquo;est clair, et ce n&rsquo;est l\u00e0, selon moi, qu&rsquo;une situation transitoire !<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Comment faire alors pour redonner un visage identifiable \u00e0 du g\u00e9n\u00e9ral, du commun, de l&rsquo;universel ? Voil\u00e0 la t\u00e2che qui nous attend en ce d\u00e9but de 21\u00e8me si\u00e8cle. O\u00f9 est l&rsquo;obstacle majeur? Il est tr\u00e8s clairement dans l&rsquo;id\u00e9ologie individualiste qui met en avant des jeunes (par exemple, des jeunes qui r\u00e9alisent des exploits, des performances, ou au contraire des choses terrifiantes) en laissant dans l&rsquo;ombre ce que sont aujourd&rsquo;hui les jeunes. Cette question, jug\u00e9e trop g\u00e9n\u00e9rale sans doute par l&rsquo;individualisme triomphant, ne semble plus int\u00e9resser personne sauf bien s\u00fbr les sp\u00e9cialistes du marketing et de la publicit\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">En attendant, il me semble clair que ce sont les entrants dans la vie, les jeunes, qui sont les plus vuln\u00e9rables face \u00e0 cette conjoncture de d\u00e9ficit symbolique. Si elle n&rsquo;\u00e9pargne personne d&rsquo;entre nous, du plus jeune au plus vieux, elle touche plus durement ceux qui doivent non seulement vivre mais entrer dans ces univers symboliques d\u00e9glingu\u00e9s. Pr\u00e8s de vingt ans apr\u00e8s sa sortie, je persiste \u00e0 croire que c&rsquo;est \u00e0 ce probl\u00e8me que s&rsquo;adressait le film \u00ab C&rsquo;est arriv\u00e9 pr\u00e8s de chez vous \u00bb (7). Film mettant en sc\u00e8ne sauvagement un monde o\u00f9 prolif\u00e8rent des significations symboliques sauvages et incontr\u00f4l\u00e9es qui peuvent s&rsquo;av\u00e9rer parfois aussi meurtri\u00e8res que les rafales qu&rsquo;envoie Ben, film\u00e9es sans \u00e9tat d&rsquo;\u00e2me par une \u00e9quipe de tournage. Mise en sc\u00e8ne sauvage et carnavalesque certes, mais parfaitement ma\u00eetris\u00e9e par ce g\u00e9nie pr\u00e9coce qu&rsquo;\u00e9tait le regrett\u00e9 Remy Belvaux.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le processus de d\u00e9symbolisation, dont la d\u00e9finition doit \u00eatre soigneusement pr\u00e9cis\u00e9e &#8211; il ne s&rsquo;agit ni de mort ni de disparition de la dimension symbolique mais de son passage dans l&rsquo;implicite ou dans l&rsquo;inconscient, dans la clandestinit\u00e9 en quelque sorte- le processus de d\u00e9symbolisation a exerc\u00e9 des effets d&rsquo;autant plus ravageurs qu&rsquo;il a co\u00efncid\u00e9 chronologiquement -les deux processus sont \u00e9videmment interconnect\u00e9s mais distincts- avec une crise de la transmission aussi bien parentale que scolaire. Nous avons en effet r\u00e9ussi ce tour de force, une premi\u00e8re dans l&rsquo;histoire humaine, de laisser \u00e0 une g\u00e9n\u00e9ration le soin de s&rsquo;\u00e9duquer elle-m\u00eame, totalement indiff\u00e9rents aux m\u00e9canismes de transmission qui assuraient aux soci\u00e9t\u00e9s humaines leur reproduction et leur d\u00e9ploiement dans le temps.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Si la g\u00e9n\u00e9ration de 68, la mienne donc, a pu faire figure de derni\u00e8re g\u00e9n\u00e9ration c&rsquo;est qu&rsquo;elle ne s&rsquo;est aucunement pr\u00e9occup\u00e9e d&rsquo;assurer la mise en place des successeurs par leurs pr\u00e9d\u00e9cesseurs. Elle s&rsquo;est content\u00e9e, vis-\u00e0-vis de ses enfants, de les inciter \u00e0 \u00ab se construire eux-m\u00eames \u00bb, \u00e0 se \u00ab d\u00e9couvrir eux-m\u00eames \u00bb, \u00e0 \u00ab \u00eatre eux-m\u00eames \u00bb. En fin de compte, dans ce monde o\u00f9 il s&rsquo;agit avant tout de se d\u00e9brouiller, de s&rsquo;imposer aux autres, de \u00ab gagner \u00bb, de \u00ab se vendre \u00bb, le passage vers le monde des adultes para\u00eet plus difficile que jamais, comme si ce monde \u00e9tait ferm\u00e9 sur lui-m\u00eame et ne comportait aucun sas d&rsquo;entr\u00e9e. Restez o\u00f9 vous \u00eates, les jeunes, vous y \u00eates si bien, tout ce qu&rsquo;on souhaiterait, nous les adultes, c&rsquo;est de pouvoir vous y rejoindre en r\u00e9alisant notre objectif supr\u00eame \u00ab rester jeunes \u00bb!<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">D&rsquo;un autre point de vue, comme la transmission op\u00e8re toujours, qu&rsquo;on le veuille ou non, on doit s\u00e9rieusement se demander par quel canal elle s&rsquo;est quand m\u00eame effectu\u00e9e. La r\u00e9ponse ne fait pas de doute : les m\u00e9dias. Dans un texte r\u00e9cent de la revue Le D\u00e9bat (8), Dany-Robert Dufour propose du processus une m\u00e9taphore saisissante : la t\u00e9l\u00e9vision serait en fait devenue une sorte de famille de substitution, un troisi\u00e8me parent. Une remarque en passant sur un sujet qui a beaucoup inqui\u00e9t\u00e9 nos soci\u00e9t\u00e9s et fait couler beaucoup d&rsquo;encre : la question des effets sur les enfants et les adolescents des images violentes \u00e0 la t\u00e9l\u00e9vision. Ici aussi, le probl\u00e8me doit \u00eatre revisit\u00e9 si l&rsquo;on veut le poser correctement. En d\u00e9pit d&rsquo;innombrables recherches, jamais aucune corr\u00e9lation claire entre l&rsquo;exposition \u00e0 la violence t\u00e9l\u00e9vis\u00e9e et le passage \u00e0 l&rsquo;acte criminel et d\u00e9linquant n&rsquo;a pu \u00eatre \u00e9tablie. Parce qu&rsquo;il faut l\u00e0 aussi sortir d&rsquo;une vision m\u00e9canique de ces processus comme s&rsquo;il y avait un lien direct entre la violence repr\u00e9sent\u00e9e et la violence agie par les adolescents. C&rsquo;est en r\u00e9alit\u00e9 le monde des repr\u00e9sentations symboliques qui s&rsquo;interpose entre les informations re\u00e7ues et les comportements r\u00e9els.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Au fil des ans, dans un cours d&rsquo;Initiation \u00e0 la d\u00e9marche sociologique dispens\u00e9 \u00e0 l&rsquo;Institut Sup\u00e9rieur de Formation Sociale et de Communication \u00e0 Bruxelles, j&rsquo;ai discut\u00e9 des questions dont nous allons d\u00e9battre cet apr\u00e8s-midi avec des \u00e9tudiants de 18 \u00e0 22 ans. Ils avaient pour t\u00e2che de lire ensemble, au cours, des textes visant \u00e0 objectiver de mani\u00e8re non partisane ces dimensions symboliques essentielles que je viens d&rsquo;\u00e9voquer : leur place dans l&rsquo;histoire des mouvements de jeunes, leur rapport \u00e0 la culture, leurs difficult\u00e9s \u00e0 entrer dans ce monde d\u00e9symbolis\u00e9, les rapports nouveaux qui se tissent entre les g\u00e9n\u00e9rations, la crise de l&rsquo;\u00e9ducation, etc. Je leur sugg\u00e9rais ensuite de les mettre en rapport, toujours du point de vue des significations, avec des films, des s\u00e9ries t\u00e9l\u00e9vis\u00e9es, voire des romans s&rsquo;ils \u00e9taient f\u00e9rus de lecture (ce qui, je le mentionne en passant, devient assez rare) selon le principe du rapport implicite\/explicite, le texte explicitant \u00e0 l&rsquo;aide de mots ce qui demeure implicite ou plus implicite dans les images, les \u0153uvres litt\u00e9raires et artistiques. Je peux sinc\u00e8rement faire \u00e9tat \u00e0 l&rsquo;\u00e9chelle r\u00e9duite qui est la mienne des v\u00e9ritables effets th\u00e9rapeutiques que produit ce genre de d\u00e9marche qui permet de relier les \u00e9preuves et les difficult\u00e9s individuelles \u00e0 la condition commune de l&rsquo;humanit\u00e9, ce que pr\u00e9cis\u00e9ment, enti\u00e8rement vou\u00e9s \u00e0 nous individualiser, nous ne savons ou ne voulons plus faire. C&rsquo;est le m\u00eame constat qui se d\u00e9gageait des rencontres que j&rsquo;ai eues avec quelques-uns d&rsquo;entre eux en vue de pr\u00e9parer cette intervention. Chez ces \u00e9tudiants, aucune posture revendicatrice exigeant une plus large participation des jeunes ou des prises de parole dans les m\u00e9dias mais plut\u00f4t le sentiment aigu et partag\u00e9 par tous d&rsquo;un d\u00e9calage entre ce qu&rsquo;ils sont r\u00e9ellement et ressentent dans leur int\u00e9riorit\u00e9 et ce que la soci\u00e9t\u00e9 des m\u00e9dias projette sur eux. Je cite en vrac quelques-uns de leurs propos :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00ab Il y a trop de violence, d&rsquo;\u00e9nergie n\u00e9gative, d&rsquo;agitation dans la t\u00eate des jeunes. Trop de probl\u00e8mes qui les d\u00e9passent et qu&rsquo;ils n&rsquo;arrivent pas \u00e0 r\u00e9soudre. Et impossible de s&rsquo;adresser aux adultes, on a le sentiment qu&rsquo;ils sont d\u00e9pass\u00e9s par nos probl\u00e8mes et qu&rsquo;ils ont capitul\u00e9&#8230; \u00bb.<br \/>\n\u00ab Le probl\u00e8me pour les jeunes, c&rsquo;est l&rsquo;extr\u00eame difficult\u00e9 de mettre des mots sur la r\u00e9alit\u00e9 qu&rsquo;ils vivent \u00bb.<br \/>\n\u00ab Comment pourrait-on demander aux adultes quelque chose dont on ne parvient pas nous-m\u00eames \u00e0 d\u00e9finir la nature exacte ? \u00bb.<br \/>\n\u00ab On attend souvent d&rsquo;un jeune ce qu&rsquo;il n&rsquo;est pas \u00bb.<br \/>\n\u00ab On te laisse libre mais toi-m\u00eame tu ne sais pas comment faire, alors&#8230; \u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Comment donc en fin de compte mettre en valeur les jeunes dans notre soci\u00e9t\u00e9 ? Je donnerai \u00e0 la question qui m&rsquo;a \u00e9t\u00e9 pos\u00e9e une r\u00e9ponse abrupte donc volontairement expos\u00e9e \u00e0 de possibles critiques : en nous donnant et en leur donnant de leur condition actuelle une repr\u00e9sentation d&rsquo;ensemble. Car il est finalement plus important pour les acteurs sociaux en g\u00e9n\u00e9ral, et pour les jeunes en particulier, que leur appartenance \u00e0 une communaut\u00e9 politique souveraine leur soit signifi\u00e9e que de participer individuellement \u00e0 son expression en acte. Leur participation pratique est suspendue \u00e0 cette assurance symbolique que seule procure une repr\u00e9sentation de l&rsquo;ensemble dont chacun de nous fait partie.<br \/>\nJe vous remercie de votre attention.<\/p>\n<p style=\"text-align: right;\">Jean-Marie Lacrosse<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">(1) Colloque \u00ab\u00a0L&rsquo;image des jeunes dans les m\u00e9dias\u00a0\u00bb organis\u00e9 par le Parlement de la Communaut\u00e9 fran\u00e7aise de Belgique le 23 f\u00e9vrier 2011.<\/p>\n<div style=\"text-align: justify;\">\n<div>\n<p>(2) <a href=\"http:\/\/www.dhnet.be\/actu\/societe\/non-nos-jeunes-ne-sont-pas-des-monstres-51b78903e4b0de6db9805ddf\" target=\"_blank\">DH online du 29\/01\/2011<\/a><\/p>\n<\/div>\n<div>\n<p>(3) Il y en avait pourtant au moins un de monstre, bien sympathique par ailleurs, le Ben de \u00ab\u00a0C&rsquo;est arriv\u00e9 pr\u00e8s de chez vous\u00a0\u00bb magistralement incarn\u00e9 par Beno\u00eet Poelvoorde qui a provoqu\u00e9, comme on lit dans les m\u00e9dias, un \u00ab\u00a0ph\u00e9nom\u00e8ne de soci\u00e9t\u00e9\u00a0\u00bb. Je vais y revenir.<\/p>\n<\/div>\n<div>\n<p>(4) Je ne fais dans ce texte que pr\u00e9senter ce que devrait \u00eatre \u00e0 mon sens l\u00a0&lsquo;esprit de cette n\u00e9cessaire \u00ab\u00a0mise en valeur des jeunes\u00a0\u00bb. Fond\u00e9 en janvier 2007, le Coll\u00e8ge Europ\u00e9en de Philosophie Politique, en collaboration avec la revue R\u00e9solument Jeunes (R\u00e9.S.O.-J) a d\u2019ores et d\u00e9j\u00e0 publi\u00e9 un nombre significatif de contributions et organis\u00e9 un nombre non moins significatif de rencontres qui illustrent et\u00a0mettent en pratique les t\u00e2ches intellectuelles et politiques que je m&rsquo;efforce de d\u00e9finir ici et c&rsquo;est sans doute \u00e0 ce titre que j&rsquo;ai \u00e9t\u00e9 convi\u00e9 \u00e0 prendre la parole ici. Je souhaite donc associer \u00e0 cette intervention mes principaux collaborateurs Martin Dekeyser, Bruno Sedran et H\u00e9l\u00e8ne Lacrosse. Ces textes et conf\u00e9rences sont \u00e9galement t\u00e9l\u00e9chargeables \u00e0 partir de notre site internet <a title=\"CePPecs\" href=\"http:\/\/www.ceppecs.eu\">www.ceppecs.eu<\/a>.<\/p>\n<\/div>\n<div>\n<p>(5) Nous sommes dans ce pays plac\u00e9s aux avant-postes pour observer la curieuse tournure qu&rsquo;ont pris les \u00e9v\u00e9nements en la mati\u00e8re : un Etat qui continue \u00e0 fonctionner sans gouvernement (enfin, dans\u00a0certaines limites, car il y a quand m\u00eame un moment o\u00f9 il faut d\u00e9brancher le pilote automatique).<\/p>\n<\/div>\n<div>\n<p>(6)\u00a0Voir \u00e0 ce propos son dernier ouvrage, <em>A l&rsquo;\u00e9preuve des totalitarismes 1914-1974, tome III de L&rsquo;av\u00e8nement de la d\u00e9mocratie, <\/em>Gallimard 2010.<\/p>\n<\/div>\n<div>\n<p>(7) Voir \u00e0 ce propos Jean-Marie Lacrosse, <a href=\"http:\/\/sites.uclouvain.be\/rec\/index.php\/rec\/article\/view\/471\/451\" target=\"_blank\">Enqu\u00eate sur un crime symbolique. A propos de <\/a><em><a href=\"http:\/\/sites.uclouvain.be\/rec\/index.php\/rec\/article\/view\/471\/451\" target=\"_blank\">C&rsquo;est arriv\u00e9 pr\u00e8s de chez vous<\/a> <\/em>\u00a0in Recherches en Communication, n\u00b02, 1994<\/p>\n<\/div>\n<div>\n<p>(8) Dany-Robert Dufour, T\u00e9l\u00e9vision, socialisation, subjectivation. Le r\u00f4le du troisi\u00e8me parent in Le D\u00e9bat, 132, novembre-d\u00e9cembre 2004 (L&rsquo;enfant-probl\u00e8me). Texte publi\u00e9 en Belgique dans la Collection Temps d&rsquo;arr\u00eat, \u00e9puis\u00e9 mais t\u00e9l\u00e9chargeable <a href=\"http:\/\/www.yapaka.be\/sites\/yapaka.be\/files\/ta_media.pdf\" target=\"_blank\">ici<\/a>. L&rsquo;enregistrement audio de sa conf\u00e9rence donn\u00e9e au cePPecs est disponible <a href=\"http:\/\/www.ceppecs.eu\/?p=28\" target=\"_blank\">ici<\/a>.<\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Retranscription de l\u2019intervention de Jean-Marie Lacrosse lors du colloque sur\u00a0\u00ab\u00a0L&rsquo;image des jeunes dans les m\u00e9dias\u00a0\u00bb organis\u00e9 par le Parlement de la Communaut\u00e9 fran\u00e7aise de Belgique le 23 f\u00e9vrier 2011, publi\u00e9e dans R\u00e9solument jeunes, n\u00b035, juin-ao\u00fbt 2011. 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